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Bruxelles, 6 mars 2008
The Neon Judgement : "Chanter en néerlandais ? Jamais de la vie !"
Interview

dimanche 20 juillet 2008, par Jérôme Delvaux, Jérôme Prévost

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Parmi les pionniers de la musique électronique, The Neon Judgement a, tout autant que Front 242, droit au titre de mythe national belge. Toujours en avance sur leur temps, leurs albums variaient les atmosphères et les expérimentations. Quelques mois après avoir vu leur concert à l’AB où l’album 1981-1984 fut joué en intégralité, nous rencontrions Dirk Da Davo, la moitié électronique de The Neon Judgement. Mais, à croire que les rites vaudou sortis de leur album Mafu Cage nous avaient poursuivis, nous avions égaré les bandes témoignant de cette belle rencontre. La voici aujourd’hui retranscrite, alors que le groupe s’apprête à rejouer son show 1981-1984 au Gothic Festival de Waregem le dimanche 27 juillet prochain, et alors que vient de sortir l’enregistrement du show à l’AB.

- Jérôme Prévost : Les dernières orientations que vous avez données à votre groupe sont les mêmes que Front 242, à savoir vous focaliser sur vos anciennes chansons, et les actualiser de manière un peu plus moderne, en tout respect pour le passé, et de manière plus puissante. Qu’est-ce qui vous a poussés à faire cela ?

- Dirk Da Davo : Je pense que la musique reste la même, et ce sont les mêmes chansons. C’est l’expérience en termes de son qui rend l’ensemble plus fort. Nous sommes devenus si expérimentés avec Neon Judgement que tout ce qu’on peut faire, c’est faire mieux, mieux, et encore mieux. Ce n’est pas une décision que nous avons prise, du style "on va sonner comme ci ou comme ça". Ce sont les gens qui nous ont choisis et qui ont dit que Neon Judgement est de nouveau moderne avec des titres comme The fashion party. Pour nous, en tant qu’artistes, nous améliorons le son sur le plan technique. Ce n’est pas sur le plan artistique, mais technique. Parce que les titres que nous jouons sont les mêmes qu’il y a vingt ans.

- Jérôme Prévost : Mais il y a vingt ans, vous aviez du matériel différent, des quatre pistes. Maintenant, pour reproduire ces quatre pistes, les possibilités sont plus larges.

- Je pense que c’est délicat de changer les structures des titres, car il y a toujours une partie du public qui le regrette... Par exemple, quand nous voulions faire un nouvel album de Neon Judgement, pour une partie du public nous sonnions trop modernes, pour une autre nous sonnions trop new wave, et pour une troisième partie, on sonnait probablement trop pop, ou dansant, ou trop sombre, ou trop quelque chose... C’est donc un principe de garder les choses comme elles sont : les gens connaissent les chansons telles qu’elles sont. Nous avons aussi essayé des choses dans les années 90 : de sonner plus moderne, ou de mettre plus de guitare... Mais les gens demandent TV Treated, ils veulent entendre ces vieux titres. Mais j’aime les jouer autant que les titres plus récents : pour un artiste, c’est un vrai cadeau. Des chansons comme TV Treated... Que veux-tu que je dise : si le public demande ces chansons, je dois les jouer, et de manière identique. Et j’aime les garder authentiques. J’ai un autre projet, Neon Electronics, où je peux faire d’autres versions de ces chansons, mais je les fais là, parce que pour moi, ça doit être séparé.

- Jérôme Prévost : C’est pour ça que tu as toujours inclus des petits éléments de Neon Judgement sur tes albums de Neon Electronics.

- Oui, toujours pour garder un peu de l’atmosphère d’origine, ce qui est toujours bien pour les concerts de Neon Electronics.

- Jérôme Prévost : A propos de l’énorme concert que vous avez fait à l’AB pour jouer l’intégralité de 1981-1984, est-ce la salle qui vous a suggéré cette idée, ou est-ce vous ?

- Non, c’est la salle qui a eu l’idée. Ils sont venus vers nous, en nous disant qu’ils avaient ce projet, et qu’ils voulaient savoir si on voulait jouer notre album de A à Z, avec quelques extras. Ce n’était pas notre idée, mais la leur. Ils ont dit que c’était l’un des albums les plus importants produits en Belgique dans les années 80. On le joue à Anvers à la fin du mois, puis à Waregem cet été, puis encore une fois en septembre. On a adoré le concert. Pour Neon Judgement, c’était comme au départ... Et on a vécu ça devant deux mille personnes.

- Jérôme Prévost : Avez-vous prévu d’en faire un album live ou un DVD ?

- On a enregistré le live sur multipistes, et on travaille sur le mixage, et on en fera quelque chose, oui, mais en DVD, je ne sais pas. Le DVD est sur le site Internet. On garde les vidéos, mais c’est diffusé sur le site, donc pour le moment, ça suffit.

- Jérôme Prévost : Ca n’a de toute façon pas le même coût de produire un DVD qu’un CD...

- Et puis si tu fais un bon CD live, tu peux l’emporter dans ta voiture, tu peux écouter de la bonne musique, mais en DVD, tu le regardes sur ta télé, avec ton son surround, mais une fois que tu l’as vu, c’est fini. Tu peux le revoir, mais six mois après...

- Jérôme Prévost : Mais votre groupe représente une formule rare, celle d’un duo, où les deux chantent. C’est rare sur cette scène, surtout sur une telle durée. En DVD, cela représenterait l’expérience de manière plus vive...

- Mais on a aussi joué nos vieux titres à São Paulo, au Brésil, et ça existe en DVD.

- Jérôme Prévost : Mais il n’est pas vendu en dehors de l’Amérique du Sud...

- Non, il n’ont pas le droit. Pourquoi, ils ont accepté de te le vendre ?

- Jérôme Prévost : Non, ils n’ont pas voulu.

- C’est normal, c’est le contrat. Mais je pense que le DVD de São Paulo est plus intéressant, c’est un collector. Maintenant sur le net tu peux voir le concert à l’AB. C’est plus intéressant pour les fans d’avoir ce concert au Brésil, c’est plus spécial (ndlr : notons que ce DVD est désormais, depuis peu, vendu sur le site Internet du groupe).

- Jérôme Prévost : Quel type de relation avez-vous avec PIAS depuis la sortie des deux compilations, Box et Redbox, dont le packaging est vraiment superbe, avec ces CD colorés... Vous en êtes fiers ?

- Tu m’étonnes, j’ai tout fait moi-même ! C’était mon idée de tout faire comme ça. Parce qu’ils ne savaient pas quoi faire. C’était Eskimo Recordings, qui sont basés à Gand, qui ont eu l’idée en 2001 de faire un remix de TV Treated par Tiga. Ils l’ont fait et le remix a été un gros succès en radio. Après ça, avec PIAS, on a eu l’idée de faire une compilation avec le premier album, et des remixes sur un deuxième CD. Je leur ai donné l’idée, et ils m’ont assisté pour le faire.

- Jérôme Prévost : Mais vous-êtes vous sentis soutenus par eux pour la promotion ?

- Surtout pour la première compilation, la Box. A ce moment, Neon Judgement était vraiment en avant, parce que tous les DJ techno et électro se référaient aux titres qu’il y avait sur la Box. La Redbox se focalise plus sur la deuxième moitié des années 80, avec des titres comme Chinese Black, Miss Brown, c’est un autre style... On l’a conçu comme ça, une première moitié des années 80 sur la première Box, et la deuxième moitié sur la Redbox. Après, dans les années 90, on a fait des albums qui allaient jusqu’à la country ou l’industriel... Mais je ne le referai plus ! (rires)

- Jérôme Prévost : Maintenant tu travailles pour ton projet solo, Neon Electronics. Pourquoi avoir sorti le dernier l’album en deux versions différentes, l’une pour la Belgique, l’autre pour la France, sur deux labels différents, avec des tracklistings différents. C’est un gros risque...

- C’est une question de business. Pour le premier, le rouge, j’ai donné la distribution au départ pour le Benelux. Après, au bout de six mois, j’ai reçu un coup de fil du Maquis (ndlr : un label indépendant français) qui disait qu’ils étaient intéressés à sortir mon album en France. Deux semaines après, ils m’ont rappelé en me disant qu’il y avait un problème. Je leur demande quoi, et ils me disent avoir trouvé l’album à la FNAC. Je leur ai dit que je n’avais pas de contrat pour le sortir en France, même pas pour une promotion en France... Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas sortir le même CD, donc je leur ai proposé un nouveau tracklisting, avec d’autres titres, de nouveaux remixes. Mais pour moi, je devais rester proche du concept de base, avec l’esprit, le design, le personnage. Je ne voulais pas perdre ça. Donc on l’a fait, on a changé le tracklisting, on l’a mis en bleu, et maintenant on a deux versions de l’album.

- Jérôme Prévost : Ils sont assez complémentaires. Les changements rendent l’ensemble assez nouveau...

- J’aime mieux le bleu.

- Jérôme Prévost : Ce que j’aime sur Monkey ever after, le rouge, c’est le fait de commencer et de finir par deux versions du même titre, Les enfants du Paradis, où tu chantes en français. C’est assez intéressant, très fort. Un titre à la fois assez naïf, positif, et intrigant. Ce n’est pas la première fois que tu oses chanter en français chez Neon Electronics. Quel plaisir as-tu en chantant dans cette langue ?

- C’est assez naturel, vu que je vis en Belgique. Je peux parler français, aussi, même si en interview ça m’est plus facile de m’exprimer en anglais. On a beaucoup d’influences linguistiques, venant de partout : on a des Allemands, en Belgique, des Français, des Flamands, beaucoup d’Anglais. Donc ce n’est pas comme si je me disais "Je vais écrire une chanson en français pour avoir du succès en France", c’est plus une envie naturelle, d’utiliser une langue, de jouer avec...

- Jérôme Delvaux : As-tu pensé à chanter en néerlandais ?

- Jamais de la vie ! (rires) Ca serait mauvais pour mon image !

- Jérôme Prévost : Comment te sens-tu vis-à-vis de la situation politique belge ? Par le passé, tu as défini la Belgique comme une "mauvaise blague".

- C’est vrai. Une erreur.

- Jérôme Prévost : Un pays qui serait une erreur, qui n’aurait d’intérêt que parce qu’il est un croisement d’influences, qui ne pourrait te donner que l’envie d’aller voir ailleurs ces influences... Vois-tu toujours le pays ainsi ? Surtout que le groupe tourne de plus en plus en Belgique...

- On a aussi joué ailleurs... Mais oui, je le pense toujours... Tu sais, la Belgique, tu prends une voiture, tu roules pendant une heure, et tu es à la frontière. D’un côté, du fait de ce qu’est la Belgique, les gens font de la musique de tarés. Surtout dans les années 80. Maintenant, je te dirais que je ne vois rien arriver de bien à ce pays. J’en parle à ma compagne, je veux déménager... Mais j’ai ce sentiment depuis que j’ai quinze ans, donc c’est assez naturel. Les gens disent qu’avec la sécurité sociale, tout ça, c’est probablement le meilleur endroit où vivre. Mais tu paies un prix pour ça.

- Jérôme Delvaux : Où vivrais-tu, sinon ?

- Dans le sud. Parce qu’il y a du soleil, de la lumière. Je serais tellement plus heureux avec plus de lumière. Aujourd’hui on aurait du soleil au-dessus de nous, on serait mieux. J’étais à Marseille il y a un mois, pour trois jours, j’étais malade : je suis resté deux heures au soleil, je n’avais pas mangé depuis que j’étais arrivé, mais après ces deux heures, j’étais bien, j’étais affamé, j’ai mangé tout de suite après...

- Jérôme Delvaux : C’est étrange de la part de quelqu’un qui peut sembler sombre à la base...

- Ca peut paraître étrange, oui. C’est peut-être la partie sombre dont je veux me débarrasser... Mais ça a aussi à voir avec l’aspect social de la vie, ici. A Louvain, on n’a pas vu nos voisins depuis six mois. Ils sont toujours dans leur maison, tout le monde reste à l’intérieur, c’est la banlieue. Tout le monde est gris, stressé... Je ne veux pas finir comme ça ! (rires) Donc, oui, je dirais "allez-vous faire foutre !", et j’irais dans le sud, peut-être pas en Espagne, mais dans le sud de la France. Avec David Carretta, Millimetric...

- Jérôme Prévost : Sur le plan artistique, l’idée d’un remix par Tiga venait du label, mais qu’est-ce qui vous a fait choisir les remixeurs suivants ?

- C’était via PIAS. D’abord Michel (ndlr : Amato, alias The Hacker) est venu vers nous, il nous a dit être fan, et la rumeur a commencé à courir sur l’idée qu’on ferait une ressortie avec des remixes, donc c’était facile de suivre. Terence Fixmer était le dernier à faire un remix. Il a trouvé mon numéro de téléphone, il m’a appelé alors que je ne l’avais jamais rencontré. "Allô, c’est Terence Fixmer, ça va ? J’ai entendu parler de ce projet, j’adorerais faire un remix de Nion Nion, c’est possible ?". J’ai dit oui, bien sûr. La plupart d’entre eux aimaient vraiment Neon. Dans le cas de Tiga, son père est un gros fan de Neon Judgement, il adore la musique, il a vu un concert à Montréal à la fin des années 80, il a commencé à aimer à cause de son père. Il m’a envoyé un email avant qu’on décide du truc, et il m’a dit qu’il devait le faire. C’est sympa. C’est plus d’une génération, maintenant, c’est deux générations. Très souvent, ça se voit aux concerts. Il y a des gens qui ont vingt, vingt-cinq ans, qui viennent nous voir avec les vinyles de leurs parents, et qui nous demandent : "Pouvez-vous les signer, ce sont les disques de mon père !". C’est un super feeling, d’avoir deux générations de fans.

- Jérôme Prévost : Maintenant tu peux justement travailler avec les talents de jeunes DJ sur tes albums de Neon Electronics...

- Oui, je travaille avec eux, je fais la fête avec eux, on écoute le même type de musique, et leur musique est une influence pour moi.

- Jérôme Prévost : Est-ce que le fait de travailler avec de telles personnes, vu la puissance de titres comme Maximum joy ou Better way, te donne envie de continuer ça à l’avenir ?

- Oui, bien sûr, mais d’un autre côté, pour le prochain album, je suis en train d’écrire des chansons, mais vraiment comme un artiste solo. Dans Neon Electronics, je voulais vraiment éviter d’utiliser de la guitare, j’allais vraiment dans la direction électronique. Mais maintenant j’écris des chansons avec de la guitare, des arrangements électro, je reviens à cela. Mais je ne peux pas le sortir sous le nom de Neon Electronics, je vais devoir le sortir sous un autre nom. Ca m’a vraiment manqué, le son de la guitare, maintenant je suis heureux, en studio, "yeah !". Je me sens libre. Et puis avec l’expérience que j’ai eue avec des producteurs dance, dans la musique que je fais maintenant, je sais tout faire. Je peux faire un mixage d’influence pop-rock et électro, à ma manière, et je peux mélanger plein de choses. Mais il n’y aura pas de country ! (rires)

- Jérôme Prévost : Dans le passé, le fait que les médias passent leur temps à vous comparer à Front 242, dont les sorties étaient simultanées des vôtres, t’énervait. Tu te référais à des groupes bien plus proches de vous que Front, et Neon mixait des influences plus diverses que les autres groupes belges de l’époque. Mais maintenant, vous êtes plus proches de Front qu’autrefois, puisque comme eux, vous tournez intensément, et dans les mêmes villes.

- Dans les années 80, on faisait de la musique que nous n’avions pas entendue jusque là, et nous étions déjà Neon Judgement quand on a entendu Front 242 pour la première fois. Donc on n’a jamais pensé que Front était une influence pour nous. Maintenant, on se croise, parce que la musique de Front, elle aussi, a survécu plusieurs décades. C’est étonnant combien ces groupes des années 80 sont toujours sur scène, sans jamais s’arrêter, depuis tout ce putain de temps ! Il n’y a qu’une année où on n’a pas fait un seul concert, c’était en 1999. On jouait toujours quelque part, dans des grandes salles, des plus petites, on faisait toujours des concerts. C’est pour cela qu’on se croise, aujourd’hui, parce que nous sommes des survivants des années 80.

- Jérôme Prévost : Penses-tu qu’aujourd’hui, c’est plus acceptable de les côtoyer dans les mêmes magazines, les mêmes chroniques ?

- Ah, quand tu es jeune, c’est "Va te faire foutre", "Bande de cons, Front", "Nous sommes Neon Judgement"... L’atmosphère, dans les années 80, c’était autre chose ! (rires) Maintenant on est plus vieux, on se serre la main, c’est "Comment tu vas ?". Désormais, ce sont des amis, bien plus qu’ils ne l’étaient à l’époque. Maintenant, on prend des bières, on discute de tout, pas juste de la musique. Donc je ne suis plus ennuyé de jouer avec Front 242 ou d’être mentionné à côté d’eux, je pense que les deux groupes peuvent être fiers de ce qu’ils ont accompli.

- Jérôme Prévost : Pour parler de Neon Electronics, en dehors du fait que tu prends visiblement beaucoup de plaisir à jouer seul, faire danser les gens - ce qui n’était pas le but de Neon Judgement, était-ce ton but ? Faire de la musique festive ?

- Oui, les beats ont toujours fait partie de ma musique au cours des années. Je voulais faire de la musique bien plus simple. Quand tu rends la musique de Neon Judgement plus simple, ça devient très dansant, bien plus qu’avec tous nos sons et la guitare. Donc dans Neon Electronics j’essaie de réduire notre son, pour que la musique soit basique et dansante. L’aspect dansant, c’est naturel pour moi, je ne pourrais pas écrire une chanson sans un bon rythme, sans un kick drum that kicks ass. Après les années 80, on a fait plusieurs albums de Neon Judgement, jusqu’en 1992. Après ça, j’avais vraiment envie de faire autre chose, et Neon Judgement m’a explosé à la gueule. Après, je suis allé dans des clubs, et je continue à le faire régulièrement, même maintenant, au Silo, à Louvain, notamment. Je rencontre des relations professionnelles, des jeunes. La plupart du temps, et ce depuis des années, je suis entouré de gens qui ont quinze, vingt ans de moins que moi. Et j’aime ça : les gens de ma génération, ils sont divorcés, c’est la merde. Les jeunes, ils sont bien, j’aime bien travailler avec eux.

- Jérôme Prévost : Sens-tu en même temps que retravailler avec T.B. Frank réveille les vieilles habitudes ? Serait-ce plus dur de faire de nouvelles choses avec lui, que ce ne serait le cas avec des jeunes ?

- Oui, je pense. J’ai eu une évolution différente de Frank au sujet de la musique, ces dix dernières années. La techno, par exemple, il n’y connaît rien. Tel que je l’ai toujours connu, il n’a jamais cessé d’être un type assez rock’n’roll, il aimait Jerry Lee Lewis, Elvis Presley, Roy Orbison, tous ces trucs. Même dans les années 80, il aimait ça. Ca a eu une grande influence sur son écriture, à cette époque... Mais maintenant, Frank écoute toujours ces trucs-là ! (rires) Alors que moi j’écoute vraiment des choses différentes. Peut-être qu’avec un producteur entre nous deux, qui sait... (rires) Sinon il y aurait trop de discussions.

- Jérôme Delvaux : vous vous connaissez trop bien, sans doute aussi ?

- Sans doute, oui. Les gens ont leur vie, les enfants, un job, une famille dont s’occuper. Quand tu es jeune, tu va répéter, tu fais ta musique, tu ne te soucies de rien d’autre. Quand tu as des enfants, une maison, tu dois te soucier de plein d’autres choses que la musique. C’est autre chose.

- Jérôme Prévost : Maintenant, ton avenir se tourne donc plutôt vers Neon Electronics et ton futur album solo ?

- Oui, j’espère pouvoir terminer ces chansons, mais c’est difficile. Avec Neon Electronics j’essayais de faire des paroles très simples, très basiques, mais désormais je suis vraiment focalisé sur le songwriting. Maintenant, c’est tout pour les paroles, mais c’est dur, c’est terrible, c’est beaucoup plus de travail. (rires) Mais les gens qui ont entendu mes titres jusqu’ici ont été très surpris. Avec ce qu’est devenu Neon Electronics, au cours des dernières années, cette union de DJ, de producteurs, ce collectif... Je coproduisais toujours les titres avec des gens, et ça sortait sur les albums de Neon Electronics, et c’est très bien comme ça. Mais là ce sera moi, juste moi, juste ce que moi j’ai envie de faire. Avec de la guitare.

- Jérôme Prévost : Il y avait de la frustration ?

- Non, c’était bien, c’est toujours bien de faire une pause, et de recommencer. Tu te sens bien.

- Jérôme Delvaux : Quels sont les groupes actuels que tu écoutes ?

- J’écoute beaucoup Warren Suicide, mais j’aime aussi beaucoup de DJ, notamment de la musique électronique française. Comme Carretta, The Hacker... Ces dix dernières années, il y a vraiment eu de la bonne électro. Ces gens ont beaucoup de respect pour l’héritage de la musique belge des années 80, ils la gardent et la transforment. Les années précédentes, c’était plutôt en Allemagne que les choses se passaient. Désormais, c’est plutôt la musique électronique française. Et Warren Suicide, c’est vraiment les Sonic Youth de l’électronique. Ils utilisent des guitares plutôt punk dans leur son. Les gens qui les ont vus en concert peuvent dire qu’ils sont vraiment bons. Ce qui est étrange, c’est que j’ai acheté leur premier album il y a quatre ou cinq ans, mais alors que ce groupe tourne tout le temps, il ne vient jamais en Belgique. C’est de la bonne musique, c’est vraiment dommage, pour le public comme pour eux.

- Jérôme Delvaux : Que penses-tu des groupes électro allemands ?

- Pour moi, ils sont trop industriels. Tous ces vocaux agressifs, toujours les mêmes. Je n’aime pas cela. C’est facile de prendre son micro, de crier dedans : "Je suis agressif, je suis habillé en noir, et je suis plein de sang"... Je suis plutôt pour le son club. La scène électronique allemande est trop industrielle pour me plaire.

- Jérôme Delvaux : Connais-tu le groupe gantois The Subs ?

- Je les connais de nom, oui. Ils font des festivals, je crois.

- Jérôme Delvaux : C’est un groupe très dansant. Leur musique est simple, mais pas simpliste. Dr. Lektroluv a joué leurs titres, c’est excellent.

- S’ils ont sorti un disque, j’écouterai.

- Jérôme Delvaux : Je voudrais te demander ton avis sur la new beat. Sur votre site, tu indiques que Neon Judgement a été une grosse influence sur la new beat. Penses-tu qu’il y a un revival de la new beat ? Plein de sites Internet en reparlent...

- Oui, c’est terrible, ce que font les médias. Autrefois, j’allumais la radio dans la voiture, et alors j’entendais This is the sound of C, je changeais aussitôt de station. Et maintenant, ils disent qu’ils vont faire des remixes de tous ces groupes, mais qui en a besoin, mon Dieu ? (rires) Les médias vont se débrouiller pour qu’il y ait un revival. Et les gosses vont suivre.

- Jérôme Delvaux : Mais penses-tu que Neon a vraiment été une influence sur cette scène ?

- Ce n’est pas nous. L’histoire dit que ça a commencé quand le disque de A Split Second, Flesh, a été joué plus lentement, par erreur. Les gens disent que nous avons été une influence, mais leur manière d’utiliser la rythmique, je la comparerais plus à l’Electro Body Music. Nous, ça nous énervait, à la fin des années 80 et au début des années 90, parce qu’on avait l’impression qu’ils rendaient notre musique ridicule. J’avais des amis, qui étaient dans des groupes sérieux depuis des années, et quand ce truc est arrivé, les gens leur ont dit de laisser tomber leurs idéaux et de faire de la new beat. A la fin, les gens qui faisaient de la new beat, ils étaient trop stupides pour écrire des paroles. Donc ils faisaient des samples de Mobutu, par exemple, de shows TV... C’était nul. Quand ils ont fait la première compilation new beat, ça s’est vendu à cinquante mille exemplaires, ce qui était vraiment énorme pour la Belgique.

- Jérôme Prévost : Mais tu sembles lier cette scène à la paresse. Le sampling n’est pas nécessairement un acte de paresse, par exemple...

- Oui, mais c’est différent, là. Quand tu prends un discours de quelqu’un de connu, et que tu mets un beat dessus, artistiquement, pfff... Tu sais, le premier sampler que j’ai utilisé, c’était sur Mafu Cage de Neon Judgement. C’était la première fois qu’on en utilisait un. On voulait mettre des sons de cérémonies vaudou, on s’est demandés comment faire, et on est finalement allés à la médiathèque pour prendre des disques avec des sons de jungle, des cris de singe... Ensuite on est allés en studio, et on a commencé à sampler tout ça. Là, on faisait quelque chose de créatif : on cherchait à créer une atmosphère. L’idée principale des chansons était de créer une atmosphère. Dans cette forme, c’était un travail créatif. On utilisait des sons différents, des percussions. C’était très différent de ce qu’ils ont fait avec la new beat !

Photos : © Philippe Carly (www.newwavephotos.com). Droits réservés.





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