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Therion : "Gothic Kabbalah"
Left-hand path

jeudi 1er février 2007, par Marc Lenglet

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Les Scorpions, Metallica, Kiss,... Tous ces groupes de hard fossilisés au sommet de la chaîne alimentaire ont jadis tenté l’expérience symphonique, histoire d’enrober leurs plus grands succès d’un vernis de respectabilité. Chez les très décriés Rhapsody, c’est l’optique inverse qui prédomine. Les paladins italiens mettent l’accent sur l’emphase hollywoodienne de manière tellement obsessionnelle qu’on a parfois l’impression qu’ils ne sont que des simples invités sur leurs propres albums ! Reste l’entité Therion, rétive à toute classification trop évidente, une entité qui use sans complexes mais n’abuse jamais du plus-value apporté par les instruments classiques.

Tel était du moins le cas de Theli jusqu’à Lemuria / Sirius B. Aujourd’hui, si on se contente de jeter une oreille distraite à ce nouvel album, Therion semble être revenu à un metal plus traditionnel dans l’esprit d’un Leppaca Kliffoth, même s’il existe un véritable gouffre entre la maîtrise que le groupe avait alors de son art et celle qui est la sienne aujourd’hui. Mais à creuser un peu sous la surface, bien malin celui qui pourra définir si Therion fait toujours bien partie de la sphère metal. Symphonique, ce nouvel album l’est incontestablement, mais n’a que peu en commun avec l’usage de sections de cordes et de cuivres à la grosse louche tel qu’on le rencontre dans nombre d’autres formations pétries d’ambitions grandioses. Ici, les deux tendances s’entrecroisent et s’alimentent réciproquement avec une telle finesse que l’on est quasi prêt à crier à la genèse d’un nouveau courant. A un niveau interne, Christopher Johnsson s’en est tenu à sa décision de ne plus assurer les lead-vocals du groupe. Ce sont donc Mats Leven, chanteur et songwriter réputé en Suède, et Snowy Shaw, autre musicien de renom (Mercyful Fate, King Diamond, Notre Dame,...) qui assurent les parties chantées de Therion, accompagné comme il se doit par deux chanteuses d’opéra, Katarina Lilja et Hannah Holgersson. Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est la présence, " occulte " si vous me passez l’expression, de Thomas Karlsson, derrière chaque nouvelle livraison de Therion depuis près de dix ans. Membre officieux de la formation suédoise, détenteur d’un maîtrise en histoire des idées, écrivain ésotérique, fondateur et grand maître de l’ordre du Dragon Rouge, l’ombre de Karlsson plane sur chacun des textes mystiques du groupe depuis 1996, date à laquelle il a pris en main la totalité de ses facettes littéraires et intellectuelles. Fidèle à la raison d’être de l’ordre (qui s’intéresse tout autant à la philosophie qu’à la para-psychologie, l’étude des runes ou des traditions mystiques extra-européennes), Karlsson a cette fois centré l’album sur un personnage pratiquement inconnu en dehors des frontières suédoises : Johannes Bureus, érudit rosicrucien des XVIe et XVIIe siècle, qui fut le conseiller du roi Gustave-Adolphe et l’inventeur d’un système runique original appelé "Adalruna".

Pas facile après une telle mise en bouche de prendre la peine de rentrer dans l’univers hermétique élaboré une fois de plus par le groupe scandinave. Mais après tout, l’ordre du Dragon Rouge est une société semi-secrète, avec ses rites, ses paliers, sa progression initiatique. On n’y rentre pas comme dans un bureau de poste et plus clairement que jamais, Therion se présente pour ce qu’il est réellement : le vecteur musical parfait pour la vision et les projections artistiques de la philosophie draconique. Autant suivre la voie des initiés pour cerner cette kabbale gothique...

Premier palier : on salue comme il se doit le changement d’orientation musicale du groupe, mais il est encore difficile de se prononcer sur la justesse intrinsèque de cette décision. Par facilité, il serait même tentant de regretter le Therion d’antan, celui de la majesté orchestrale, de la dureté boréale d’un Secret of the runes ou de l’intense exotisme de Lemuria / Sirius B.

Second palier : On acte la conclusion que Therion n’a décidément rien perdu de sa valeur, hormis quelques micro-déconvenues passagères. On adhère étonnement vite à cet impitoyable basculement, qui prend le contrepied total de ce qu’on pouvait attendre d’un Therion visiblement bien embarqué dans l’emphase symphonique. D’un bout à l’autre, Gothic Kabbalah est cohérent, unifié autour d’un concept réfléchi et d’une richesse qu’à ce moment, on n’est pas encore en mesure d’appréhender intégralement.

Troisième palier : non, l’album n’est pas simplement de bonne facture : il est bien plus que cela. Et malgré toutes les qualités qu’on leur reconnait, la raison n’en incombe pas uniquement à une haute performance musicale, à l’impact et à l’inventivité des mélodies, ou à la synthèse presque parfaite entre univers classique et univers metal qui a été accomplie. Il s’agit d’autre chose, d’une quête de l’absolu et de la perfection qui se ressent instinctivement au travers des compositions envoutantes de ce double album. Le moindre riff, la moindre vocalise aérienne ou plus rauque semble habité d’une pulsation dévorante. Des morceaux tels que Son of the stames of time ou Perennial Sophia semblent littéralement habités, tandis que l’agencement précis et insidieux de nombre d’éléments classiques évoque d’instinct ces mélopées impies suggérées par Lovecraft dans ses descriptions de cultes antédiluviens.

Cette hybridation intelligente se trouve encore renforcée par les compositions très inhabituelles que secrète Gothic Kabbalah. De manière réductrice, on pourrait y voir une volonté de se diriger vers les rivages du progressif. Mais derrière cette façade de sophistication, la substance réelle de Gothic Kabbalah reste trop ondoyante pour que l’on puisse caractériser les ambitions de Therion de manière aussi catégorique. On éprouve l’impression diffuse que, derrière son statut affiché de groupe de metal, Therion est à un cheveu de réussir la synthèse improbable de tout ce que la musique a pu incarner au cours des siècles. A un cheveu car une telle ambition reste évidemment une vue de l’esprit. Il n’empêche que tout au long de l’album, on dénote une brève incursion, un souffle imperceptible, un tressaillement musical incertain qui évoque le rock progressif ou le heavy metal, le funk ou la musique baroque, le folk celtique ou la tradition musicale orientale. Ces escapades sont le plus souvent de l’ordre de quelques secondes à peine, mais elles sont suffisantes pour doter Gothic Kabbalah d’une nature insaisissable.

Il se dégage quelque chose d’indicible de ce nouvel album de Therion, une atmosphère dont on ne sait s’avouer si elle est grandiose ou malfaisante, une sorte d’accomplissement ultime, comme la métamorphose finale d’une formation autrefois guère différente d’autrs en une entité supérieure et vouée à d’obscurs objectifs. Therion vient ici de livrer, si ce n’est son chef d’œuvre, en tout cas sa réalisation la plus aboutie, de celles qui incarnent avec un désir d’absolu presque dérangeant la volonté d’un groupe de se surpasser bien au delà de ses possibilités théoriques.



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Marc Lenglet





Il y a 3 contribution(s) au forum.

Therion : "Gothic Kabbalah"
(1/2) 26 novembre 2016
Therion : "Gothic Kabbalah" : magnifique fusion de deux genres
(2/2) 8 février 2007, par Dams




Therion : "Gothic Kabbalah"

26 novembre 2016 [retour au début des forums]

The success of these bands have been recognized internatinally. - Gary McClure

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Therion : "Gothic Kabbalah" : magnifique fusion de deux genres

8 février 2007, par Dams [retour au début des forums]

Je guettais d’un oeil la sortie d’un nouvel album de Therion, force est de constater qu’il a vraiment beaucoup pour plaire ! C’est d’ailleurs le premier que je parviens à me procurer, Lemuria/Sirus B. étant assez difficile à se procurer. Peut être etait-ce un peu abrupt de commencer par cette dernière production.
Manifestement, il faut bien plus que quelques écoutes pour tirer l’hypnotique substance qui se dégage de cet album. Même au bout d’une quinzaine, livret des paroles en mains, il reste beaucoup d’ombres pour qui n’est pas très au fait de la mythologie scandinave.
La puissance des voix féminines et masculines répond parfaitement aux guitares bien remplies et crée cette ambiance mystérieuse, accessible auparavant par Enigma (dans leurs premiers albums, et encore, ce n’est pas du tout comparable en terme de genre musical) ou en plus piètre (mais vraiment piètre, car je n’ai pas trouvé d’exemples plus pertinents, désolé) par Era. Voila, c’est dit, je sens que je viens de faire une absurde comparaison. Enfin bref

Curieusement, j’ai trouvé que les instruments à corde sont plus présents sur le second disque (oui, car il y a deux galettes, ce qui est moyennement pratique quand on a une chaine simple plateau, encore que l’encodage en mp3 simplifie l’affaire). Au contraire, ils sont intégrés en finesse, ça n’est pas du Rhapsody (même dans leur meilleure période) L’ultime morceau (Adulruna Rediviva, long de 13 minutes) est un régal. Mais comme vous, Marc, j’ai bloqué sur Son of the Stabes of Time, qui vous prend au tripes, par le lyrisme qu’elle dégage.

Dams

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    Therion : "Gothic Kabbalah" : magnifique fusion de deux genres

    12 mai 2007, par Rico [retour au début des forums]


    La claque.
    Quelle richesse ! Dream Theater me semble de la pop minimaliste à côté de cette puissance créative pour moi jusqu’ici rarement égalée dans un album. Une cohérence rare et un sens de la mélodie envoutant.
    J’approuve en l’appuyant chaleureusement la critique ci dessus, rendant justice à cette oeuvre magistrale par laquelle je découvre Therion et qui malheureusement rend presque décevants leurs CD précédents.

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