Pop-Rock.com


Charleroi, Coliseum, 19 janvier 2008
Modern Cubism : "Florent Pagny, ce qu’il a fait de Brel, c’est un scandale"
Interview

jeudi 13 mars 2008, par Jérôme Prévost

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Avant de jouer en première partie du détonant concert de Parade Ground (chroniqué ici) à Charleroi en janvier dernier, Modern Cubism nous donnait cette interview. Le duo Jean-Luc De Meyer (Front 242) et Jean-Marc Mélot (Csygnus) s’était depuis peu adjoint les services du batteur Gaston Hollands, avant que ne les rejoigne la soprano Annick Moerman (en remplacement de Fabienne Danloy, ayant quitté le projet courant 2007). Un projet multiformes (poésie sur tartines d’électro), plein d’avenir. Un avenir auquel pense déjà le groupe, alors que leur premier album consacré à Baudelaire (Les Plaintes d’un Icare) vient de sortir.

- Pop-Rock.com : Messieurs, première configuration du groupe à trois, avec trois hommes, me semble-t-il...

(Rires)

- Gaston Hollands : Jusqu’à preuve du contraire...

- Pour le moment, Modern Cubism est encore en rodage sur le plan du live, c’est une nouvelle fois une configuration différente de sa forme précédente. Quelle définition, justement, donneriez-vous à la forme idéale de ce groupe ?

- Jean-Luc De Meyer : La forme idéale est une forme changeante. On est allés jouer à Dessau, on n’était que deux et c’était vraiment un son pour arracher les oreilles. Ici ça va être beaucoup plus calme, avec plus d’instruments, et quand Annick Moerman, qui est la nouvelle chanteuse, nous rejoindra, ce sera encore différent. Tant que c’est changeant, je trouve que c’est bien. Cela permet d’expérimenter dans différentes directions, et de tirer les enseignements de ce qui marche, et de ce qui marche moins bien. La formule à arracher les oreilles de Dessau, c’était bien pour ce que c’était, mais à mon avis, ce n’est pas comme ça qu’on doit continuer.

- Jean-Marc Mélot : Ce n’est clairement pas notre son habituel - pour le moins. On essaie de faire plus dans la nuance, et de mettre certains éléments artistiques en valeur. Pour Dessau, il y avait une configuration clairement très hardcore, donc c’était vraiment exceptionnel. Ici avec l’apport de Gaston, justement, c’est la première configuration à trois. Je ressens quelque chose de très positif avec l’apport d’une batterie humaine, bien que toutes les batteries aient été faites au séquenceur - c’est quelque chose de très carré, de très électro, et je trouve que mêler un batteur humain qui a un feeling tout à fait particulier amène une dimension supplémentaire au même titre que, par exemple, Annick amène une dimension qui n’est pas négligeable. Je trouve qu’on est vraiment dans une configuration très prometteuse.

- Voyais-tu les prémices de cela lorsque le projet a commencé il y a quelques années ?

- Jean-Marc Mélot : Non, pas du tout. Au tout début, il y avait Fabienne Danloy qui était la chanteuse guest, et quand Jean-Luc nous a rejoints, ça a donné une toute autre ampleur au projet, que je ne soupçonnais pas. Il y avait déjà six titres composés quand Jean-Luc est arrivé, voire sept, même, et je n’ai jamais composé les chansons pour qu’il y ait un chant dessus. C’était une espèce de Jean-Michel Jarre, si tu veux, en version plus rythmique. Je pensais encore moins mettre un chant en français dessus. Les choses se sont mises progressivement. Les choses sont tombées du ciel. On est arrivés à une espèce de cohésion, d’harmonie avec ce que Jean-Luc fait (il a un phrasé qui est très typé, qui donne très, très bien). Je ne voyais vraiment pas du tout, il y a encore quelques mois d’ici, cette configuration-ci. Un batteur live, également : j’étais tellement habitué à faire les séquences de batterie, je me disais : "Eh bien non, un batteur humain n’arrivera jamais à faire telle ou telle percussion". Et finalement, ce n’est pas plus mal de simplifier la ligne rythmique, et de la rendre un peu plus roots, parce que je pense que ça souligne certains éléments. L’important dans Modern Cubism n’est pas tant l’aspect technique ou technologique qui est très poussé au niveau de l’album, mais en live, ce qui est très intéressant, c’est de pousser l’aspect humain, avec des voix comme celles d’Annick Moerman ou Jean-Luc, qui assurent tout à fait à ce niveau, et Gaston, que je trouve très bon dans son rôle ici.

- Justement l’album sonne très pointu sur la production, surtout en sachant que tu as travaillé, retravaillé chaque titre de manière répétée au fil du temps pour obtenir ce qui te convenait le mieux. On a du mal à croire en écoutant le résultat fini qu’il soit le fruit du hasard, mais finalement tout semble, dans vos collaborations récentes, fonctionner de manière très spontanée, comme si les pièces d’un puzzle se mettaient en place de façon naturelle.

- Jean-Marc Mélot : C’est un peu cela.

- Alors que ce projet semble plus avoir un rôle extrêmement précis sur le plan artistique, un rôle potentiellement très fort. J’y vois un paradoxe avec la manière dont vous le structurez, de façon très naturelle, très humaine.

- Jean-Marc Mélot : C’est un peu schizophrène. Il y a effectivement un aspect studio, qui est très élaboré, comme tu le dis. Il y a certains titres sur le premier album, Les Plaintes d’un Icare, qui ont été refaits environ huit ou neuf fois complètement, du début à la fin. On s’est parfois pris la tête, avec Jean-Luc, sur certains aspects de certaines chansons, parce qu’arriver à greffer certains sons et sa voix n’était pas chose évidente par moments, mais on y est parvenus. Il y a deux challenges : un challenge purement en studio, technique, technologique, où j’ai envie de démontrer qu’il y a moyen de faire de la musique électronique avec un côté détaché de l’époque. J’aimerais bien que ce que l’on a fait aujourd’hui soit encore écoutable dans dix ans, sans se dire : "Ah ça sent vraiment les années 2008". J’ai envie que ça soit assez intemporel. Il y a une certaines façon de travailler les sons et les mélodies pour que ça reste un peu comme Kraftwerk, par exemple. Quand j’entends par exemple certaines choses qu’ils ont faites à la fin des années 70, je trouve que c’est encore très très contemporain. J’aime cette idée de faire une musique assez intemporelle. La deuxième chose, c’est qu’en concert on essaie justement de briser cette glace, cet aspect très technique, très production, et d’amener un côté plus ouvert, plus humain. Ca peut paraître un peu paradoxal, mais je trouve qu’en concert on a tout à gagner, parce que ce que Jean-Luc chante est extrêmement prenant au niveau émotionnel. Les poèmes de Baudelaire, il suffit de les lire une fois : après, cela te trotte dans la tête pendant des heures et des heures. Il y a un côté humain très présent : je trouve qu’en concert, on a tout à gagner de pousser ce côté humain. Il y a deux choses vraiment séparées : la production studio d’un côté et le côté concert où l’on essaie de mettre le côté humain en avant.

- Ce qui se sentira forcément à l’avenir avec la sortie très proche de l’album, où vous allez jouer dans des milieux tant inattendus que plutôt attendus, en raison de l’aspect hybride du projet. Est-ce que vous vous sentez fébriles, ou pressés de vous produire devant un public plus littéraire ou plus musical ?

- Jean-Luc De Meyer : Oui et non. Je crois qu’on n’est pas pressés, car on travaille avec des poètes qui ont fait leurs preuves depuis très longtemps. Il y a un côté effectivement très intemporel qui se reflète aussi dans la musique. Je pense que c’est un groupe qui peut encore être là dans dix ans ou dans vingt ans. Pour moi il n’y a pas d’urgence, on ne surfe pas sur une vague, une hype ou un truc comme cela. C’est vrai que c’est assez étonnant... mais est-ce que c’est étonnant, non, finalement, pas tellement. Ca commence à toucher un public de gens qui s’intéressent à la poésie et qui trouvent que c’est très intéressant de mettre en musique des poètes, parce que c’est un moyen de faire vivre la poésie, aussi. J’ai déjà rencontré dans le milieu électro - c’est celui où l’on s’attendait que ça marche, car dans les milieux gothiques, Baudelaire est une grande référence, mais là, a priori, l’accueil n’est pas spécialement très enthousiaste. Par contre, je ne connais personne dans les milieux littéraires, et personne qui aime Baudelaire, qui m’ait dit "Non, ce que vous faites de Baudelaire, ce n’est pas juste, ça ne va pas". Tous les gens qui écoutent ça et qui connaissent Baudelaire disent "C’est particulièrement bien mis". Finalement c’est intéressant, c’est une chose à laquelle on ne s’attendait pas nécessairement. Mais si ça se présente, pourquoi pas ? Nous on fait notre truc, on crée notre projet, notre production à deux niveaux, studio et live, et ensuite on travaille avec les gens qui ont envie de travailler avec nous. On aurait pu dire aussi, d’ailleurs c’est un peu la première réaction qu’on a eue après avoir été invités à Dessau : "Quoi, mais c’est un truc techno, électro, rock, avec rien que des petits bouts de crânes tondus...". Et puis on s’est dit non, pourquoi ? Donc on est potentiellement avec un pied sur plusieurs scènes. Une scène qui s’adresse vraiment à des gens littéraires, une scène qui pourrait n’être pas loin de la variété française, et une scène qui est dans le milieu électro. Et peut-être encore d’autres ! En tous cas je trouve cela vraiment très positif.

- Ce qui est étonnant, c’est qu’il y a encore quelques mois, le projet pouvait sembler être une exception, et depuis, on voit fleurir des choses, justement, plutôt du milieu de la variété française, qui essaient de reproduire des schémas encore faisables à l’époque où Ferré chantait Aragon. Aujourd’hui on voit Jean-Louis Murat reprendre lui-même du Baudelaire et être intégré avec son CD dans une édition littéraire de Baudelaire, on voit Florent Pagny massacrer Brel... Est-ce qu’il ne paraît pas plus juste que des auteurs soient repris de manière discrète et personnelle pour rejoindre leur public naturellement ?

- Jean-Luc De Meyer : Quelque part, oui, que ce soit quelque chose qui se fasse naturellement, et pas avec des plans marketing. Florent Pagny, franchement, ce qu’il a fait de Brel, je trouve que c’est un scandale, parce qu’il n’a ni la voix, ni l’intelligence, ni la vision, ni la vie, il n’a rien du tout de Brel, mais ça a été marketé partout, avec sans arrêt des clips à la TV avec des gamins à qui on a fait écouter ça, et qui ne connaissent pas, et qui donnaient leur avis... Je trouve que c’était vraiment d’une disproportion totale entre la qualité du produit et l’écho qui en était donné. Quand je vois la vie qu’a mené Baudelaire, il était dans son coin, il a essayé que ça marche... De son vivant, ça n’a pas marché du tout, mais il a fait son truc. Si on peut toucher les gens, et faire partager cela à un public très nombreux, on le fera, mais ce n’est pas un but en soi. Le but c’est d’abord de créer un produit de qualité, et ensuite on verra bien ce qu’il en advient.

- Mais de fait, tu te rends bien compte que le simple fait que ce projet circule dans des milieux où l’on ne lit pas ce genre de choses - par exemple, ce que vous commencez à faire avec Norge, qui n’est pas un poète particulièrement étudié ni populaire, va forcément porter son message, son écriture. Donc il y a une utilité. Vous ne le faites pas pour quelque chose, mais de fait...

- Jean-Luc De Meyer : Il y a une utilité, mais c’est secondaire. Quand on a dit "Baudelaire c’est bien, mais on ne va pas faire trois albums sur Baudelaire", on a cherché. Et on en a envisagé quelques-uns, et on est tombés sur Norge. On est d’accord, on se rend compte qu’à la fois c’est autre chose, mais il y a des passerelles évidentes avec Baudelaire. Il a des côtés extrêmement grinçants, il a parfois une sorte de cynisme. Chez Norge c’est toujours très bienveillant. Effectivement je me suis dit qu’après avoir chanté Baudelaire, Norge, ça permettra au chant d’aller plus loin, et ça permettra au projet aussi de contribuer à faire autre chose, à un niveau supérieur. En faisant cela, c’est parce qu’il y avait une passerelle. Si on peut amener des gens à entendre Baudelaire puis à les intéresser à Norge, alors tant mieux. Ce n’est pas le but, mais c’est un peu dans l’ordre des choses, si on a fait la démarche. Peut-être y aura-t-il des gens qui nous suivront dans la démarche.

- Est-ce que vous trois, bientôt vous quatre, vous allez considérer - car cette étiquette va très vite vous être posée - comme quelque chose qui se rattache à la variété française ? C’est la première fois que tu fais un album où tu chantes intégralement en français, chose qui peut surprendre certaines personnes, qui va forcément en rebuter d’autres, qui va forcément provoquer du plaisir chez ceux qui l’attendaient. Est-ce que vous vous voyez aborder des poètes anglais, comme ceux que tu as déjà chantés, comme Dorothy Parker, quelque chose de différent, et ne pas rester bloqué dans une langue qui n’est pas exploitée par ce type de musique ?

- Jean-Luc De Meyer : C’est possible, mais c’est un groupe qui avance à son rythme, qui n’est pas du tout le rythme des campagnes marketing traditionnelles, où l’on t’impose de faire un album presque tous les ans. On verra bien. On l’a envisagé, de faire des poèmes en anglais. On a envisagé Dorothy Parker, on a envisagé Yeats, et on a un peu regardé Thomas Hardy. Le problème c’est que Yeats et Hardy - déjà Baudelaire, sous certains aspects, est un peu daté - mais l’anglais de ces deux-là est encore plus daté. Ca peut être un peu difficile. Après Norge, on verra bien. Il y a suffisamment de travail avec Norge. Je me risquerais bien après sur Verlaine... Il y en a deux, trois, sur lesquels... On verra.

- Si vous abordez l’anglais, vous perdrez un peu votre spécificité, sauf si justement vous vous rattachez à un langage qui n’est plus celui chanté ni parlé aujourd’hui. Un anglais décalé permettra aux auditeurs de sentir le décalage qu’on a en français...

- Jean-Luc De Meyer : Peut-être. A ce moment-là, si on le fait en anglais, ce serait alors plutôt une dizaine d’auteurs.

- Jean-Marc Mélot : Il y a des choses très bien qui ont été écrites par John Keats, par exemple, Ode on Melancholy, des choses comme cela. On est ouverts à tellement de choses, c’est une musique qui permet de faire beaucoup de choses. Il y a beaucoup d’idées, Jean-Luc a beaucoup d’idées. Comme il l’a dit, on n’a pas de pression marketing, on n’a pas un plan très établi où l’on est obligés de faire ceci comme cela à ce moment-ci. On est très libres sur le plan créatif, donc toutes les portes sont ouvertes. Il est très possible que l’on fasse une chanson tirée d’un poète, puis une autre chanson tirée d’un autre poète.

- De la manière dont vous travaillez, il n’y a de toute façon pas d’obligation de poser tel type d’ambiance littéraire sur tel type de chanson, vous communiquez de manière totalement indépendante.

- Jean-Marc Mélot : Il y a une grande indépendance à ce niveau-là. Moi, je n’imagine pas comment Jean-Luc pourrait venir mettre la voix. C’est très égoïste, comme façon de faire, mais il y a tellement de poèmes, tellement de manières d’exprimer un poème qu’il est impossible de commencer à faire une chanson en se disant : "OK, à ce moment-là il va chanter comme ça, ensuite pendant 3 minutes 30 il ira faire ceci, cela, couplet, refrain, couplet, refrain, couplet, refrain, fin". Il n’y a pas moyen de réfléchir comme cela : en fait, la façon de faire retenue est : je fais la musique exactement comme si c’était une musique instrumentale, sans envisager le chant ou quoi que ce soit. Ce fut le cas ici avec le titre En Forêt, qui est un titre très ambient - car le deuxième album visera plutôt certaines extrêmes, contrairement au premier. Quand je l’ai fait, je me suis demandé ce que Jean-Luc allait trouver là-dessus : c’est tellement ambient, tellement étiré, il y a des sons très féeriques, très éthérés. Et finalement, il a cherché de son côté, et tout à coup il m’a dit : "Écoute, Jean-Marc, j’ai une super idée, je vais t’envoyer un MP3, tu me diras ce que tu en penses". J’ai écouté ça et j’ai immédiatement été sous le charme. Il avait trouvé le bon poème, et la manière de structurer les textes était en adéquation parfaite avec ce titre, à croire que le titre, d’un point de vue instrumental, a été fait par rapport au poème.

- Jean-Luc De Meyer - Mais c’est ce que je me suis toujours dit en écoutant les morceaux. C’est comme ça qu’à un moment je me suis dit "Je vais chanter du Baudelaire". J’avais son CD à la maison, c’était purement instrumental, il y avait 6 ou 7 morceaux, effectivement. Je l’avais écouté, je me suis dit "Ah, c’est bien". Il était dans mon lecteur de CD et puis un soir, j’ai mis la musique en fond, et je lisais Baudelaire. Il y avait plusieurs CD qui tournent, mais à un moment, c’était le sien qui jouait. Je me suis dit : "Mais pour illustrer Baudelaire, c’est cette musique-là, c’est cela qu’il faut". C’est assez curieux, car ça faisait déjà un moment que j’avais envie de chanter Baudelaire. Je l’avais déjà fait, à titre de démo, et puis là j’avais à portée des oreilles les deux éléments, et je n’avais pas fait le lien. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être un hasard. C’est ce que je me dis, assez curieusement : les morceaux sont vraiment faits pour cet auteur-là, il y a quelque chose de l’ordre de la synchronicité.

- Cela se ressent parfaitement à l’écoute du produit fini, on a vraiment l’impression que Baudelaire était derrière vous, à vous dire : "La césure, il faut la mettre là...".

- Jean-Luc De Meyer : Moi je pense qu’il aimerait ce qu’on fait. Comme c’était un type excessif, je pense qu’il aimerait beaucoup ce qu’on fait.

- Mais toi, au moment de choisir comment poser ta voix, qui est au bord de la déclamation, mais avec une puissance très tendue, est-ce que tu sentais qu’en concert tu aurais une pression, telle que tu l’as déjà décrite ? Que cela te mettrait dans un état de mobilisation intellectuelle de récitation, car ces textes ont une exigence qui n’est reflétée dans aucun type de musique, sentais-tu que ce serait difficile ?

- Jean-Luc De Meyer : Oui, mais en même temps, je suis tellement dedans... J’ai passé tellement de nuits blanches avec monsieur Baudelaire... D’ailleurs, ces dernières années j’ai vieilli plus vite que d’habitude, parce que j’étais beaucoup avec lui, qui est mort assez jeune, à 46 ans. En fait, j’ai ressenti cela une seule fois, au premier concert que l’on a fait : à un moment cela devenait trop difficile, je ne savais plus, c’était vraiment à la dernière seconde que ça revenait. Mais depuis, c’est passé. J’imagine, en pensant à cela (car c’est relativement facile, de chanter dix à quinze morceaux, à chaque fois cela fait entre seize et trente lignes maximum, ça ne fait pas grand’chose), j’imagine les acteurs de théâtre qui eux font parfois jusqu’à dix pièces par an, j’imagine la puissance de mémoire qu’il faut avoir pour entrer là-dedans. Parfois j’ai le tournis en imaginant cela. Finalement j’ai un rôle vraiment facile...

- Et en même temps, eux n’ont pas un click dans l’oreille qui leur dit quand partir ni où se caler. Tu as quand même quelqu’un derrière toi...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, j’ai la musique. C’est plus facile. La musique te guide, quelque part, même si hésites un peu sur les paroles, tu l’as entendue tellement souvent... Tandis que l’acteur, lui, il arrive au bout de sa phrase, il a un trou, et il n’a rien pour l’aider. Les souffleurs n’existent plus depuis longtemps.

- Donc vous ne vous voyez pas vous freiner sur le choix des textes en fonction de la difficulté à les interpréter ?

- Jean-Luc De Meyer : En principe, tout ce qui est chantable en studio, tout ce qui est interprétable en studio est interprétable sur scène. Parfois tu te rends compte qu’il y a des choses plus difficiles, des choses qu’on rate, mais c’est parce que c’est en direct. En principe, ça doit marcher partout.

- Comment le choix d’une soprano intervient-il dans la construction sur scène ? Autant le jeu du batteur s’inscrit dans un cadre tout à fait classique : on sait quel rôle lui donner, on sait ce qu’il peut apporter, mais la place d’une soprano, d’une chanteuse de formation classique, c’est comme une tache de couleur, qu’on va poser là ou là ? C’est quelque chose de plus difficile à concevoir ?

- Jean-Marc Mélot : En fait, d’un point de vue historique, quand j’ai commencé à faire les morceaux instrumentaux, j’ai réalisé à un moment qu’il manquait quelque chose. Je voulais faire quelque chose qui sonnait froid, mais qui quand même interpellait sur le plan des sentiments. Je n’avais pas envie de faire une musique purement froide. En bidouillant avec certains effets, j’ai utilisé ma voix, en pitchant un octave au-dessus, pour rejoindre une voix féminine, j’ai constaté qu’en mettant des "lalalalala" dans des longs delay, des longues réverb, ça donnait une ambiance un peu éthérée qui justement venait combler certaines lacunes que je trouvais dans les chansons. Alors j’ai réalisé - pas au niveau chant,à l’exception de La Beauté, qui est chanté par Fabienne - qu’à certains moments, des plages lyriques très hautes pouvaient remplacer des synthés, des nappes de synthés. Cela permettait d’avoir quelque chose de plus humain, et d’amener quelque chose qu’on ne sait pas faire avec des synthés. Il y a une vibration, un grain dans la voix. Le synthé, lui, va systématiquement reproduire la même note de la même façon. Ce n’est pas tout à fait vrai, mais c’est quelque chose d’assez calé. Ici, Annick a sa propre personnalité, sa propre vision des choses : c’est toujours très intéressant d’avoir la vision de quelqu’un qui n’est pas du tout du même milieu. Pour elle, clairement, l’électro n’est pas son domaine de prédilection. Celui de Fabienne était le blues, le jazz. Les choses qu’elle a trouvées sur le premier album venaient de ses influences, de son background. Je les ai retravaillées par la suite, mais ce qu’elle a fait, une chanteuse électro n’aurait jamais pu l’inventer. Elle aurait chanté un truc très classique auquel tout le monde s’attend. Là c’était très intéressant d’avoir une perspective différente. C’est très intéressant d’avoir cette voix qui peut aérer le morceau : Jean-Luc a une voix très grave, très soutenue, très tendue, où il y a une intensité non-stop, et c’est intéressant d’avoir son répondant féminin, qui ouvre le morceau et qui va chercher des notes très hautes. A ce moment, on a un concept hybride, que, je pense, très peu de gens ont osé. En ce sens, je trouve qu’on est dans une formule assez novatrice, sans vouloir se jeter des fleurs. Je n’ai jamais entendu quelque chose sonner comme cela.

- On sait pertinemment que les chanteuses intégrant des groupes, particulièrement dans le metal gothique féminin, qui se disent soprano, n’ont en fait aucune formation et seraient incapables de chanter le moindre air lyrique classique : elles font semblant. Vous avez fait le choix de prendre une professionnelle, avec une expérience, ce qui va peut-être influencer la composition...

- Jean-Marc Mélot : C’est cela qui est très intéressant. Le tout début du premier album, je l’ai fait un peu comme un autiste, finalement, j’étais devant mon écran de PC, à faire les choses comme je le voulais, comme je le sentais. Je suis quelqu’un de très à l’écoute, Jean-Luc m’a suggéré beaucoup de modifications sur certains titres. Au début j’étais assez sceptique, mais finalement, il y a des choses qui ont apporté une plus-value indiscutable, imparable. Je pense par exemple au morceau Le Monstre, qui entre la version que Jean-Luc a eue en main au tout début et la version actuelle, n’a plus rien à voir. On l’a retravaillé, on a coupé le milieu qui était superflu, on a fait un nouveau morceau. Je suis très à l’écoute des avis, Gaston pourrait par exemple me suggérer des choses à faire. C’est très intéressant d’avoir un groupe qui est une association de personnalités. Il ne faut pas que j’agisse comme un tyran qui impose ses sons et ses mélodies. Annick, avec la formation qu’elle a, pourrait me dire : "Tiens, pourrais-tu faire ça un octave plus haut, un octave plus bas, décalé, transposé. Ainsi j’aurais peut-être une bonne idée à te proposer". C’est une espèce de ping-pong, il y a un répondant. Je pense qu’il y a très peu de groupes électroniques qui fonctionnent comme cela, justement : ils sont un peu enchaînés avec des menottes sur des canevas de composition très rigoureux, et c’est pour cela que c’est un milieu qui me semble-t-il, a tendance à s’essouffler.

- Oui, il vit en autarcie, sur lui-même, avec les mêmes auditeurs en permanence. Il ne survit pas. Ce qui est amusant, justement, c’est de voir les visuels avec lesquels vous avez commencé à promouvoir le projet, qui sont pleins d’humour, du fait des moues que vous affichez, de la gestuelle, qui ne correspondent absolument pas à ce à quoi on aurait pu s’attendre pour un tel projet : la froideur aurait pu être l’élément central. Évidemment, ici, tout le monde est habillé en noir, mais est capable de sourire et de plaisanter, ce qui n’est pas nécessairement quelque chose que ce milieu a l’habitude de mettre en avant.

- Jean-Marc Mélot : Pour te répondre pour ma part, j’ai toujours détesté - quels que soient les groupes dans lesquels j’ai joué - l’idée d’être rattaché à une culture ou à une mouvance. Tout ce qui se rattache à une communauté ou à une espèce de secte, un moulin à pensées, me fait peur et ne m’inspire pas. Que ce soit le punk, le rap, le R’n’B, l’EBM, tout ce qui est très catégorisé, me fait très peur. On peut très bien faire une musique qui dans certains aspects est très noire et profonde, et en même temps faire une pochette de couleur ocre avec des choses plus vivantes, avec des moues, effectivement. On a pris du plaisir à faire ces photos. On a notre personnalité derrière ce projet, on a donc plaisanté, on n’est pas du tout des gens au bord du suicide.

- Jean-Luc De Meyer : Non, on est des petits rigolos.

- Jean-Marc Mélot : Voilà, je pense que c’est intéressant que les gens nous voient aussi par ce côté plus relax, plus simple, et pas prise de tête comme certains groupes d’électro qui essaient d’imposer la froideur à tous les niveaux. Tu sais, je me rappelle que la froideur, déjà en 78, Kraftwerk l’imposait, ou du moins la froideur s’imposait, par le contenu et le look. Mais c’était en 78, on est en 2008, donc c’est intéressant d’essayer d’intégrer d’autres choses, de ne pas se dire "On fait de la musique électronique, donc, forcément, on va être froids, donc forcément on va s’habiller comme ça...". C’est très intéressant de casser ces schémas trop stéréotypés.

- Et en même temps tu t’amuses à avoir une galerie de photos personnelles, où tu corresponds exactement au stéréotype goth, où l’on voit des gamines t’écrire, te comparant à Robert Smith...

- Jean-Marc Mélot : (Rires) C’est parce que je les ai payées !

- De fait, tu te moques par là d’un milieu où 90 % des gens qui visitent cette galerie sont peu à même de le comprendre...

- Jean-Marc Mélot : Justement, je profite d’être enregistré : je JURE que je ferai un concert dans un lieu purement gothique, où 99% des gens auront une crête, avec une corde et une poutre autour du cou, prêts à se suicider, avec le rat sur l’épaule.... Je JURE solennellement que j’arriverai habillé en Elton John.

- Jean-Luc De Meyer : Avec un tutu !

- Jean-Marc Mélot : Je l’ai déjà fait au début des années 90, dans un groupe appelé Awacs, un groupe EBM. On a joué à Saint-Niklaas, devant une salle composée de mecs cyber-punk. Je suis arrivé habillé en rappeur, avec un truc à capuche. Tous les gens me fusillaient du regard : "Qu’est-ce qu’il fout sur scène, ce mec ? Il n’est pas au courant que c’est un truc alternatif, underground ?". En fait je m’amuse à casser ces schémas-là. Quand j’étais à Londres, j’avais cinquante centimètres de cheveux crêpés en l’air avec quatre tonnes de maquillage, et on jouait au foot mort bourrés, on était à quatre pattes, et on rentrait sur scène dix minutes après. Les mecs nous disaient : "Mais enfin dans dix minutes vous allez chanter "Est-ce que ça sert à quelque chose de vivre, de toute façon on va tous mourir". Comment tu peux jouer au foot en chantant cela ?". Mais justement, il y a une séparation totale entre une forme d’image artistique et la personnalité. J’aime beaucoup Bowie pour cela, c’est quelqu’un qui a beaucoup de facettes : par moments il est dandy, par moments il est déprimé, par moments il est très autosuffisant. J’aime ce genre de personnages que l’on ne peut pas cerner. J’aime beaucoup Robert Smith, de la même façon : quand tu le vois, tu te dis qu’il représente le suicide à lui seul. En fait quand tu écoutes toute la production de The Cure, tu constates qu’il n’y a peut-être en fait que 15 % de choses très dark, et 85 % de choses très pop, que Britney Spears aurait peut-être pu chanter dans ces années-là. J’adore ces personnages très insaisissables. Je me suis amusé à faire des galeries goth où les gens ont totalement l’impression que je suis une espèce de malade au bort du gouffre, et en même temps je m’amuse. J’ai énormément d’autodérision, j’ai aussi un côté très cartésien, très perfectionniste. J’aime changer ces facettes de temps en temps. J’aime montrer que je ne suis pas plus un mec gothique qu’un mec cyber-électro, pas plus qu’un mec en costume-cravate, pas plus qu’un mec en training. Il y a plein de facettes, et j’aime les exploiter. Jean-Luc parlait du théâtre, c’est un peu cela, s’amuser avec les apparences. Mais jamais je ne me considère dans un mouvement. Ce n’est pas parce que j’ai des lunettes noires avec un look à la Matrix que je suis dans un trip cyber-punk, et ce n’est pas parce que je vais me maquiller ou me crêper les cheveux que je suis dans un trip gothique. Je m’amuse avec le look comme un acteur de théâtre. Mais je crois qu’à l’intérieur, depuis mes 15 ans, je n’ai jamais vraiment évolué, je suis quelqu’un qui s’amuse de beaucoup de choses. Je crois qu’un des grands cancers de cette société est justement son manque de recul par rapport aux choses. On rentre dans une espèce de monde qui devient de moins en moins tolérant. Quand tu regardes les publicités à la TV : "Ne mangez pas gras, ne buvez pas trop d’alcool", c’est très moralisateur. On rentre dans une époque très "Faites ceci, ne faites pas cela".

- Tu sais aussi que cela fait longtemps que la société fonctionne de cette manière, où le look détermine une pensée, où Jean-Luc, en portant un treillis, s’est fait accuser d’être fasciste... Cela revient régulièrement. C’est pour cela qu’il y a un intérêt pour vous à maintenir des facettes différentes. Chacun a ses projets, peut défendre une image différente, une philosophie différente.

- Jean-Marc Mélot : C’est malheureux, car finalement, l’adage "l’habit ne fait pas le moine" est passé dans toutes les mentalités pendant un certain temps, mais aujourd’hui, depuis quelque temps, c’est complètement faux. L’habit fait le moine. Tu es habillé en noir, donc forcément tu es quelqu’un de déprimé, d’un peu bizarre. C’est très dommage, cette façon de penser.

- Jean-Luc De Meyer : C’est un peu la suite logique de la pensée unique, du repli sur soi-même. En fait tout devient simplifié à l’extrême. Tu as une minute pour t’imposer, une phrase à dire. Ca devient une caricature invraisemblable, et cela se marque à tous les niveaux. Le changement est tellement lent et imperceptible que ça s’installe insidieusement. C’est là, on n’a pas remarqué comment c’est arrivé, mais c’est là, c’est comme ça.

- Gaston Hollands : En fait on s’éloigne de plus en plus de l’émotionnel. On rentre dans un carcan...

- Jean-Luc De Meyer : Je ne sais pas si on s’éloigne de l’émotionnel, mais on ne réagit émotionnellement que par rapport à une chose, c’est "mon état d’âme" et "est-ce que je suis agressé ?". On réagit de plus en plus, et ça enchaîne toujours directement... C’est nul.

- Les discours des poètes ne sont pas toujours valables ici...

- Gaston Hollands : Parce qu’on touche à l’émotionnel, comme la musique, comme tout ce qui est art. On rentre dans le carcan, dans la cuirasse, la poitrine, de la personne qui regarde et qui est touché. On transperce tout simplement cette carapace, car on arrive à lui faire ressentir des émotions. Aujourd’hui on est tous derrière une tonne de carapaces. La vie actuelle fait que tu es obligé d’avoir cette carapace, sinon tu n’es pas performant. Sinon tu es une loque, sinon tu ne vas pas décrocher ton job, sinon tu ne vas pas arriver à tes objectifs, sinon tu ne vas pas vendre autant d’albums... Ce ne sont que des challenges qu’a priori, la personne n’a pas demandés, mais on les lui impose. Ca, ça l’éloigne évidemment de l’émotionnel à l’état pur. Elle est obligée de se blinder, sinon elle crève. A force de se prendre des claques toutes les 30 secondes, évidemment, elle termine chez son psy avec toute une série de calmants à prendre parce qu’elle est complètement dépressive. Selon moi l’idée de tout art, et en particulier de la musique (j’en parle mieux car je suis plus musicien qu’autre chose), c’est évidemment d’essayer de toucher - on ne va pas dire l’âme, c’est un bien grand mot - mais de donner des émotions aux gens. C’est pour moi quelque chose d’important. Quand Jean-Marc m’a fait écouter Modern Cubism pour la première fois, j’ai été ému... Je ne peux pas dire que je n’ai pas été ému par d’autres groupes dans ma vie, mais artistiquement, l’émotion que reflétait Modern Cubism était bien au-delà que la plupart des choses que je pouvais écouter. On a un subtil mélange, une alchimie... Toute la lignée électronique, les poèmes, la voix de Jean-Luc, avec toute la force et la pesanteur du texte, qui amène toute une atmosphère, et la voix de Fabienne ouvre la porte vers les cieux, tel un puits de lumière.

- Jean-Luc De Meyer : Ce qui est d’ailleurs parfaitement dit par Baudelaire dans le poème qui s’appelle L’Ennemi. Tout le monde dit "Baudelaire, c’est lourd, c’est plombé". Ce n’est pas vrai, il y a des moments où il y a des portes qui s’ouvrent quasiment sur le paradis. L’Ennemi dit : "Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage, traversé çà et là par de brillants soleils". Il y a des choses qui passent, des portes qui s’ouvrent sur d’autres horizons.

Photos : © Fabienne Cresens (www.picturelle.be) au DNA, 28 octobre 2007. Droits réservés.





Jérôme Prévost