Pop-Rock.com


Bruxelles, Cirque Royal, 26 septembre 2004
Sharko : "Je dois penser à la musique jour et nuit"
Interview

jeudi 30 septembre 2004, par Jérôme Delvaux

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Encensé par la presse, honoré par ses pairs, porté aux nues par le public, Sharko est prophète en son pays, et c’est le moins qu’on puisse écrire. Mais on s’arrache aussi le trio belge à l’étranger : l’Angleterre et la France en redemandent ! Avant de repartir ravir les oreilles de nos amis d’outre-quiévrain, Sharko avait un dernier rendez-vous à honorer avec le public bruxellois : un concert au Cirque Royal aux allures de grande messe et qui tourna vite en démonstration, devant une salle bondée et en délire. L’imprévisible leader David Bartholomé, chanteur et humoriste en chef du groupe, m’a accordé un peu de son temps précieux, quelques heures avant ce concert d’anthologie.

- Pop-Rock.com : David, on peut lire un peu partout que tu es le parrain de la scène belge. Qu’est-ce que tu en penses ?

- David : Ca me fait fort rire.

- Sharko est dans le circuit depuis 1997 et a déjà trois albums à son actif. Est-ce que les jeunes groupes viennent vous demander des conseils ?

- Non. Les jeunes groupes sont généralement très matures et ont une intelligence que nous n’avions pas forcément à nos débuts.

- Ils sont peut-être mieux entourés aussi ?

- Tout à fait. Ils sont très rapidement bien entourés et ils assimilent très vite des choses que nous avons mis un temps fou à assimiler.

- Vous tournez toujours actuellement pour Sharko III. Cet album est très différent de Meeuws 2. Que s’est-il passé entre ces deux disques qui puisse expliquer une telle évolution ?

- (Après un long silence) Je ne sais pas. Il n’y a pas eu de déclic particulier... La confection, la sortie et la défense sur scène de Meeuws 2 m’ont semblé très compliquées. Une fois que le troisième album était en chantier, qu’il est sorti et qu’il a fallu le défendre, tout m’a semblé plus simple car le deuxième avait vraiment emprunté un chemin très torturé... Entre les deux, il y a eu une prise de conscience et de confiance, mais pas vraiment de déclic.

- Pour cet album, vous avez beaucoup tourné, y compris à l’étranger. Est-ce que l’accueil du public est différent dans les autres pays ?

- D’un soir à l’autre, tu peux déjà ressentir une différence majeure à 20 kilomètres de distance. Si tu joues à Seraing un soir et à Silly le lendemain, tu te demandes si c’est le même pays et les mêmes contrées. Rien que les classes culturelles peuvent changer complètement d’une ville à l’autre. Si tu joues à Liège, l’accueil sera différent car les gens se sentent cultivés. Dans un petit bled, le public sera soit plus chaleureux, ou bien il prendra un peu plus de recul et sera plus froid. Alors, imagine quand on capte une différence entre deux villes distantes de 20 kilomètres, ce que ça donne quand tu changes de pays. Mais, pour moi, un des meilleurs publics reste le français. On sent qu’ils ont envie de se cultiver et d’apprendre. Ils veulent découvrir. Ce n’est pas du tout le cas en Flandres, par exemple.

- Tu parles de la France, mais j’ai lu plusieurs fois qu’il y avait aussi un très bon accueil en Angleterre, et particulièrement à Londres, où il y aurait un excellent feeling entre Sharko et le public...

- Il s’est vraiment passé quelque chose là-bas, c’est clair. Et c’était très touchant. Ils nous voyaient débarquer comme le groupe surréaliste qui avait beaucoup d’humour sur scène et ils ont vraiment été impressionnés. Ils se disaient qu’on ne se la jouait pas, qu’on ne formait pas un groupe générique à la sous-White Stripes et qu’on ne venait pas avec un truc qu’on a vu 150 fois venir des Etats-Unis. On fait quelque chose de tout à fait à part et ils l’ont bien perçu.

- Ce côté surréaliste que tu évoques, c’est la marque de fabrique de Sharko ?

- (Hésitant) Oui... Une certaine forme d’humour...

- Est-ce qu’il est totalement spontané ?

- Peux-tu préciser ta question ?

- Et bien, on entend souvent des gens dire que tes gags sur scène reviennent trop régulièrement. Je pense à ton strip-tease, par exemple.

- (Après un long silence). Je ne suis pas sûr que le divertissement doive toujours être spontané.

- Donc, tu veux dire que si la blague est bonne, on peut la refaire au même moment tous les soirs de ville en ville ?

- C’est un travail, c’est un entraînement... Ca me semble bizarre qu’on me dise ça. Tu ne vas pas dire à un chanteur qu’il chante toujours les mêmes paroles dans les mêmes chansons !

- Non, mais je pense à tout ce qui va avec, à la mise en scène, etc.

- Bien sûr, mais ça fait partie du divertissement...

- Certaines voix parmi les gens qui vous voient en concert assez souvent, et parmi lesquels d’autres groupes belges, n’aiment pas tellement ce concept et le disent en interview...

- Peut-être, mais ça ne m’arrêtera jamais. Je préfère cinquante personnes qui se déplacent dans deux villes et qui ont envie de revoir le même concert qu’ils ont aimé. (Partant un peu dans un délire à la Benoit Poelvoorde) Ils disent : « Regarde, il va faire son strip-tease dans deux secondes ». Où est le mal ? Tu ne vas pas aller trouver les Girls in Hawaii et leur reprocher d’utiliser les mêmes projections dans chaque concert ? Non, franchement c’est un mauvais procès. Va voir Placebo et tu verras à quel point c’est ficelé et à quel point l’improvisation n’existe pas.

- D’accord. Parlons des Girls in Hawaii, justement. Vous allez tourner avec eux en France. C’est un groupe que tu apprécies ?

- Oui, beaucoup. On aime tous. On adore même. Ils sont intelligents, articulés, sensés et touchants.

- Vous avez joué avec eux à l’A.B., ainsi qu’avec Ghinzu, et le tout va sortir en DVD. Tu étais content de la prestation de Sharko à ce concert ?

- Non, mais c’est un avis personnel. Je ne suis pas très content de ce qu’on y a fait. On aurait pu être plus détendu et jouer mieux.

- Que s’est-il passé ? C’était le fait de vous produire devant l’A.B. sold-out ? Vous aviez le trac ?

- Non. Très honnêtement, je crois que nous étions extrêmement surpris de la ferveur. Il ne suffit pas de faire sold-out, on l’a déjà fait en France, mais à l’A.B. c’était tout autre chose. Dans le passé, en Wallonie, il nous est arrivé de ressentir que les gens venaient nous voir tout en se disant qu’un groupe belge ne pourrait pas les transcender et les faire rêver. Mais à l’A.B., les gens étaient complètement dedans. J’avais l’impression d’être Mick Jagger. Je bougeais le bras et la foule hurlait. De la scène, on sentait comme un mouvement électrique. Le moindre geste avait des répercussions. Quand on n’a pas l’habitude de rencontrer un tel public, on est forcément troublé. C’est ce qui s’est passé ce soir-là. Ce trouble nous a fait passer un peu à côté. Du moins à mon sens.

- Avec le recul qui est le tien aujourd’hui, comment analyses-tu cette déferlante autour de la nouvelle scène belge ?

- Dans un premier temps, je me disais que c’était trop. Et d’ailleurs, on se l’est tous dit. C’est le truc de l’année, de sortir un disque et de devenir « Sacré Belge ». Mais tous les groupes ne sont pas très intéressants, car pas toujours très originaux. On tombe un peu dans le piège des sous-U2, des sous-Muse ou des sous-Blur. Dans un premier temps, ça m’a fait un peu peur, mais je me rends compte que ça n’empêche pas les gens d’acheter des disques et d’aller aux concerts. Il y a eu plusieurs festivals avec uniquement des groupes belges, et tout le monde était super content d’être là.

- Ce fut le cas à Braine-le-Comte, le 18 septembre. Tu y es monté sur scène avec Yel. C’est un groupe avec lequel tu as des affinités ?

- Humainement, oui. Musicalement, ils le savent, on n’est pas vraiment du même monde et on ne perçoit pas les choses de la même façon. Mais ils sont clairs et lucides et ont beaucoup d’humilité, ce pourquoi je les apprécie.

- Ensemble vous avez repris un morceau de Cure. Ca fait partie de tes influences ?

- Non, vraiment pas. Je n’étais pas du tout dans cette cold wave. Je n’ai jamais trouvé ça intéressant.

- Et qu’écoutais-tu à cette époque ?

- (Après un long silence) J’écoutais des groupes comme Duran Duran et Human League, le côté beaucoup plus pop de la new wave. Certainement pas Joy Division, par exemple, que je ne parviens toujours pas à écouter aujourd’hui, même avec le recul et la maturité en plus. Je n’ai rien contre la musique triste si elle est divertissante, ce qui n’était pas le cas de ce groupe. J’aime beaucoup un compositeur yougoslave dont j’ai oublié le nom. Il fait des musiques de films, extrêmement tristes mais néanmoins divertissantes.

- Le site internet de Sharko est très original et part dans toutes les directions. Une des rubriques est devenue culte, c’est le Journal. Les fans le suivent quotidiennement et guettent chaque mise à jour...

- C’est une des plus grandes surprises de l’année !

- Tu y écris des choses très personnelles, c’est assez étonnant. Tu tenais un journal intime étant ado ?

- Oui. Un journal te permet, quand tu es vraiment très seul, d’essayer de te convaincre que tu n’es pas qu’une merde perdue dans l’univers. Il prouve que tu as une originalité et que tu existes avec un certain humour, même si tu n’arrives pas à l’épanouir aux yeux des autres. Si tu es super timide, seul dans ta chambre et que tu n’arrives pas à exprimer ce que tu ressens, ce journal te permet vraiment d’exister.

- Quelles limites t’es-tu fixées dans le cadre de ce journal ?

- Je n’y colporterai pas d’informations dégueulasses sur les autres membres du groupe. Je ne dirai pas qu’il y a des disputes au sein d’Austin Lace parce que la copine de l’un a couché avec l’autre. Ce genre de choses.

- Il y a quand même un petit côté exhibitionniste, non ?

- Non, tu sais, avant de créer ce site j’en ai visité beaucoup d’autres consacrés à des artistes. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde se casse la tête, pourquoi ça doit être aussi tortueux et aussi confus. Pourquoi les journaux ne sont pas mis à jour. Pourquoi sur le site de Pavement, le mec ne raconte que des conneries une fois toutes les trois semaines ? Je voulais juste faire quelque chose d’hyper simple, sans aucune prise de tête...

- En dehors du journal, il y a d’autres choses très étonnantes sur votre site, notamment une photo de Jean-Claude Van Damme qui pose avec vous. Comment s’est déroulée cette rencontre ?

- C’était magique. Nous étions à Londres pour un concert super important. On se baladait et on distribuait des flyers en rue. A un moment, nous étions dans un super café et Jean-Claude Van Damme était assis un peu plus loin. L’excuse pour aller à sa table était de lui déposer un flyer. Il l’a pris, a signé dessus et nous l’a rendu. On s’est présenté comme un groupe venant de Bruxelles et il a commencé à nous parler en anglais : « Oh great man, thanks ! Great ! ». C’était surréel.

- Toujours sur le site, tu parles de football. Tu reviens sur la finale de Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes du Standard de Liège... Alors, ça intéressera beaucoup de Wallons, tu es supporter du Standard ?

- Non. J’étais tout gamin dans un pensionnat quand cette finale a eu lieu et je n’y comprenais pas grand-chose. Je n’étais ni supporter du Standard, ni d’Anderlecht, ni de Bruges, mais je suivais le club belge qui jouait en finale de Coupe des coupes, car c’est tellement rare. Les jours précédents, la tension montait à un point que tu n’imagines même pas. Tout le monde m’expliquait les règles du football, les valeurs du sport, la difficulté d’arriver jusqu’en finale, etc. Et puis le match a eu lieu et c’était totalement truqué. Non seulement ça se jouait sur le terrain de l’adversaire, à Barcelone - et ce fut d’ailleurs la dernière fois que ce fut autorisé - mais en plus l’arbitre a complètement faussé le match, a toléré des fautes scandaleuses et a accordé un but pas valable aux Espagnols.

- Cette injustice a dû te marquer pour que tu en parles encore plus de 20 ans après...

- Oui. J’ai revu une interview de Goethals qui parlait de ses finales en tant qu’entraîneur et celle-là l’empêche toujours de dormir. Je le comprends car être volé de la sorte, sous prétexte que tu es le Standard de Liège et pas Barcelone ou le Real de Mardrid, c’est révoltant.

- Cette façon de dénoncer les injustices, dans des domaines bien plus graves que le sport, certains groupes très politisés s’y adonnent volontiers. C’est moins le cas de Sharko. Pourquoi ?

- Je ne saurais le dire... Ce n’est tout simplement pas notre place, je crois.

- A l’échelle belge, plusieurs groupes se sont mobilisés au moment de l’affaire Ducarme. Pas vous.

- Non. On m’a juste demandé d’écrire une carte blanche dans Le Soir. Je l’ai fait, mais sans aucune agressivité politique. Tout simplement parce que je ne connaissais pas le dossier. Il n’y a rien de plus débile, honteux et stupide que de voir des gens se mobiliser et devenir rouge d’énervement parce qu’ils croient défendre une bonne cause, alors qu’ils ne connaissent pas le fond du problème.

- Tu crois que dans ce dossier certains groupes ont pris la parole sans vraiment savoir de quoi il en retournait ?

- Mais qui connaît vraiment le dossier ? Même le Ministre a commis des bévues parce qu’il n’était pas au courant de tout le spectre développé autour de ce problème. Si un Ministre avec toute une armada de conseillers n’arrive pas à comprendre un dossier, comment veux-tu qu’un mec qui joue dans une cave une fois par semaine et qui boit des bières puisse prendre position de façon crédible ? J’invite ces gars-là à aller voir en Angleterre comment ça se passe. Ils feront des yeux comme ça. Mais bon, il y a aussi des gars qui potassent très bien leurs dossiers. Je pense à Jean-Christophe, le chanteur de Yel, il sait très bien de quoi il parle. Il faut lui laisser, il a réponse à tout. Même quand j’essaie de trouver la faille, il a toujours le dernier mot.

- Pour terminer, parlons un peu de l’avenir de Sharko. Outre le DVD, vous pensez déjà à un nouvel album ?

- Non, c’est encore trop tôt. On veut d’abord terminer la tournée. Il est possible d’écrire en tournant, mais c’est difficile. Pour bien faire les choses, il faut les faire à fond.

- Et ce n’est pas votre cas ? Vous avez encore un boulot en dehors du groupe ?

- Julien est ingénieur du son et Teuk est peintre. Moi, je ne fais que ça. Ca veut dire que je dois penser à la musique jour et nuit. Je dois sans cesse penser à écrire de nouveaux morceaux, à trouver de nouvelles choses pour le live, à tourner des clips, etc.

- En parlant de clip, celui de President vient d’être achevé. Que peux-tu nous en dire ?

- J’ai mis carrément un an pour répondre à cette question. La chanson me faisait tellement peur et, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne la jouons jamais sur scène, que je n’osais pas m’y attaquer. J’ai un complexe tellement elle est majestueuse. Je me sens complètement désarmé. Quelles images pourrais-je bien coller à un tel titre ? Pendant un an, j’ai ramé par peur de l’échec. Quoi que je fasse, j’avais l’impression que le résultat manquait d’ampleur. Et puis un jour, le déclic s’est fait. J’ai voulu rendre la chanson humaine, c’est-à-dire ne pas avoir peur de faire des erreurs. Et on a tout simplement tourné la suite de Spotlite.

- On a hâte de voir ça !

www.sharko.be

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Photo de David : (c) Marc Dixon ; photo avec Jean-Claude Van Damme (c) Sharko.be





Jérôme Delvaux