Pop-Rock.com


Bruxelles, 20 novembre 2006
Jérôme Colin : "Ecoutez Vox, ça rend meilleur !"
Interview

samedi 25 novembre 2006, par Jérôme Delvaux

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Quand on pense au journalisme musical en Belgique francophone, le nom de Jérôme Colin est parmi les premiers qui viennent à l’esprit. C’est que dans le petit monde du rock belge, l’animateur ne laisse personne indifférent. Son éviction de Pure FM, aussi violente qu’inattendue, fit grand bruit en octobre dernier. Elle donna lieu au lancement de Vox, une émission en podcast dans laquelle Jérôme se livre quotidiennement tel qu’il est, tel que des milliers d’auditeurs l’ont aimé pendant toutes ces années passées sur les ondes hertziennes ; sur Radio 21 d’abord, sur Pure FM ensuite. Alors que Vox semble bel et bien avoir pris son envol, le moment semblait venu de nous poser quelques instants et de faire le point avec son créateur. C’est dans un bar non loin du boulevard Reyers que, pour une fois, Jérôme Colin s’est retrouvé de l’autre côté du micro.

- Pop-Rock.com : Jérôme, cela fera bientôt un an que Vox existe. Quel est pour toi le bilan de cette année écoulée ?

- Jérôme Colin : Je suis content car j’ai réussi à monter un projet qui me tenait vraiment à cœur. Cela faisait longtemps que j’avais envie de créer moi-même quelque chose, car dans mes boulots c’est généralement moi qui me greffe sur une structure existante. Ici, je voulais faire quelque chose tout seul : monter de A à Z à un projet qui me ressemble, qui ait mes qualités et mes défauts, l’alimenter de semaine en semaine et m’y tenir. Le but, c’était ça.

- Après un an, tu es content de l’audience ? Tu as des chiffres ?

- En fait, je t’avoue que ça m’inquiète assez peu. C’est pour ça que j’avais initialement choisi de travailler en radio pour le service public car l’audience, ce n’est pas mon objectif. Mon objectif, c’est de m’amuser, avant toute chose, et d’obtenir une écoute attentive. C’est plus important à mes yeux qu’une audience folle. Mais si tu veux des chiffres, je peux te dire que la page fait dans les mille visites par jour et qu’il y a plusieurs centaines d’abonnés aux fils RSS, i-Tunes, etc. En tout, je crois qu’on tourne dans les sept à huit mille personnes par semaine.

- Tu vises plutôt un public de connaisseurs ?

- Non, non, pas de connaisseurs. Je vise des gens qui ont une qualité d’écoute. Je crois que mon public est fait d’auditeurs qui écoutent vraiment, ils ne recherchent pas qu’un bruit de fond. D’ailleurs mes émissions sont insupportables en bruit de fond, vu qu’on parle pas mal, etc.

- Le podcasting, c’est une petite révolution dans le monde de la radio. N’importe qui peut désormais lancer de chez lui sa petite émission, avec peu de moyens techniques...

- Oui, bien sûr, les moyens techniques sont beaucoup moins importants que ceux d’une émission de radio ordinaire. Nous, on s’est bâti un petit studio avec juste une table de mixage, quelques bons micros et le logiciel Protools. Avec ça, aujourd’hui, on peut tout faire : enregistrer des albums, faire des sessions acoustiques ; c’est à la portée de tous. En tout, pour Vox, je crois qu’on a investi environ quatre mille euros en achat de matériel.

- Pour l’aspect financier, Vox peut compter sur Belgacom...

- Ce n’est pas mon sponsor, je leur vends le programme. Je facture l’émission comme un service à Skynet.

- Et Skynet place également des spots de publicité dans l’émission...

- Non, il n’y en a plus ! Depuis la rentrée, il n’y a plus du tout de pub dans Vox.

- Les publicités ont provoqué quelques grincements de dents chez certains auditeurs qui ne s’attendaient pas à entendre de la pub sur un podcast alternatif indépendant... Cela semblait un peu contradictoire.

- (Irrité) Non ! C’est toujours pareil avec ces gens qui se revendiquent underground ou indépendants. Moi, je travaille à la RTBF. Quand j’y avais mon émission de radio, tous les jours mes patrons me disaient que je n’aurais peut-être pas dû dire certaines choses à l’antenne... Mais chez Skynet, on ne m’a jamais rien dit sur le contenu de l’émission. Ils l’achètent et c’est tout. Alors si ça ce n’est pas de l’indépendance, je ne vois pas ce qui peut l’être... C’est grave que quelqu’un trouve à y redire pour une pub de vingt secondes dans un programme d’une heure et demie. Vas-y, trouve-moi une autre émission aussi longue où il n’y que vingt secondes de pub ! Et de toute façon, c’est terminé. A la rentrée, on a décidé de ne plus en mettre.

- Pour en venir au contenu de Vox, il y a des interviews et des sessions acoustiques avec du beau monde. Rien qu’en un an, les Flaming Lips, Mercury Rev, The Dears, Elbow, etc., sont venus y jouer. Est-ce que les artistes acceptent aussi facilement de participer à un podcast qu’à une émission de radio ordinaire ?

- Oui.

- Parce qu’ils te connaissent personnellement, dans la plupart des cas ?

- Ca aide, c’est vrai. Calexico, Elbow ou Dyonisos, par exemple, ce sont des groupes avec qui j’ai fini par sympathiser au fil des années car on s’est croisés des dizaines de fois en festivals, ils sont venus à la radio, on a fait des interviews pour le Télé-Moustique, etc. Le problème se pose davantage avec les maisons de disques. Tu le sais, si tu lances un webzine ou un podcast et que tu dis que tu veux une interview des Flaming Lips, on va te rire au nez. Moi, j’ai eu certaines facilités car j’ai une longue expérience de contacts avec les labels et que je continue à bosser avec eux en presse écrite. Il y a donc une relation de confiance, c’est aussi simple que ça. Les artistes, quand je les invite et que je leur dis que c’est pour un podcast, ils me demandent pourquoi j’ai quitté la radio, je leur explique et ils sont hyper contents de faire ça pour internet. Il n’y en aucun qui a refusé de participer parce que c’était pour le net. Ce n’est jamais arrivé.

- J’allais justement te demander si tu avais essuyé des refus. On peut en effet imaginer que des podcasts gérés par des animateurs moins bien introduits ne parviennent pas à ce résultat...

- Oui, sans doute, c’est vrai. Il faut aussi dire qu’on est en Belgique et que quand des artistes viennent en promo, il n’y a pas tant de médias que ça qui se battent pour les avoir, on peut donc plus facilement trouver le temps d’organiser quelque chose...

- Vox a couvert les Nuits du Bota au jour le jour, cette année. Tu avais l’air de beaucoup t’amuser...

- Oui, c’était super génial ! On avait une chambre d’hôtel à côté, qui était un vrai foutoir. On y avait installé notre studio et ça ressemblait plus à un atelier clandestin qu’à autre chose. Cela me faisait vraiment penser au concept de la radio libre. Les gens venaient, il y avait toujours à boire dans le frigo, un gars jouait de la guitare couché dans le lit, on se marrait...

- Est-ce que tu crois que le podcasting a un avenir à long terme ? Est-ce que ce n’est pas juste une mode ?

- Je n’en sais rien. Si je le savais, je serais riche. (Rires). Je crois que c’est un pas vers autre chose, comme toutes les évolutions technologiques. On voit qu’en un an, c’est un concept qui a pris ses racines. Les gens trouvent cela de plus en plus simple et ça touche de plus en plus de monde. Ceci dit, le podcast, ça reste encore marginal, mais je pense que c’est un pas vers autre chose, à savoir la musique à la carte. La grande révolution du podcast, ce n’est pas que tu puisses mettre un programme sur ton i-Pod, c’est que si tu as envie d’écouter quelque chose de précis, tu peux le faire. Ca va dans le sens de la télévision et de la radio à la demande. En musique, si quelqu’un a envie d’écouter une chanson ou un groupe en particulier, c’est très facile, il n’a qu’à le télécharger. Avec le podcast, les gens ont aussi accès à des filtres. Tu as le filtre « découverte musicale », le filtre « critiques cinéma », le filtre « informations ». Internet, c’est un gros bordel, alors je pense que le surf doit passer par des filtres.

- Quels sont tes projets et ambitions pour Vox en 2007 ?

- Il faut voir si on va continuer, déjà. On ne sait pas encore si Skynet continuera d’être dans la danse. Pour l’instant, rien n’est fait. Nous sommes liés par un contrat renouvelable de six mois en six mois. Sinon, mon objectif, c’est de continuer à être fidèle à ce que j’aime, à me marrer et à continuer d’écouter de la bonne musique. Vu qu’on est privilégiés et qu’on peut écouter tous les disques qui sortent, mon ambition c’est d’être un bon filtre. C’est cher un disque, alors on ne peut pas dire aux gens que c’est génial quand c’est de la merde.

- Justement, tu as des détracteurs qui te reprochent de t’emballer peut-être un peu trop facilement pour un disque. A tel point que certains semblent se demander si tu es totalement spontané...

- Mais bien sûr que je suis totalement spontané, bande de cons ! (Il répète la question d’un air offusqué.)

- Je me souviens avoir lu des commentaires moqueurs au sujet de ton excitation autour des Scissor Sisters, par exemple.

- Mais c’est super marrant ! Cela faisait quinze ans qu’on n’avait plus entendu un truc pareil, il faut arrêter de déconner ! Tu sais pourquoi j’ai pu avoir du boulot à la radio ? Parce que justement, j’avais cette naïveté et cet emballement. Quand je m’emballe, je m’emballe vraiment. Ce n’est pas du fake comme tu viens de le suggérer, parce que je ne suis jamais obligé de m’emballer sur un truc. Quand je n’aime pas, je n’aime pas. Sauf que dans Vox, il y a un truc génial, c’est que je ne donne de la place qu’à des choses que j’aime, je ne parle pas de ce que je n’aime pas.

- Tu aimes donc tous les groupes belges qui sont passés dans Vox ?

- Oui, tous les groupes belges qui sont passés, je les aime bien. Ceux que je n’aime pas, ils ne sont pas venus... A toi de chercher l’erreur. (Rires)

- Je sais qu’il y a beaucoup de jeunes groupes qui adoreraient pouvoir passer dans ton émission... Si je comprends bien, c’est toi qui viendra vers eux. C’est ça le message ?

- Oui, enfin, ils peuvent toujours se proposer. (Rires). Quand j’écoute un disque pour la première fois, si je l’aime bien, je m’emballe. Je trouve que c’est super chiant d’écouter la radio aujourd’hui parce que les gens ne s’emballent pas. Les quelques moments de radio que des auditeurs me rappellent, c’est comme par exemple ce jour sur Radio 21 où j’ai passé deux fois de suite le même disque de Damien Rice. Passer le même disque deux fois à dix secondes d’intervalles, c’est quelque chose qui ne se fait pas en radio. Ce sont tous ces emballements d’ado qui, je pense, ont pu plaire aux gens.

- C’est le genre de trucs que faisait Arthur à ses débuts à la radio, pendant ses années sur Fun Radio et Europe 1...

- J’en sais rien.

- Tu ne l’écoutais pas ?

- Non, moi j’écoutais Jacques de Pierpont et Studio Brussel.

- C’est Jacques de Pierpont qui t’a donné envie de faire de la radio ?

- Ouais.

- Tu es arrivé à la radio un peu par hasard, je crois, puisque tu te prédestinais plutôt à une carrière de comédien. Tu as étudié la comédie à Paris...

- Oui, au cours Florent. Puis j’ai fait des études de journalisme et j’ai fait un stage à Radio 21, chez Jacques, dans Rock à gogo.

- Tu es un enfant de Rock à gogo. On peut dire ça...

- Oui, clairement. Y’a pas photo.

- Quand tu vois que Jacques est relégué aux oubliettes de la programmation de Pure FM, qu’est-ce que ça t’inspire ?

- Il n’est pas relégué aux oubliettes. Il anime une émission de rock de 22 heures à minuit. C’est vrai qu’il ne passe plus à 20 heures, mais je crois qu’il a un public d’un certain niveau qui cherche quelque chose de précis et qui n’est pas encore couché à cette heure-là... Enfin, peut-être que ses auditeurs n’écoutent pas tous jusqu’à minuit. Mais pour moi, Ponpon reste associé à Rock à gogo. C’était l’émission de mes 18 ans, tout simplement. Je n’ai plus 18 ans aujourd’hui et je ne suis donc pas scotché au Rock Show, mais j’aime toujours le personnage.

- Tu écoutes d’autres podcasts que le tien ?

- Oui, j’en écoute pas mal, je suis curieux. J’écoute un peu de tout, des podcasts anglo-saxons comme celui de KCRW. J’écoute le podcast d’Alex Stevens, qui fait Selon l’humeur du chef avec mon petit cousin François. Par contre, le podcast des Inrocks me fait chier profondément, je trouve ça nul. Mais il n’y a pas que de la musique en podcast. J’écoute de l’art dramatique en podcast, ce sont de petites pièces de théâtre de dix minutes. J’écoute aussi Violate Blue, une fille qui lit des nouvelles érotiques. (Rires). Un peu de tout, en somme, je picore. Mais je n’ai pas encore trouvé mon mentor... Cette émission qui fera que je ne pourrai pas m’empêcher de retourner l’écouter toutes les semaines, je ne l’ai pas encore trouvée.

- Le choix du nom Vox a suscité des réactions d’énervement chez Voxer, ce magazine culturel gratuit dont les responsables t’ont reproché d’avoir pris un nom trop proche du leur alors qu’ils comptaient aussi lancer un podcast...

- Oui, c’est ridicule. C’est Serge Coosemans, qui est un drôle de rigolo qui devait lancer un podcast et qui ne l’a toujours pas fait. Il m’a écrit en me parlant de cette histoire de similitude des noms, mais je n’y avais même pas pensé. Voxer, c’est tout sauf ma culture. C’est un truc branché graphisme, etc., mais moi je suis plus orienté fanzine paysan campagnard et bottes en caoutchouc, tu vois. Les trucs un peu branchés de la ville, ça m’échappe totalement, je n’avais donc absolument pas pensé à Voxer. J’avais pensé à Vox populi, vox dei, moi. (Rires). Je m’adresse à Serge : je n’ai toujours pas vu ton podcast. Mais où est-il ? (Rires). C’est dommage qu’il ne le fasse pas car ce serait peut-être bien. Le seul reproche qu’on peut lui faire, à Coosemans, c’est qu’il aime un peu trop souvent dire du mal. Et d’ailleurs toi aussi ! Moi je trouve que dans la vie, c’est vachement plus enrichissant d’utiliser ton temps pour parler de choses que tu aimes plutôt que de dépenser ton énergie à parler de ce que tu n’aimes pas. Et des fois, de ce côté-là, vous êtes un peu dans la même case, Serge et toi. (Rires)

- C’est un peu notre trademark, en même temps...

- En fait, vous êtes des putes !

- Pourquoi des putes ?

- Parce que vous savez bien que c’est très agréable à lire, les gens viennent pour ça. Alors qui est le plus vendu ? Celui qui met une pub de vingt secondes dans son programme ou celui qui dit du mal parce qu’il sait très bien que ça fait venir les gens ? Là je m’adresse à Serge et à toi. (Rires). Je le dis avec humour, car moi aussi j’adore faire ça. Simplement, j’ai une émission d’une heure vingt et je ne trouve pas le temps de le faire. Je pourrais dire du mal de Keane, de Muse et de certains groupes belges qui se la pètent, mais finalement je m’en fous, en fait. Je passe ma route et je consacre mon temps à autre chose. Si ils se la pètent, je ne les aime pas, un point c’est tout. Je ne vais pas leur consacrer ne fût-ce qu’une seconde de ma vie.

- Si tu faisais un peu de polémique dans ton programme, tu verrais tes statistiques gonfler...

- (Rires). Ben oui, mais je m’en fous. Par contre, je suis client de ce genre d’attitudes. Je lis Coosemans et je te lis toi, et ça me bidonne. Mais moi je ne sais pas le faire, voilà.

- Tu as quand même poussé un petit coup de gueule sur ton blog, tu t’es dit énervé par tout le ramdam médiatique orchestré par Universal Music autour de Chris Conty, ce chanteur qui n’a jamais existé...

- Ca me gave.

- Si tu étais toujours sur Pure FM, tu n’aurais pas été obligé de tremper dans la combine et d’en parler comme s’il avait vraiment existé ?

- Non, je travaille au Télé-Moustique, ils ont joué le jeu, mais je n’ai pas participé. Cette histoire d’inventer un chanteur, c’est très marrant, mais c’est quand même pour se faire de la thune à l’arrivée. Alors collaborer à un truc très marrant pour qu’un autre se prenne de la thune, non !

- Il y a même des gens qui ont prétendu se souvenir de Chris Conty. Je ne parle pas des artistes qui ont participé à la blague, mais de gens dans la rue...

- Je me rappelle de Lafesse, quand il était à Cannes et qu’il demandait aux badauds s’ils avaient vu Grégory Peck. Il était mort depuis trois ans mais des gens prétendaient l’avoir vu monter les marches.

- Depuis que tu travailles également en télé, pour le public, tu es devenu « le gars du taxi »...

- C’est chiant, hein ? C’est normal, c’est la télé.

- L’émission Hep Taxi, c’est une corde en plus à ton arc, mais es-tu vraiment dans ton élément dans cet exercice-là ?

- Oui, ce qui me plaît, c’est l’interview. Alors une émission de télé où tu as quelqu’un pendant 45 minutes dans un taxi, c’est génial. Je suis complètement dans mon élément ! J’adore faire ça.

- Ca ne doit pas toujours être facile de meubler... Il y a beaucoup de silences.

- C’est le but aussi. Les yeux parlent, Jérôme. (Rires). En cela, c’est très différent de la radio où on ne peut pas avoir de blancs.

- Une émission musicale que tu animerais en télé sur la RTBF, c’est un projet ? Un fantasme ?

- Oui, mais c’est très compliqué... Ma relation avec la RTBF est très particulière. Au sein de Hep Taxi, ça se passe super bien, mais par contre il y a un vrai problème avec la hiérarchie qui semble encore m’en vouloir pour ce qui s’est passé il y a un an. J’ai le bonnet d’âne à la RTB, je suis puni. J’attends qu’on me dise « Colin, vous pouvez sortir du rang et revenir dans la classe ». Mais des projets, oui, on en a. Notamment Vox TV, dont un extrait du pilote est disponible sur YouTube. On travaille d’ailleurs sur une deuxième mouture, très sérieusement, avec un producteur indépendant. Cette émission-là, c’est une tuerie. On a une idée qu’on a envie de défendre sur ce que doit être une émission de musique en télé aujourd’hui. On va la proposer à la RTBF et on espère que ça va leur plaire.

- Est-ce que tu ne serais pas plus à ta place sur BeTV ?

- Il n’y a pas plus d’argent, mais j’adorerais. J’adorerais être sur une télé privée comme celle-là qui ose faire des choses. C’est pour ça que je pense que le grand espoir, c’est Belgacom TV. Le jour où une boîte comme Skynet va avoir un canal sur Belgacom TV et vraiment créer une télévision, ça va développer beaucoup de choses. Je vois ça comme une télévision-fanzine : on met la caméra à l’épaule et on fonce ! Pas la télévision de papy avec les plateaux à six millions, c’est fini, ça ! Je vois une télé hyper naturelle, hyper portable et hyper légère, qui peut donc tout se permettre. Mais même à la RTBF, ça pourrait bouger aussi.

- En parlant de la RTBF, il serait difficile de ne pas aborder de ton licenciement de Pure FM...

- Ah bon, j’ai été licencié ? On ne m’avait pas mis au courant. (Rires)

- On t’a senti très amer dans les moments qui ont suivi l’annonce de cette nouvelle en octobre dernier, et on peut bien sûr le comprendre. Depuis, pas mal d’eau a coulé sous les ponts. Avec le recul, que retiens-tu de cet événement ?

- (Il soupire)... C’est très compliqué car ça fait entrer des tonnes de choses en ligne de compte. Je suis amer sur la manière dont ça s’est passé car tout est arrivé très vite, et c’était quand même gonflé par rapport à ce qui se passe ailleurs dans les couloirs et qu’on ne sanctionne pas...

- On t’a reproché des attitudes déplacées, en somme ?

- Je me suis disputé avec la direction.

- Ca a surpris tout le monde car, à l’exception peut-être de Ponpon, tu étais de loin l’animateur le plus populaire de Pure FM...

- Ca fait un bel exemple, hein ? (Long silence)

- Ca s’est terminé en compromis à la Belge puisque tu as quand même pu rester employé de la RTBF et continuer à animer Hep Taxi, ce qui n’était pas prévu au départ...

- Voilà, mais ce n’est quand même qu’un quart temps, ce qui ne paie pas les factures. Je voulais surtout pouvoir continuer à animer Hep Taxi, pas pour des raisons financières mais parce que c’est une émission que j’aime beaucoup. Avec le recul, cette rupture avec Pure, ça m’a permis de faire Vox. Je ne l’aurais pas fait sinon, et je suis vraiment fier d’avoir fait ça... Ca m’a aussi permis de me recentrer sur moi, car j’avais un peu oublié que j’avais d’autres choses très importantes dans la vie : trois mômes et une femme... J’ai eu plus de temps pour moi et pour les gens que j’aime bien, et j’en ai profité. Cela fait un an que je fais juste ce que j’ai envie de faire, tu imagines le luxe ? Et en parvenant à boucler les fins de mois. Donc je dirais qu’il y a de bons et de mauvais côtés. Le mauvais côté, ça pourrait être le travail d’équipe qui me manque beaucoup. La plupart des gens chez Pure FM sont encore mes amis. Il y a juste trois ou quatre personnes avec lesquelles je ne m’entends pas, mais avec les autres, on continue de s’appeler, de se voir, etc.

- Je connais beaucoup de gens qui n’écoutent plus Buzz depuis ton départ...

- Ce n’est pas à moi de te répondre là-dessus.

- Suite à ton éviction de Pure FM, il y a eu une pétition sur le net avec un peu plus de six mille signatures en trois jours. Est-ce que tu t’attendais à un tel soutien ?

- C’est hyper réconfortant car quand tu te fais virer comme ça, tu es quand même la queue entre les jambes. Tu rentres chez toi et tu dis à ta femme que tu as perdu ton boulot, c’est dur. Il y a ce côté humain-là que les gens oublient. Je crois que ceux qui m’ont viré n’ont pas pensé à ça, à ce moment où j’annonce à ma femme que je n’ai plus de boulot et où elle me demande comment on va faire pour s’en sortir. C’est pour ça qu’être abrupt avec les gens, donner des leçons aux mauvais garçons comme moi, c’est très bien, mais on a une vie en dehors du boulot, tu vois ? Et quand tu as des mômes, tu dois assumer. Et là, quand même, dans les heures qui suivent, t’es pas fier.

- Tu as dit à l’époque qu’on t’avait viré comme un malpropre...

- Ce que je voulais dire par là, c’est qu’on m’a appelé dans le bureau de la direction dix minutes avant mon émission, on m’a dit que j’étais viré et puis voilà... Ca a duré 45 secondes.

- Maintenant pour toi, la page est tournée ?

- (Long silence) Ben ouais... La page est tournée. Je fais d’autres choses aujourd’hui. Ce qui me manque, ce sont les relations humaines. Quand tu bosses avec les gens depuis quatre ou cinq ans, voire plus, ça crée des liens...

- Que ce soit pour Radio 21, Pure FM, Vox ou Télé-Moustique, tu as mené de nombreuses interviews d’artistes. Quel est ton meilleur souvenir d’entretien parmi toute la faune que tu as rencontrée ?

- Oh, il y en a tellement, je vais en oublier... Je dirais Ben Harper. C’était au festival de Dour, il y a six ou sept ans, pour son deuxième album. Je trouvais ce mec véritablement grandiose, j’avais l’impression qu’il écrivait ses disques pour moi. Depuis, je n’aime plus du tout sa musique, mais à cette époque-là, j’en étais fan. Il en jetait trop, ce mec. Il te regarde droit dans les yeux quand tu lui poses une question. Il m’avait troublé, c’était absolument géant ! J’ai aussi interviewé Iggy Pop. Il a la liste avec le prénom des gens qui l’attendent, il arrive près de toi et il fait Hello Jérôme, avec son accent magnifique. C’est une des meilleures interviews que j’ai faites.

- C’était dans quel contexte ?

- C’était pour le Télé-Moustique, à New York, dans sa chambre d’hôtel. Iggy Pop, c’est quand même une de mes références, avec Bowie que j’ai interviewé également. Bowie, c’était à Bruxelles, pour Heathen. Quand tu es devant des gens comme ça, tu as les genoux qui tremblent. Et puis, il y a de vrais moments, des rencontres humaines où le groupe est peu important devant l’humain. Elbow, par exemple. La première fois que j’ai rencontré Guy Harvey, il s’est passé quelque chose. Après nous sommes restés en contact, on s’est envoyé des mails, on s’est revus, etc. Avec les Fun Lovin’ Criminals, à l’époque, c’était la même chose : il s’est passé un truc. Dyonisos aussi. Eux, je les connais depuis qu’ils sont tout petits, depuis le premier single avant l’album. Il y a un truc humain qui se passe et la vie fait qu’on pense souvent l’un à l’autre.

- Robert Smith, c’est un bon souvenir ?

- Ouais ! Très bref, c’était dans sa loge à Werchter, mais ça reste Robert Smith, c’est magnifique. J’ai eu beaucoup de chance, j’ai interviewé Mick Jagger pour le Télé-Moustique. Et puis, il y a eu Thom Yorke. Tu le sais, je suis grand fan de Radiohead, leurs disques me font vraiment quelque chose. J’ai été l’interviewer à Oxford pour Amnesiac, et ce mec, waw, je me retrouve dans tout ce qu’il dit, sa voix me fait trembler, ses mélodies me touchent. Le jour venu, l’interview est reportée et j’arrive dans sa chambre d’hôtel à minuit. J’étais le dernier et donc il avait un peu de temps à me consacrer. On a commencé par bavarder dix minutes, il m’a offert du champagne et il m’a posé plein de questions sur la loi de compétence universelle en Belgique. C’était totalement surréaliste. Quand tu es dans cette situation avec un mec que tu suis depuis des années et que tu admires à ce point, tu es complètement naïf. C’est un plaisir d’ado et tu te dis que tu es vraiment privilégié. Pour moi, ça veut dire quelque chose, ça ne me blase pas. Je ne vais pas là en me disant que je vais juste faire un papier sur Thom Yorke... J’essaie d’être un peu plus humain que pratique, c’est toujours mon objectif.

- Je garde un souvenir ému du passage de Ian McCulloch dans Buzz, lorsque tu lui as demandé de jouer The killing moon seul à la guitare acoustique...

- Ca c’est un des immenses moments, oui. Moi je suis le premier auditeur, je suis en face du mec. Il est là avec sa bouteille de vin blanc et il joue Killing moon devant moi. C’est frissonnant !

- D’autres coups de cœur ?

- Architecture in Helsinki, récemment. Ce n’est pas encore un groupe très connu, mais ce fut une interview magique : les mecs étaient hilarants et la session extraordinaire.

- Et ton pire souvenir d’interview, c’est quoi ?

- Suede ! J’ai rencontré Brett Anderson et il était out, vraiment très loin. (Rires). Je l’interviewais avec Bernard Dobbeleer en direct, dans sa loge. Il lisait un journal et il s’est retourné dès le début de la retransmission, il nous tournait le dos. Je lui ai posé deux ou trois questions et il a chaque fois répondu par « yes ». Ca a duré trois minutes puis j’ai dit qu’on arrêtait là, c’était terrible. La première fois avec Alison Goldfrapp, ça ne s’est pas bien passé non plus. Elle était malade et elle n’a pas répondu à une seule de mes questions. Après quelques minutes, je me suis levé, j’ai compris qu’elle ne répondrait pas... Mais je l’ai revue une seconde fois et ça s’est nettement mieux passé. Pareil pour Suede. Les mauvais jours, ça arrive.

- Tu as invité pas mal d’artistes belges dans Vox. Quels sont selon toi les meilleurs albums de la nouvelle scène belge sortis cette année, ceux qui valent vraiment la peine d’être écoutés ?

- Saule, je le trouve très bon mélodiquement, il a un univers. Quoi qu’on puisse dire sur ce garçon, moi je le trouve charmant...

- Ce n’est pas parce qu’il est charmant qu’il faut acheter son disque...

- (Rires). Non, non, mais attends. Il est charmant, inventif et il a un petit côté rêveur qui me plaît à merveille. C’est un mélodiste et je trouve que sur scène, il est redoutable. Cela peut sembler con quand on aime les choses compliquées et qu’on écoute Clap Your Hands Say Yeah, mais prête une oreille à ses mélodies. Moi je trouve ce garçon lumineux et son album, je le conseille vraiment. C’est un disque simple et pas du tout prétentieux.

- Quoi d’autre ?

- J’aime bien les Tellers.

- Non ?

- Si, si. Ca t’étonne, hein ? Je trouve leur E.P. totalement réussi, il y a une vraie fraîcheur, comme pour Saule. Je ne les connais pas, mais j’aime beaucoup ce qu’ils font. On sent qu’il n’y a pas sept mois de studio pour copier Weezer. Ils ont 18 balais, Jérôme. Et la mélodie de la dernière chanson du E.P., avec cette ligne à la guitare qui est vraiment belle... Moi j’adore la naïveté et j’adore la fraîcheur.

- Qui termine ton Top 3 belge de 2006 ?

- Zop Hophop ! Je suis super fan de Sacha Toorop. Je trouve que ce garçon devrait être une star absolue. Son album me donne des frissons. Il y a plein de faiblesses, mais je sens que qu’il a des cicatrices, et ça, ça me touche. J’aime beaucoup les songwriters un peu torturés. Les petits des Tellers, tu peux être sûr qu’ils ont des cicatrices aussi. C’est pareil pour Sacha, on sent qu’il transcende quelque chose via la musique.

- Et à part le rock belge, quel est pour toi le meilleur album sorti en 2006, celui qui t’a donné le plus de frissons ?

- Celui de TV On The Radio, j’aime beaucoup.

- Il a été Flop du mois sur Pop-Rock...

- Je sais, j’ai lu. Il peut s’avérer lassant car il est très ambitieux, mais sur le long terme il est magique. Il est plein de surprises, la voix est mortelle et le choc lié à la première écoute est impressionnant. Sinon, il y a aussi le nouveau Damien Rice que je trouve grandiose et les Cold War Kids qui arrivent. On a fait une session acoustique pour Vox avec eux, ils sont prodigieux. La production est incroyable et je crois que ça va vraiment faire très mal.

- L’album de Thom Yorke, tu ne le cites pas ?

- Si, je l’adore ! En temps normal, l’electro-pop, ça me gave. Mais là... Qu’est-ce qu’il y a de différent ? La mélodie ! Il y a de vraies mélodies et un univers fascinant.

- Je te laisse le mot de la fin...

- Un cri du cœur alors : écoutez Vox, ça rend meilleur !

http://vox.skynetblogs.be


Droit de réponse : Vu les propos tenus par Jérôme Colin à son sujet, Serge Coosemans nous demande de publier, en guise de droit de réponse, un lien vers cet article, sur son site personnel.





Jérôme Delvaux