Pop-Rock.com


Bruxelles, Botanique, 21 novembre 2005
The Young Gods : "Est-ce qu’il existerait une drogue qui rende lucide plutôt que stupide ?"
Interview

jeudi 1er décembre 2005, par Laurent Bianchi

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Rencontrer Franz Treichler serait comme rencontrer un artiste peintre qui s’adonne également à la sculpture, à la musique et au théâtre, tant les Young Gods ont symbolisé dans l’histoire du rock un groupe avant-gardiste, n’hésitant pas à se réinventer en se servant du progrès plutôt qu’en regardant vers le passé. Les groupes qui ont été influencés par leur vision sont très nombreux, et leur fusion rock/électro, ainsi que leur utilisation jusqu’à la corde de la technique du sampling ont fait beaucoup de petits, plus ou moins doués. The Young Gods, maintes fois cité dans les années 90 par tout un chacun (de David Bowie à The Edge), reste une légende vivante qui, au fil de ses vingt ans d’existence, n’a cessé de nous surprendre. A l’occasion de cet anniversaire, le trio a mis les petits plats dans les grands et ses ambitions ont jusqu’ici toutes abouti au même résultat : la qualité. C’est dans les loges du Botanique, avant leur prestation "tribale", que je rencontre Franz Treichler, un café à la main, qui arbore un sourire qui vous met à l’aise...

- Pop-Rock.com : Vous fêtez vos vingt ans, et à cette occasion vous avez décidé de vraiment gâter vos fans, avec des concerts multi-facettes (cinq en tout : Nouveau répertoire & best of, Répertoire classique, Aquanaut, Amazonia Ambient Project, The Young Gods play Woodstock) qui couvrent toutes vos étapes musicales et qui pourraient même séduire un nouveau public, comme le répertoire classique. Vous avez déjà pratiqué ces différentes formules ? Lesquelles aura-t-on la chance de voir ou revoir ?

- Franz Treichler : On les a toutes faites sur scène mais, par exemple, le projet classique, on ne l’a joué qu’une fois. Mais il est clair que c’est l’une des formules qu’on aimerait encore continuer à faire. C’était au Montreux Jazz Festival. En fait, l’idée vient d’eux. Le festival bosse de temps en temps avec un orchestre, et ils nous ont proposé de faire ça. Nous étions très emballés, car on ne l’avait jamais fait...

- En plus, tu as une formation classique, donc cela devait avoir un certain sens pour toi ?

- Oui, en effet. Et puis, nous avons beaucoup samplé de musique classique sur nos albums, alors on s’est dit que c’était une occasion en or. Par contre, c’était un peu lourd au niveau du budget et de l’infrastructure, donc on essaie de vendre le concept. On aimerait bien creuser la chose. Pour l’instant, on resitue un peu le groupe, donc on fait la tournée avec ce que j’appelle le power trio, pour le best of et le nouveau répertoire. Du coup, ça nous permet de parler aux gens et aux promoteurs de ces différents projets. Woodstock, un des autres projets, me tient particulièrement à cœur. Tu as raison pour le public, c’est génial car tu as plein de curieux, ainsi que de vieux fans de Woodstock, c’est très mélangé. C’était un contexte spécifique, puisque c’était à l’occasion de la fête de la musique. C’était dans un énorme parc, tu avais entre cinq et dix mille personnes. Nous, on a quand même coupé un peu Woodstock car on ne voulait pas faire 3h40 (rires).

- Vous avez gardé Jimi Hendrix, j’imagine ?

- Oui. Santana, Ten Years After, Crosby Stills & Nash, Richie Havens, Joe Cocker, The Who. On a aussi gardé des bouts du documentaire : les gens qui arrivent sur place, la scène qui se construit... On fait notre propre musique pour le film, quand les gens se baignent, quand ils fument des pétards (rires), des trucs assez marrants pour l’époque, et puis on fait des covers assez synchro avec l’image, comme pour Santana où on le fait presque note pour note. Il y a d’autres moments où l’on remixe, c’est le cas pour Ten Years After que l’on a mixé à de la techno - c’est marrant, parce que les soli de guitare on les fait avec des trucs bien techno. Il y a donc plein de lectures différentes et ça donne un résultat joyeux.

- Qui a eu cette idée de bande sonore revisitée de Woodstock ?

- C’est venu d’une sorte de brainstorming, en fait. On cherchait un film pour la commande faite par la ville de Genève. Elle nous proposait de faire un film muet, pour le côté noir et blanc, début du siècle dernier... Ils voyaient des films du type Metropolis ou King Kong. On leur a dit que l’on pourrait effectivement faire ça, vu qu’on a fait pas mal de travaux ambient mais notre délire serait plutôt de faire Woodstock. Ils sont partis au quart de tour. Ils trouvaient que c’était une bonne idée de resituer Woodstock et toute cette période en 2005.

- Votre prestation a-t-elle été filmée ?

- Oui, mais avec du matériel amateur. On va essayer de le monter pour un DVD ou quelque chose. Mais on se confronte à un problème de droits, en fait. On coupe dans un film qui a quinze mille artistes intervenants qui ne seraient pas forcément d’accord. Dans un cadre culturel totalement gratuit, comme à la fête de la musique, je pense que ça peut passer. Mais on aimerait bien pouvoir le proposer autrement que dans cette mouture. Je pense qu’on devrait pouvoir le présenter dans le cadre d’un festival, ça pourrait être drôle.

- Sinon, vous pouvez attendre quatorze ans...

- Oui, pourquoi pas ? (rires) Attends, 1969, t’as raison, ça fait cinquante ans (ndlr : période après laquelle les droits d’auteur sont libres). Mais n’est-ce pas à partir de la mort du compositeur ? Mais ici, c’est un événement... Je ne sais pas. Mais pour revenir au truc, ça pourrait le faire, car c’est très drôle.

- Pour ce qui est du répertoire classique, est-ce que vous comptez en faire un disque ou un DVD ?

- Oui, on devrait en faire un CD/DVD. On ne sait pas encore si ce sera un format séparé ou combiné. Ce sera pour mars 2006, normalement.

- Quel est l’orchestre qui vous accompagne ?

- C’est le Lausanne Symphonic Orchestra. Ce n’est pas un très grand orchestre : trente personnes. Cela donne une bonne texture, avec les violons. On a fait des versions différentes de certains morceaux, mais on a aussi voulu des titres où nous restons vraiment les mêmes (Kissing the sun, L’amourir) et sur lesquels on ajoute l’orchestre. Il y a des moments où, au niveau technique, c’était assez difficile parce que tu parles de tout un orchestre, et tout doit être sur partitions.

- Un peu, toutes proportions gardées, ce qu’ont fait Metallica et Deep Purple avec orchestre ?

- Je ne sais pas, je n’ai pas vu. Mais je crois que pour Metallica, c’était 85 personnes ! Mais pour ce que j’en ai entendu, oui, on est tout le temps là, nous sommes le centre de gravité. Ils y a des petits bouts de classique exclusivement, mais ça reste rare. Il y a trois choses : des versions unplugged, des versions réécrites et enfin des versions où l’orchestre s’ajoute. C’était vraiment génial. C’est un des trucs les plus durs que j’ai faits : le décalage entre l’écoute au casque de l’orchestre, ce contrôle permanent, alors que notre musique se définit surtout par la perte de contrôle, ce n’était pas évident. Avec un orchestre, tu es sur un autre terrain : tout est sur partition. Nous on aime bien rajouter ici, allonger là : des libertés que l’on ne peut vraiment pas se permettre dans un cadre classique.

- Parle-moi un peu d’Aquanaut. C’était pour un musée ?

- Oui, cela remonte à 2003, où le Musée de la Science de Genève avait pour thématique l’eau. On nous a demandé de faire un spectacle avec presque exclusivement des sons d’eau. C’était très aquatique. Avec un collectif d’artistes qui font des projections sur pellicules, quinze en tout, qui passent en boucle, le tout basé sur l’eau aussi, bien sûr.

- Je ne connais pas beaucoup de groupes qui soient autant engagés dans de tels processus artistiques...

- Aussi diversifiés, tu veux dire ? En fait, depuis l’année 2000, peut-être même un peu avant, on a eu envie de faire ce genre de collaborations. Je pense que cela venait d’un besoin de se ressourcer. J’ai fait pas mal de collaborations avec un danseur, un chorégraphe de danse contemporaine, Gilles Jobin, qui est très conceptuel et attaché aux textures. Bernard (Trontin, batteur) est très intéressé aux musiques de films. Alain (Monot, synthé & samples) est plus dans des projets solo. On s’est dit que ce serait bien de mettre cette énergie ensemble. Je me suis dit qu’il était temps que les Young Gods sortent de cette structure - concert, club - et présentent autre chose. Pour montrer aussi que nous avons des goûts qui sont assez larges, et exploiter des genres comme l’ambient, qui, si on les présentait en concert tel quel, rendraient les gens qui viennent nous voir mécontents. On a donc décidé de le faire avec des amis, comme Jeremy Narby. C’était une super rencontre, et là il y a de la place pour le son ambient. Il parle de ses expériences en Amazonie, et nous on s’occupe de l’ambiance sonore. Aquanaut, par contre, est plus musical et visuel. Cela nous a fait plaisir que des gens nous demandent des choses comme ça. Ce sont des aubaines, en tant qu’artiste, de pouvoir se frotter à d’autre situations. Et puis bien sûr c’est très enrichissant, on y apprend beaucoup.

- En rapport avec tous ces projets, j’ai toujours trouvé que tes paroles étaient très organiques aussi... Qu’est-ce qui inspire les paroles des Young Gods, ainsi que les pochettes ?

- C’est difficile à dire. C’est vrai que dans tous nos premiers albums, même dans le visuel, c’était les éléments, la terre, beaucoup de références au ciel, toujours, à tel point que j’en suis conscient. Je me suis souvent dit "attention, ça fait beaucoup". D’où cela vient-il ? Je ne sais pas trop. Je sais ce que je n’aime pas. Je n’ai jamais eu de motivation à parler de mes problèmes personnels. Les histoires d’amour, c’est pareil, ce sont d’éternels va et vient. Il y en a qui le font très bien, mais moi ce n’est pas mon truc. Je préfère des choses un peu plus obscures, ou ce que je peux suggérer plutôt que dire.

- Ce glissement dans votre carrière vers de plus en plus d’ambient, c’est une envie de plus de sérénité ou serait-ce plutôt "chassez le naturel, il revient au galop", à savoir, vu que tu as fait des études de musique classique, cette forme de musique classique contemporaine te rapproche de tes premiers amours ?

- C’est possible. Mais là, justement, on est dans une période où on a tous envie dans le groupe de faire quelque chose de beaucoup plus frontal. Les nouveaux morceaux sont très directs. On sort d’une période pleine de collaborations, pleine d’ambiant, toutes ces conférences Amazonia - on en a fait pas mal, alors du coup, j’aime beaucoup ça, mais le côté micro, les décibels, le côté euphorique, tout ce qui se dégage d’un concert rock commençait à me - à nous - manquer. Donc là aussi, on peut parler de naturel qui revient au galop.

- Mais ces deux côtés - calme et frontal - ont toujours défini votre musique.

- Oui, le côté calme a été exploité à partir de l’album consacré à Kurt Weill. Ca a été un déclic. Je me suis dit que ça pouvait être intense et profond sans que ce soit la baston. J’ai vraiment découvert quelque chose à partir de là. Je pense qu’on passe par des phases cycliques. Moi, ce que j’adorerais faire, par exemple dans un festival, c’est un soir un concert des Gods, et puis le lendemain après-midi, faire la conférence Amazonia et le projet Woodstock le soir ! J’aimerais avoir la possibilité de montrer à un public plein de trucs différents.

- Et pourquoi pas un festival Young Gods ?

- Non... Enfin, si on a des invités, pourquoi pas. On pourrait inviter des groupes qu’on aime... A Montreux il y avait un peu de ça, puisqu’on a joué deux soirs. Un soir plutôt rock, cela s’appelait "20 years young" : on a commencé par Aquanaut, puis il y avait LCD Soundsystem, puis le nouveau répertoire, comme ce soir. Le deuxième soir c’était "20 years old", il y avait Fantômas, avec Mike Patton, bien frappadingue, et nous notre best of. C’était vraiment un bon concept, car les gens ont vu plus d’une de nos facettes. En plus, on pouvait inviter les DJ qui jouaient à côté, c’était très chouette, toute cette interaction.

- Ce qui fait partie du nouveau répertoire, quand cela va-t-il sortir ?

- En septembre 2006.

- Vous le testez ou c’est déjà bien fini ?

- Il y a cinq morceaux qui sont mixés et produits et trois autres qui sont en voie de l’être. Je pense qu’il nous en faudrait encore quatre pour faire un album. On devrait se consacrer à ça en janvier-février, avant la sortie en mars du DVD, et puis on va démarcher, et vraisemblablement en septembre on sortira le disque.

- Avec vingt ans d’expérience, les relations avec la maison de disques se sont-elles apaisées ?

- On a un gros historique avec les labels... En fait, on a toujours eu le choix artistique. Après le premier album, on a fait cinq albums chez PIAS - six avec le live. Ensuite, on est partis de chez PIAS pendant huit ans. Notre manager de l’époque avait créé un label, Intoxygène, et on était partis chez lui. Ensuite la relation s’est dégradée là aussi, au point qu’il n’était plus notre manager mais encore notre maison de disques... Là, on est revenus chez PIAS. Le tout était de rassembler les énergies et de se mettre d’accord avec eux pour relancer le catalogue, pour le best of. Aujourd’hui, on en est là. Pour l’avenir, il n’y a rien de précis, encore. On fait la musique et ensuite on la propose. On a pas de comptes à rendre et on veut garder la totale liberté artistique, on ne veut que personne vienne nous dire quoi faire. Ceci dit, c’est clair que pour une maison de disques, on n’est pas tout à fait un cadeau. Pour eux, c’est plus facile, un jeune groupe prêt à tout. C’est pourquoi on doit démarcher et trouver des gens qui croient en nous. On va souvent ailleurs, aussi, car on a besoin de fraîcheur...

- Quand on voit tous les groupes que vous avez influencés, à commencer par Nine Inch Nails par exemple, qui est devenu énorme...

- Oui, c’est américain, hein ! (rires). Mais c’est un bon groupe. C’est très conséquent.

- Trent Reznor avait créé son propre label.

- Oui, Nothing. Il l’a eu pendant un moment, et a signé les groupes qu’il aimait. Mais ça n’a pas très bien marché car il avait - justement - quelqu’un au-dessus de lui. Je crois qu’il avait vendu le label à Interscope, si je ne me trompe pas, et ce dernier a été racheté par Warner, qui a fusionné avec Time, etc, ce qui fait que nous, par exemple, distribués comme NIN par Interscope, vu que l’on vendait moins de 250.000 albums aux USA, on a été éjectés. Avec les honneurs, ceci dit, on n’a pas eu à se plaindre. Tout ça pour dire que Reznor avait perdu le contrôle artistique : il signait les groupes mais on lui coupait les fonds. Einstürzende Neubauten en ont fait l’amère expérience alors qu’ils étaient en studio. C’est pour cela qu’ils se sont alors tournés vers leurs fans via l’internet. C’était une bonne idée. Elle est ceci dit, je pense, beaucoup plus difficile dans la réalité. Il y a eu beaucoup d’engouement au début pour l’internet, on croyait avoir trouvé la solution, mais depuis, pas mal de gens ont déchanté, aussi... Le public est curieux. Il croit que tout est gratuit sur le net. Mais il y a quoi, en fin de compte ? 10 % de la population avec un bon ordinateur, avec une connexion à haut débit... Enfin, je m’égare, c’est encore un autre débat (rires).

- De ces vingt ans, y a-t-il une date gravée à tout jamais dans ta mémoire ?

- Oui, mais je n’ai pas très bonne mémoire (rires). Oui, je crois que c’était le Bataclan à Paris en 1992, ça m’est resté. Mais j’ajouterai aussi ce projet Woodstock, le 21 juin passé. A part ça, ce qui m’émeut le plus, c’est le public, l’électricité, l’échange avec le public, la folie. Ce sentiment sur scène est une des grosses motivations qui font qu’on s’acharne, qu’on y croit toujours. Tout ce potentiel !

- La musique en général, c’était mieux en 1985, en 1995 ou en 2005 ?

- J’ai trouvé les nineties superbes : foisonnantes de projets, de choses nouvelles, d’ouverture sur l’électronique. C’était une période très riche.

- Aujourd’hui, ce n’est pas trop ton truc ?

- C’est une opinion personnelle : quand tu as dix groupes qui marchent à fond, qui sonnent comme Cure ou Joy Division, parfois, tu te dis "c’est cool" mais ça me parle moins. Je trouve que dans les nineties, l’authentique allait plus loin, plus fort. Mais attention, je trouve qu’il y a des groupes qui font très bien leur truc. Franz Ferdinand, par exemple, arrive à aller plus loin que la simple récitation. Je suis très content, aussi, que Gang Of Four sorte aujourd’hui un disque. Je préfère écouter ça que Franz Ferdinand, mais je suis un quadra, j’ai mes préférences. Je pense qu’on est dans une période de nostalgie. Sur les eighties on ne prend qu’un côté, on oublie le hip-hop, le psyché industriel, la fusion rap-métal, il y eu tout ce côté pop des garçons coiffeurs, oui, mais enfin... Les eighties ont été beaucoup plus riches que ça, on dirait qu’on l’a oublié.

- Est-ce que ça ne montre pas plutôt que la société actuelle est très politiquement correcte, et ne va chercher que ce qui dérange le moins et ce qui est le plus superficiel ?

- C’est possible. On parle beaucoup de punk dans les nouveaux trucs : electro-punk, electroclash, arty-punk... Je le comprends dans la démarche, dans le sens "do it yourself", tu n’as pas besoin d’être un super technicien pour faire de la musique : en somme ce qu’avait prouvé le punk dans les années 70. Le rock est devenu dans les années 80 un truc à barrières, au sens propre comme au sens figuré : dans l’audience, tu étais là et tu en prenais plein la gueule, avec un gros son et lumières, et puis tu te faisais virer par un service d’ordre cinq minutes après... Tu n’avais donc plus ce côté social, qui a malheureusement disparu. Donc il fallait en effet qu’il y ait un truc plus club, un truc où les gens se retrouvent et puissent s’identifier. Pas être du bétail qui va au festival. C’est bien plus complexe que cela, bien sûr, mais je pense que les choses étaient plus naturelles avant. Regarde les DJ : au début, ça partait d’une intention sans visage, et puis ça a viré vite fait dans une starification et un culte de la personnalité, comme partout. C’est typique. Ceci dit, j’ai beaucoup aimé les nineties, c’était une période très riche. Là, pour l’instant, il y a un pseudo retour au rock qui est peu forcé, d’après moi. Tu vois tout ce côté Inrockuptibles, un peu poussé, où il s’agit de trouver la dernière perle rare ? Ca montre une espèce de manque. Il y a de très bons groupes, ceci dit, dans le rock ou dans l’électronique, mais on essaie de nouveau de "chapelliser" tout et c’est dommage. Il y a moyen de faire des trucs ouverts d’esprit, où l’on confronte les gens.

- Votre parcours me fait penser à celui d’artistes peintres, de sculpteurs, fait de remise en question, de curiosité, de recherche d’une vérité...

- Ca me fait plaisir. Merci.

- Qu’est-ce que le "lucidogène" (titre d’une chanson des Young Gods) ?

- Ah ! (sourire) C’est une drogue fictive. Cette chanson parle de l’usage de la drogue. Elle vient de la comparaison entre nos sociétés dites occidentales et les sociétés dites primitives. Chez nous, grosso modo, l’usage des drogues se résume à une fuite, à se péter la gueule, à se dispenser d’une routine, d’un quotidien ou de douleurs. Alors que dans la société dite primitive, les substances, les plantes, les hallucinogènes, c’est plus pour avoir accès à plus de savoir, ou pour élire un chef, pour résoudre des problèmes de chasse, pour atteindre une sagesse générale qui bénéficie à l’organisation de la société. Chez nous, c’est tout le contraire : on se drogue pour fuir la vie en société. Ma question est la suivante : "Pourquoi cette mauvaise utilisation de la drogue chez nous" ? Est-ce parce qu’on a de grandes sociétés, de grandes villes, par rapport à ces sociétés amazoniennes où ils sont 200, 250 et arrivent du coup à gérer les problèmes en face à face ? Est-ce qu’il existerait une drogue qui rende lucide plutôt que stupide ? Grosso modo, c’est ça. Mais ce n’est pas forcément gérable dans une société comme la nôtre, puisqu’à chaque fois qu’il y a une nouvelle drogue (comme le blabla autour de l’amazonie, de la Ayahuasca qu’ils utilisent dans leurs cérémonies), des engouements comme pour les champignons hallucinogènes, c’est à double tranchant, car tu as le côté sectaire, l’abus et la commercialisation. Eux le font dans un contexte très précis avec un chaman, ou on pourrait appeler ça un alligator, qui permet de tenir le gouvernail, alors que chez nous ça part en couille. ça cause beaucoup plus de dégâts sur la psychologie. Cette chanson parle d’une certaine prise de conscience par rapport à ça.

Photos : © Philippe Carly (www.newwavephotos.com) - Ne pas utiliser sans autorisation.





Laurent Bianchi