Pop-Rock.com


Bruxelles, Ancienne Belgique, 10 Novembre 2004
Therapy ? : "Nous sommes encore là pour les bonnes raisons"
Interview

jeudi 25 novembre 2004, par Laurent Bianchi

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Quelques heures avant leur concert à l’AB, aux alentours de 17 heures, je rencontre les trois bonhommes dans une loge. Il y a Andy Cairns, le chanteur, qui s’assied à un coin, en face de moi. Il y a aussi Tony Curtis, le fraîchement embarqué batteur, et enfin l’avenant et souriant Michael McKeegan, le bassiste. C’est un entretien très naturel qui commence. Leur manager nous dicte les règles : "20 minutes, après il y a du taf". L’entretien durera 38 minutes exactement, le même manager y mettant fin. Enjoy !

- Pop-Rock.com : Sur votre dernier album, on croirait retrouver l’énergie et le son de vos deux premiers albums. A quoi est-ce dû ?

- Andy : Le fait d’être un trio à nouveau a certainement joué en ce sens, c’est clair. Il y a aussi pour l’instant une énergie dans le groupe que nous vivons comme une naissance. Nous avons décidé d’enregistrer cet album en deux semaines. On savait que ce serait très dur, 2 semaines pour 13 titres. On bossait vraiment à fond. On n’était jamais au lit avant je ne sais quelle heure, en ayant démarré tôt le matin. Cette façon de faire a rendu le son assez agité, et il y a, je crois, une certaine nervosité qui est palpable sur l’album. Mais c’est ce qu’on voulait. Comme tu dis, le son des premiers albums, c’était dans une certaine mesure le son de Therapy ?, il y avait une énergie que nous avons retrouvée ici. Nous voulions que ça sonne comme nous sonnons en live tous les trois, en fin de compte.

- Il y a, comme sur les premiers, cette sorte de pureté dans le son.

- Andy : Oui, je vois ce que tu veux dire. Nous avons toujours été connus pour notre son distinctif, à part. Nous voulions ce son de retour. Avec Mike, nous voulions que les liens et la communication qu’il y a entre nous fasse réapparaître ce son.

- Tony : En tant que nouveau, l’agenda était déjà fixé avant même l’écriture des chansons. Cette excitation de jouer ensemble était là aussi, malgré la nervosité. Les deux combinés ont donné l’album tel qu’il est, je crois.

- Pourquoi l’album s’appelle-t-il "Never apologise never explain" ?

- Mike : C’était notre état d’esprit au moment d’entrer en studio, en fait. Jouer les morceaux comme nous le voulions, et pas dans une situation, comme on en a déjà connu, où l’on doit justifier et expliquer ses idées, où l’on juge chaque morceau en disant "là c’est un peu trop punk, ou trop métal, ou trop mélodieux", etc. Cette fois-ci, on a juste joué ce que l’on voulait vraiment jouer, à nous trois, pour ensuite le présenter au label et aux médias. C’était une bonne déclaration d’intention pour notre dixième album. Il montre ce en quoi nous croyons. Nous sommes vraiment à fond dans ce qu’on fait, je ne crois pas qu’on puisse dire que l’on suit les modes.

- Tony, tu as fait ton nid maintenant chez Therapy ? non ? Rires des trois)

- Andy : Oui, son nid de fûts. (Rires)

- Tony : Oui, avant l’enregistrement d’Anxiety, ça ne faisait que trois semaines que nous jouions ensemble, alors qu’ici, on a pu échanger des idées. Je me sens chez moi maintenant, et je savoure chaque minute. Je suis très content.

- Mike : En fait, en retrouvant notre composition originelle en tant que trio, chacun sait quelle place il occupe dans le groupe. Aucun n’a l’impression de surjouer ou de ne pas assez jouer. Cette façon de travailler nous plaît, elle nous donne une certaine confiance en nous qui se reflète dans la musique que nous faisons. Personne n’essaie de faire le malin ou d’attirer l’attention. Je crois que chacun sait ce qu’il a à faire afin de délivrer une chanson estampillée Therapy ?, tout en conservant son individualité propre.

- Vous semblez être un groupe qui prend son inspiration et son énergie lors de ses tournées. Vous adorez ça, faire des concerts, n’est-ce pas ?

- Andy : Oui. Et puis les nouveaux titres ne sont pas vraiment écrits. C’est plutôt des bouts par-ci par-là que nous jouons en tournée et qui deviennent ensuite des morceaux. On adore faire des concerts, c’est clair. En fait, tu as deux styles différents dans l’approche qu’ont les groupes du live : sans stéréotyper, il y a des groupes comme Therapy ? qui adorent faire des concerts et qui prennent leur pied, qui pensent avec bonheur au concert qu’ils donneront le soir. Et puis tu as ceux qui préfèrent rester enfermés dans un studio, avec plein de programmes et de technologies pour concevoir leur album. Ensuite, ils se posent la question : "est-ce qu’on doit vraiment partir en tournée ?". Ou bien ils font des concerts très courts parce que ça les emmerde. Attention, ces gens peuvent être très créatifs en studio, mais nous, on adore tourner. Si on se remémore comme tu le faisais tout à l’heure nos deux premiers albums, à l’époque, je me rappelle que quand ces deux disques sont sortis, tout le monde était dans le trip Stone Roses, et les gens se sont dit à notre propos qu’on faisait plutôt de la musique inécoutable, qu’il n’y avait pas beaucoup de mélodies. Mais nous avons été partout, et les gens se disaient "putain !" en nous voyant sur scène, et c’est ce qui a développé petit à petit notre réputation. Je n’ai jamais arrêté d’aimer faire des concerts. J’ai aujourd’hui une famille et, bien sûr, c’est chaque fois dur de les laisser, mais une fois que tu es en tournée c’est fantastique. Je pense être extrêmement chanceux de pouvoir encore le faire. Si tu vois de vieux pontes du jazz ou du blues, ou des gars comme Iggy Pop, qui aiment toujours faire des tournées, je pense que ça montre qu’ils sont vrais, que ce sont des musiciens pour les bonnes raisons. Dans les années 30, 40, 50 ou 60, les musiciens adoraient ça. C’est l’arrivée de la pop quelque part avec ce formatage - la bonne coiffure, les bons vêtements, la bonne vidéo - qui a tout changé. "Si t’as de la chance, tu vends des disques et tu n’as pas besoin de trop tourner", qu’ils se disent. Pfff ! Et puis ce que j’adore dans les tournées, c’est cette possibilité de faire des erreurs, que les choses t’échappent. Un certain goût du risque, en somme. Et puis ça me permet aussi de voir d’autres groupes en concert, ne serait-ce que ceux qui font notre première partie. A ce propos, on voit qu’un artiste commence à virer de bord lorsqu’il arrête d’aller aux concerts. Quand j’étais gosse, déjà à 13 ans, j’adorais être le plus proche possible de la scène, aux premiers rangs, pour tout voir de près : les spots, la batterie etc. Si ça ne te plaît plus, si tu n’as plus la chair de poule à ces moments-là, alors ça veut dire qu’il est temps d’arrêter. Si ça m’arrive un jour, je sais que je serais incapable de continuer.

- Sur la chanson Friends, tu chantes "friends, who fuckin’ needs them, when they only left you down, they take your time, they bleed you dry". Peux-tu nous dire d’où vient ce constat ?

- Andy : Quand nous sommes redevenus un trio, nous avons compris que l’amitié au sein du groupe était essentielle. C’est aussi plus personnel, en rapport avec ma vie privée. Avant, si j’avais des problèmes avec des amis, je fermais ma gueule et continuais comme si de rien n’était. Quand tu fais ça, le navire peu à peu tangue, puis ça bout en toi, les ressentiments se développent... Mais la chanson est très générale, on a chacun eu ce problème avec des gens que l’on croyait être des amis, et puis on se prive de plus en plus de leur dire ce que l’on ressent de peur d’être jugé. Il vaut mieux les perdre en fin de compte que de garder tout ça en soi. C’est pour ça que j’ai écrit cette chanson.

- Et sur la chanson Die like a motherfucker, tu chantes "if you live like a fucker, you die like a motherfucker". A qui penses-tu ?

- Andy : Quiconque me traite comme de la merde en paiera le prix. Ca suit l’adage "Si tu vis près de la source, tu meurs près de la source". Je crois beaucoup au karma. Je crois que tout ce que l’on fait, ainsi que la manière dont on traite les autres, aura une conséquence sur soi. Et même si ce n’est pas le cas dans le monde physique, je crois que ça aura des conséquences sur notre responsabilité en tant que chaîne humaine, en tant que lien. Oui, je crois fermement qu’il faut traiter les autres comme on aimerait être traité soi-même. Quoi qu’on fasse, ça nous rattrapera en fin de compte.

- Il fut une époque, celle des albums Troublegum et Infernal Love, où pratiquement chaque critique de rock pensait voir en vous les nouveaux U2. Tu regrettes cette époque ?

Mike rigole.

- Andy : Non, je ne la regrette pas du tout. Nous sommes toujours là et nous faisons de la musique. Je sais que certains semblent penser que quand on vend des albums par millions à un certain moment, on espère être U2, et si l’album suivant ne se vend pas aussi bien, ils se disent : "Oh, ça doit être terrible pour eux". Si tu me demandes mes influences, je te dirais les Stooges, les Ramones, et d’autres encore moins connus. En tout cas, aucun n’est une grande star. Nous n’aurions certainement pas dormi si nous étions devenus un U2... Le problème si tu vends des masses d’albums, c’est que tu dois commencer à réfléchir comme un groupe de stade. Nous n’avons jamais voulu ça. Et puis il y a des choses que tu dois faire si tu veux continuer le jeu. Moi je ne pouvais tout simplement pas. A l’époque d’Infernal love, les ventes allaient bon train. On était alors coincé plus qu’autre chose. Tu commences à réfléchir de la façon suivante : alors, nous avons fait fort dans ce style, il faut donc que j’écrive des morceaux mainstream, etc. Les Red Hot Chili Peppers ont très bien réussi. U2 aussi, car ils ont toujours ce côté pop qui est très fort. Coldplay le fait très bien aussi. R.E.M. également. Mais il me semble que tu dois oublier une certaine part de toi-même pour faire ça. Je suis vraiment content qu’on ait vécu ça, d’avoir fait partie du mainstream. Si on était de la taille de U2, ce serait fantastique, mais j’ai l’impression qu’il faut avoir la mentalité d’Hollywood. Je me sens étranger à cette façon de penser. Le fric rentre en ligne de compte, l’organisation, etc, c’est beaucoup de pression... A l’époque d’Infernal Love, on était sur A&M records par exemple, le label de Janet Jackson et de Sting. Au début, c’était des jeunes qui s’occupaient de nous, de Soundgarden et de Minster Magnet. Le PR s’occupait de nous trois pour nous faire tourner. Après Infernal Love, on avait affaire à celui qui s’occupait de Bryan Adams (Rires de Mike), de Janet Jackson et de Sting ! La conversation tournait autour du nombre d’unités, et sur les pays sur lesquels il fallait bosser, ce genre de trucs. Il y a des gens qui font ça de façon brillante, et puis il y a aussi des groupes qui attendent ça de leur maison de disques et qui se frottent les mains. Ca ne m’intéresse pas. Je ne suis pas naïf mais je ne veux pas m’asseoir avec quelqu’un pour étudier avec lui les pays où l’on doit tourner pour vendre plus de disques.

- Tu penses pas que le fait que la plupart des managers des compagnies de disques viennent d’univers différents - comme la grande consommation ou les firmes pharmaceutiques - a changé leur manière de percevoir la musique ?

- Andy : Oui, mais c’est la nature de l’industrie. Je ne vais pas te dire "oh, l’industrie du disque est merdique". Soyons honnêtes, c’est une industrie comme les autres. Il y en a qui ont une vision rose des choses. On me parle d’il y a 20, 30 ou 40 ans... Tom Parker et les autres étaient des escrocs comme ceux d’aujourd’hui ! C’était exactement la même chose. Il n’y avait rien de mieux à l’époque. Les gens mettent des lunettes qui leur font voir le passé comme une époque merveilleuse : c’était pas comme ça ! Le monde est ce qu’il est depuis la nuit des temps. C’est un fait et il faut vivre avec. Dans les années 90, on savait ce qu’on faisait. Il y a des groupes qui étaient chez des majors et qui s’en plaignaient. Mais pourquoi signer, alors ? Avec tout le fric que ces majors injectent, c’est normal qu’ils attendent un retour d’ascenseur. Ce ne sont pas des mécènes ! Nous n’avons jamais été naïfs. Nous avons pris autant que nous avons pu sur le contrat. Nous voulions un contrôle artistique total et eux un pouvoir financier raisonnable. On a signé. On dirait que les intentions des groupes sont différentes aujourd’hui. Les gens veulent être satisfaits au bout des trente premières secondes d’un titre. Il faut un résultat immédiat. Les labels veulent eux aussi, du coup, vendre des paquets d’exemplaires pour un groupe qui singe son premier album, des groupes comme The Darkness ou Coldplay peuvent le faire. Chapeau bas à ces groupes, d’ailleurs. Par exemple, la maison de disques ne veut pas entendre parler aujourd’hui d’un EP. Ils veulent savoir si l’album peut devenir platine. Ils voient tout comme étant risqué. C’est malheureusement devenu comme ça. En fait, le mauvais côté s’accentue de plus en plus.

- En ce qui me concerne, un de vos meilleurs albums est Suicide pact : you first...

- Andy : Nous sommes d’accord.

- Ta voix était travaillée comme si tu avais écouté sans cesse Captain Beefheart. Cet épisode est-il révolu ?

- Andy : Oui, d’une certaine manière. Sur cet album, j’étais obsédé par les Stooges et Captain Beefheart, en effet. Les premiers albums de The Jezus Lizard aussi. Je voulais mélanger ces références à du rock dur en fait. En ce qui concerne la voix, je sais ce que je vaux. Je joue de la guitare. J’aime chanter mais je n’ai jamais développé ma voix, avec des techniques, etc. A ce moment-là, nous n’avions plus rien à prouver en tant que groupe. C’est Head, le producteur, qui était aussi à fond dans Captain Beefheart, qui m’avait encouragé à le faire. Et j’ai adoré l’enregistrer.

- Sur ce même album, les titres Six mile water et God kicks sont extraordinaires. A l’occasion d’un set acoustique donné il y de cela quelques années au Botanique, tu avais alors démontré que tu étais aussi un chanteur avec une belle voix. Tu ne te vois pas apporter cet aspect-là dans un de tes prochains albums ?

- Andy : Ca dépend. Disons que sur le prochain album on se donne 6 semaines plutôt que deux. Des titres acoustiques peuvent alors voir le jour. Mais fondamentalement, nous sommes un groupe de rock et le rock passe avant tout. Pour Suicide pact, on avait eu deux mois. Chacun était dans son coin en train de composer. Head passait par là et m’avait demandé ce que je jouais. C’était God kicks, que je voulais faire en assez dur. "Non, non, laisse-là comme ça", qu’il avait dit. Six mile water aussi. Nous avions encore plein de temps pour enregistrer ce type de titres car nous avions assez de titres rock. La même chose est arrivée sur Semi-detached et, dans une certaine mesure, pour Diane aussi. Nous avions le temps et l’avions enregistré comme une face B. Nous n’avons jamais écrit de ballades en tant que telles. On peut dire que ce sont de chouettes accidents. Les chansons émotionnelles c’est mon point faible, mais on s’en fout car ce n’est pas notre fonds de commerce.

- Mike : Il faut faire gaffe quand on fait une chanson avec des choeurs du type ballade, car c’est souvent trop poli, trop brillant. Six mile water était enregistrée live dans les bois. Mais il y a toujours un producteur qui veut ajouter des synthés, des cordes, des cuivres, etc.

- Sur votre CD il y a des extras (extraits vidéo de votre DVD live, accès spéciaux sur votre site, etc), vous pensez que c’est une des nouvelles manières de donner envie au consommateur d’acheter un CD ?

- Mike : Oui, c’est clair qu’aujourd’hui il est facile de se procurer un album sur le net, même si ça prend un certain temps, et si les titres sont dans le désordre. En ce qui me concerne, j’aime me procurer un album comme un tout. Je pense que la majorité de nos fans le téléchargent pour voir à quoi ça ressemble, puis l’achètent. Pour ce qui est du CD, c’est chouette de rajouter des trucs, mais il ne faut pas aller trop loin non plus. Par exemple les titres cachés rendent l’album moins fort, comme si ça effaçait le reste, et encore plus si c’est des reprises, des jams, etc. Il faut faire gaffe avec les extras. Rajouter du côté visuel, en DVD par exemple, c’est bon, car ça permet à certains de voir à quoi on ressemble en live. Les pays où on ne tourne pas, la Chine, par exemple. Les trucs de studio, c’est nouveau et je pense que ça intéressera les gens car on ne s’imagine pas ce qui s’y passe. Mais un album reste une oeuvre d’art, il ne s’agit pas de mettre plein de trucs juste pour remplir. Il y a une raison à l’ordre des titres, par exemple. Je trouve que rajouter du visuel c’est cool pour celui qui achète le CD.

- Avez-vous déjà des idées pour le prochain album ?

- Andy : On aimerait déjà avoir plus de temps pour le prochain. Un mois, par exemple. On écoute beaucoup The Clash pour l’instant : London calling et Sandinista. J’aimerais faire un triple album en fait. Il comprendrait trois différents concepts ainsi que trois différents producteurs. Un peu comme si tu avais Teethgrinder, Suicide pact et Never apologise ensemble. Chacun de nous écoute des trucs différents. Du rock dur en premier. Pour le deuxième, Tony est à fond dans le groove et le hip-hop. Du coup, on aimerait exploiter un peu ce filon rap. Le troisième on le voit plus pop. On verra bien ce qu’il en adviendra. On n’a pas envie de penser au format, on verra bien. Peut-être que seules quelques chansons - disons trois - de chaque concept seront retenues afin de faire un seul et même album. J’ai dans l’idée de faire un album comme London calling. Un album avec lequel tu vis pendant deux mois, pas un album dans lequel tu recherches les deux-trois singles, quitte à zapper le reste. Non, un album qui te suit partout, que tu écouterais en mode repeat.

- Mike : C’est drôle car nos fans sont vraiment très hétéroclites. Un gros tiers aime les singles. Un autre tiers aime notre côté plus mélodieux. Et enfin, le dernier tiers aime nos sons les plus étranges. Il y a un bon mélange des trois. On aimerait de temps en temps se dire "allez, on se paye Trevor Horn (ndlr : producteur de groupes aussi divers que Frankie Goes To Hollywood et t.A.t.U.) maintenant" Rires des trois.

- Andy : C’est ce qui est intéressant, ce foisonnement d’idées. J’aime avoir des idées qui fusent, comme ça, et puis Mike et Tony qui viennent avec les leurs et on a un véritable échange entre nous. Il n’y pas de pression, c’est bien. On s’entend bien avec le label Spitfire. Ils ne nous cassent pas les oreilles avec des chiffres de vente. Et nous, on n’attend pas plein de fric de leur part. Après cet album et la tournée, on passera au suivant. Il n’y a pas ce côté "cette chanson était numéro 21 dans les charts. Allez, maintenant, il faut essayer de faire numéro 14 !". Cela a une incidence sur l’état d’esprit dans lequel tu entres en studio. L’image est celle-ci : tu as un frigo bourré de ce que tu veux, 200 £ dans la poche, 1000 sur ton compte, tout est beau. Et alors t’as un type qui arrive et qui te dit "le morceau que tu es en train d’enregistrer doit faire mieux que l’actuel". Il faut comprendre les sous-titres : "Si tu veux que ça continue". "Kiss all this shit", oui ! C’est comme ça que ça marche. "Qu’est-ce que tu veux, allez sers-toi ! Tu veux un peu de coke ?"

- Mike : "Si tu veux garder tout ça, voilà ce qu’il faut faire"...

- Andy : Des gars comme Radiohead ont fait une belle nique à tout ça. Ils font ce qu’ils veulent, ils ne sont jamais rentrés dans le rang. Thom est un vrai artiste. Si tu écris de superbes chansons pop - j’ai beaucoup de respect pour Chris Martin - si tu te considères comme un bon compositeur pour groupe indie, il vaut mieux écrire pour les autres, alors. Si tu es dans un groupe et que tu dis "j’adore Brian Wilson, Paul McCartney et John Lennon", alors tu devrais être en train d’écrire pour les autres, au lieu de perdre ton temps et celui des autres à monter un groupe qui ne sait même pas jouer ! Il faut alors faire comme Phil Spector : faire de la musique pour les masses. On peut pas tenir les deux discours. On ne se considère pas comme des génies, on sait ce qu’on sait faire et on le fait. Et on est content comme ça. Le prochain album du coup devrait être amusant à faire, car nous nous sentons bien, sans pression.

- Qu’écoutez-vous pour l’instant ?

- Tony : J’aime bien les trucs de DJ. J’écoute pas mal DJ Shadow. On a fait des DJ nights d’ailleurs tous les trois...

- Andy : Ouais, je ne mettais que du punk, moi ! (Rires) J’écoute pas mal Buck 65, le Canadien qui scratche, je le trouve fantastique. Les Queens of The Stone Age m’ont refait écouter de la musique au casque. Mars Volta aussi. Je n’ai jamais été du genre à fumer des joints (il joint le geste à la parole) en écoutant Genesis et Yes (Rires). Mais je trouve que la musique actuelle est de nouveau très intéressante. J’aime des groupes comme les Stooges, les Ramones et les Buzzcocks, mais je ne peux plus trop les écouter. Si je les mets au réveil, à la maison, tout de suite on me dit de baisser le son... (Rires)

- Tu aimes ce que fait Iggy Pop aujourd’hui ?

- Andy : Oui. Sur scène, il est très bon. J’aimais beaucoup Avenue B. Religieusement, j’achète chacun de ses albums. Tout n’est pas extraordinaire, mais c’est toujours bon. Je n’ai par contre pas eu la chance de voir ce qu’il faisait à nouveau avec les Stooges. Le titre qu’il avait fait avec Death in Vegas était excellent.

- Et un truc dans ce style, plus techno, ne t’intéresserait pas ?

- Andy : Si tu prends Suicide pact, on avait essayé des choses qui n’étaient pas notre truc. C’est comme la musique populaire, je crois que si on voulait faire un disque électro il faudrait le faire sur ordinateur. Primal Scream, avec Evil heat, a très bien réussi la métamorphose. Aussi parce qu’ils sont entourés de gens qui évoluent dans le milieu de la dance. Je ne saurais pas où commencer, et puis j’aimerais le faire vraiment bien, et je n’y connais rien là-dedans. Collaborer avec Buck 65 ou DJ Shadow pourrait être bien. Mais le contraire est encore plus intéressant. Quand un truc nous plaît chez DJ Shadow, par exemple, nous essayons de le transposer dans la basse ou dans la guitare. Par exemple : la chanson Rise up, sur le dernier album, elle a été faite en pensant à Thriller de Michael Jackson. C’est presque la même ligne de basse. Le producteur voulait du coup ajouter un synthé et tout. (Il lève les yeux au ciel) NON ! Ce ne serait pas du Therapy ?, alors !

- Mike : Nous avons des influences mais voulons rester nous-mêmes. C’est la grande mode de prendre le producteur du mois, comme William Orbit ou Dr Dre, mais au bout d’un moment, tout se ressemble. Je préfère que nous faisions ça nous-mêmes : ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est nous qui l’avons fait, ça reste du Therapy ? de bout en bout. Je me rappelle, dans les années 90, quand on disait que le rock était mort, les groupes de grunge utilisaient des samplers, ce qui donnait des cyber trucmuches industriels... Mais où était passée l’imagination ? Des groupes comme Ministry qui avaient ce gros beat imitant un ordinateur : mais où était l’intérêt ?

- Andy : C’est comme tous ces groupes qui avaient un DJ qu’on n’entendait pas (Rires). Si tu prends les Beastie Boys, c’est fantastique, rien à dire, il y a des guitares, mais pas trop. Mais il y avait tellement de groupes où le DJ avait des dreadlocks et se la jouait. Le pire, c’est qu’on avait du mal à entendre ce qu’il faisait tellement les autres faisaient du boucan.

(Il se lance dans une imitation des plus hilarantes). Le manager ouvre alors la porte et, très sérieux, demande : "Vous êtes encore occupés ? Allez ! Allons faire de la musique maintenant ! Les trois s’exécutent. Je reprends mon souffle, je viens de rencontrer l’un des groupes que je suis depuis ses débuts...



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Laurent Bianchi