Pop-Rock.com


Bruxelles, 25 août 2006
Front 242 : "Nous ne sommes ni camés, ni fachos"
Interview

dimanche 22 octobre 2006, par Jérôme Delvaux, Jérôme Prévost

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Si Front 242 force le respect, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont le plus grand groupe belge de tous les temps - ce qui en soit seul serait réducteur - mais aussi parce qu’ils ont concrètement posé leur empreinte sur la musique électronique comme peu de groupes l’ont fait avant et après eux. Traversant les années avec une intelligence et une indépendance rares, ils continuent à proposer albums et concerts d’une qualité incomparable. Jamais avares de réflexions modernes sur la musique, c’est aujourd’hui aux lecteurs de Pop-Rock que Jean-Luc De Meyer et Patrick Codenys, deux des quatre artificiers du Front, s’adressent depuis le PP Café, dans le quartier Saint-Géry.

- Jérôme Prévost : Pour Front 242, le gros évènement de cette année, c’est le double concert anniversaire sold-out à l’Ancienne Belgique. Quel recul avez-vous aujourd’hui sur cet événement majeur à la fois pour le groupe et pour les fans ?

- Patrick Codenys : Il y a deux volets de ces concerts à l’A.B. Il y a un volet prestigieux, car l’A.B., c’est quand même LA salle de Front 242. On y retrouve non seulement notre public bruxellois, mais aussi un public étranger qui se déplace car les conditions acoustiques dans cette salle sont vraiment excellentes. C’était les vingt-cinq ans d’existence du groupe, ce qui créait cette ambiance de fête et nous donnait cette envie d’être généreux ; ce qu’on a largement reçu en retour du public. Il y avait un deuxième aspect très important, qui était la mise en place d’une nouvelle campagne de live, avec des morceaux retravaillés. On avait le défi de présenter une trentaine de morceaux du catalogue du groupe. C’était un défi technique car c’était quasi la première fois pour pas mal de morceaux...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, car nous avions programmé de les jouer aux Etats-Unis aux mois de novembre et décembre, mais nous nous sommes retrouvés là-bas dans des conditions techniques tellement difficiles que nous n’avons pas eu l’occasion de les jouer. Pas même une seule fois. A l’A.B., je crois que nous avons joué trente-deux morceaux sur l’ensemble des deux soirs et il y en avait sept ou huit que nous n’avions jamais joués précédemment.

- Jérôme Prévost : Ces deux concerts ont donc été le point de départ d’une tournée donnant plus de place aux morceaux plus anciens ?

- Patrick Codenys : En fait, on ne parle pas en terme de tournées. Ce qu’on fait, c’est une production live, comme lorsqu’on rentre en studio pour préparer la production d’un disque. On met sur pied un ensemble de morceaux en choisissant une direction. Dans ce cas-ci, c’est un retour au vintage. Peut-être avec des instruments nouveaux, éventuellement analogiques, mais en gardant l’esprit du vintage. On ne touche pas trop aux séquences. On maintient en fait la rigueur de l’époque, qui était une rigueur liée au côté rigoureux des instruments. On travaille avec des instruments analogiques de bonne qualité mais on fait une campagne autour du son de Front 242 tel qu’il a existé de 1981 à 1994. C’était un peu le challenge...

- Jérôme Prévost : On a eu l’impression à l’A.B., mais également durant les concerts qui ont suivi, que cette remodélisation du son que tu qualifies de vintage, a nécessité beaucoup plus de travail préparatoire que sur la tournée Re-Boot. Ce retour semblait plus préparé, causait plus d’efforts...

- Patrick Codenys : Oui. C’est un peu technique ce que je fais dire, mais les sons de Re-Boot étaient plus factory, entre guillemets. On retrouvait des sons plus proche de la techno ou de ce que jouaient les DJ, et c’était donc beaucoup plus facilement assimilable. Ici, on revient avec des sons anciens. On avait par exemple des sons avec énormément de basses, qui ne passaient pas sur tous les systèmes son. Il a fallu faire pas mal de mises au point pour pouvoir obtenir un son efficace. Il y a eu beaucoup de réajustements. Nous avons aujourd’hui un batteur, ce qui n’était pas le cas à l’époque. Cela ne sonne pas encore tout à fait comme les anciens albums, mais on retrouve quand même la saveur de cette époque.

- Jérôme Prévost : Ce son ne sonne pourtant pas daté. C’est très moderne et actuel.

- Patrick Codenys : C’est aussi lié à tes oreilles. Il ne faut pas oublier qu’il y a des effets de mode qui existent et que les oreilles changent. On passe d’une époque de techno pure, avec tous ces sons factory à une electro telle que celle de The Hacker, Vitalic, Mylo, Terence Fixmer, etc., qui reviennent aussi à de l’analogique. L’oreille se reforme à ce son de cette époque.

- Jérôme Delvaux : Et Nitzer Ebb.

- Patrick Codenys : Oui, Nitzer Ebb revient et ça marche... Ils n’ont pas changé grand-chose, mais tout le monde est content d’entendre ce son-là.

- Jérôme Prévost : Ils n’ont pas connu une transition, comme vous...

- Patrick Codenys : Peut-être pas aussi drastique, non. Ils ont une musique plus puriste... Moi, ça me plaît.

- Jérôme Prévost : Les deux concerts à l’A.B. vont-ils sortir chez Alfa Matrix ?

- Jean-Luc De Meyer : Les a-t-on seulement enregistrés ?

- Patrick Codenys : On les a enregistrés en DAT, mais pas en visuel. En fait, pour être totalement honnêtes, on a quand même un complexe par rapport à des gens comme Kraftwerk qui ont sorti un DVD qui met la barre très haut. Nous ne sommes pas Kraftwerk, donc nous n’arriverons pas à faire ça.

- Jérôme Delvaux : Visuellement, c’est un autre trip, ils sont statiques...

- Patrick Codenys : C’est un autre groupe, là on est d’accord, mais je parle de la conception de leur DVD. C’est vraiment un objet d’art. C’est une pièce qu’on pourrait exposer dans un musée. Pour nous, faire quelque chose d’à moitié bien fait, avec juste les caméras le soir et le son de la table, ça a déjà été plus ou moins fait à Lokeren. Je sais que beaucoup de gens ont trouvé les concerts à l’A.B. très bons, cela aurait pu faire cet effet-là, mais si on devait sortir encore un live, encore un DVD, il faudrait que ce soit quelque chose de beaucoup mieux contrôlé...

- Jérôme Delvaux : Parce qu’il y a déjà deux live et un DVD dans votre catalogue...

- Patrick Codenys : Oui, il y a déjà assez de live, etc., mais c’est clair que ça reste un projet. Mais si on le fait, je crois qu’il faudrait relouer l’A.B. pour un ou deux soirs, mettre des caméras partout, avoir un système au point et faire un travail conséquent. Quitte à retravailler le résultat en production avec la personne qui travaille nos images. Pas comme à Lokeren. Il faut savoir que Lokeren, c’est un accident... Ce n’était pas censé sortir en live, mais on trouvé le résultat pas mal du tout pour un live brut.

- Jérôme Prévost : Lokeren est une frustration à regarder car les images ont tellement été retravaillées depuis, et sur beaucoup de points, qu’on a l’impression que c’est un brouillon de votre set actuel...

- Patrick Codenys : D’un autre côté, je trouve bien l’idée d’obliger les gens à aller en concert, car c’est une autre dynamique. C’est un peu comme les gens qui n’écoutent plus d’albums. Un album, que ce soit un vinyle ou un CD, c’est un concept. Si le cinquième ou le sixième morceau se trouve à cet endroit-là, c’est parce qu’il y a tout un travail derrière de la part de l’artiste. Ces éléments-là sont importants et je crois qu’on les retrouve dans un concert live. Je me souviens de groupes que j’ai vus dans les années 80, ça m’a marqué. J’ai vu Joy Division et Cabaret Voltaire sur la même affiche, au Plan K, je n’ai pas vraiment de souvenirs précis, je n’ai pas de DVD, mais je peux dire que j’étais là. Ce sont des moments inoubliables, extraordinaires, qui ne doivent pas être matérialisés.

- Philippe Carly : J’étais là aussi.

- Patrick Codenys : C’est vrai ?

- Jean-Luc De Meyer : C’était pareil pour le concert de Wire à Louvain devant cinquante personnes... Quelle folie !

- Philippe Carly : J’y étais.

(Rires)

- Patrick Codenys : Et pour les B-52’s au Canotier, tu étais là ?

- Philippe Carly : Oui, je suis arrivé là avec une rage de dents, c’était terrible.

- (Rires)

- Patrick Codenys : On a dû se croiser plein de fois...

- Jérôme Prévost : Tu disais que le live aujourd’hui, c’est un concept qui se prépare et se construit. C’est un peu pareil pour un album, alors est-ce que ce travail sur vos tournées ne vous donne pas envie de retourner en studio pour préparer quelque chose ?

- Jean-Luc De Meyer : C’est dans l’air...

- Patrick Codenys : On en parle, mais le studio c’est quand même une toute autre dynamique. C’est autre chose.

- Jean-Luc De Meyer : On l’avait dit la fois précédente, mais c’est encore plus valable aujourd’hui. Avant, quand on entrait en studio, on changeait tout : on changeait d’endroit, on changeait de matériel. Maintenant, c’est devenu beaucoup plus léger. Les instruments, etc. On travaille avec des softwares, on n’a plus besoin de table de mixage gigantesque, comme c’était le cas auparavant. Un album peut donc s’envisager, presque en quelques semaines...

- Patrick Codenys : Musicalement, on fait tous assez de recherches et on reste tous assez actifs pour créer un nouvel album. Il y a aussi une question de fréquence, c’est très important. Il faut que les gens soient sur la même fréquence, peut-être encore plus que d’autres groupes. On fonctionne fort « en tiroirs » : chacun a son poste de travail et connaît ses limites, ce qui est quand même essentiel. Il y a une question de symbiose. Le fait d’être en symbiose l’un avec l’autre, cela m’a semble important pour faire un album... Mais chez nous, une fois que ça démarre, ça se tient.

- Jérôme Prévost : Quel recul avez-vous aujourd’hui sur Pulse, trois ans après sa sortie ?

- Jean-Luc De Meyer : Je trouve que c’est un excellent album. Artistiquement, j’en suis vraiment très très content. On fonctionne beaucoup en autarcie, sans producteur, depuis très longtemps, mais on a quand même un petit réseau de personnes autour de nous à qui on fait entendre nos morceaux en premier. Je crois que beaucoup de gens, dans cette garde rapprochée, diraient aujourd’hui que c’est notre meilleur album, et je ne suis pas loin de le penser.... Même si commercialement, ce fut très discret. Ceci dit, je ne sais pas du tout si on ira dans la même direction avec le nouvel album, j’ai quelques idées mais on n’a pas encore vraiment commencé à en discuter entre nous...

- Jérôme Delvaux : L’apport d’un producteur extérieur ne pourrait-il pas vous permettre de rebondir dans des directions inattendues et trouver un second souffle ?

- Jean-Luc De Meyer : C’est une idée qui ne nous a jamais vraiment emballés, ça...

- Jérôme Prévost : C’est un pas au-delà duquel vous ne voulez pas aller ? Il y avait quand même Andy Wallace en 1993...

- Patrick Codenys : Je crois que Pulse était un album mal-aimé car beaucoup de gens attendaient un album de Front qui mette tout le monde d’accord. Or ce n’est pas le cas, c’est le contraire. Il y a un autre aspect très important, c’est qu’on fait un album pour nous-mêmes. Jamais dans notre carrière, on ne s’est dit qu’on allait faire un disque pour le public. Nous sommes conscients que certaines choses, certaines mélodies vont plaire au public, mais je crois que c’est hyper important de faire ce qu’on sent qu’on doit faire à ce moment-là. Les Rolling Stones font ça aussi... Attention, hein, je n’aime pas les Rolling Stones...

- Jean-Luc De Meyer (prenant son meilleur accent bruxellois) : Quelle comparaison, dis, avec quoi il vient ? (Rires)

- Patrick Codenys : Non, mais ce que je veux dire c’est que les Rolling Stones ont des albums maudits que les gens ont redécouvert vingt ans après. A la sortie, ça a fait un flop pas possible, mais c’est quand même devenu culte beaucoup plus tard. Une carrière, on la construit sur le long terme. La nôtre, on a commencé à la construire en 1981 et on la terminera peut-être dans cinq ou dix ans. Je sais qu’il y a des formules qui existent. Il y a LA formule, entre guillemets, Depeche Mode, où album après album, on va chercher un nouveau producteur pour trouver un nouveau souffle. C’est une politique assez anglo-saxonne alors que pour nous, la maladresse a toujours fais partie du trademark du groupe. La maladresse, la recherche, tout cela est lié. On a toujours eu des morceaux un peu bizarres... Tu peux dire ça depuis le début. Tu prends Official Version, tu fais un couplet-refrain, au lieu de faire les conneries qu’on fait avec. Tu peux très vite faire un song, un truc relativement pop. Mais avec nous, il y a toujours des chemins, des méandres... C’est compliqué.

- Jérôme Delvaux : En fait, vous avez peur de vous dénaturer en confiant les clés de votre album à quelqu’un d’extérieur au groupe ?

- Patrick Codenys : Je crois. Surtout si c’est à un Anglo-saxon.

- Jean-Luc De Meyer : Tout à fait.

- Jérôme Prévost : Ce qui ne laisse pas beaucoup de solutions...

- Patrick Codenys : Je parlais tout à l’heure de la recherche, mais je crois que c’est hyper important. Front, c’est un groupe de musique, mais ce n’est pas que ça. Pour moi, la musique c’est une matière vivante qui bouge tout le temps. Moi, je suis graphiste de formation. En graphisme, tu ne peux pas non plus prendre un modèle et dire je ne fais que ça. Pour Front, aller reprendre un producteur, se remettre dans un moule et prendre un modèle, ce serait aller en arrière car cela a déjà été fait.

- Jérôme Prévost : On a senti avec Pulse que les priorités du groupe étaient un peu différentes. On parle régulièrement dans des critiques de disques de « l’album de la maturité ». Mais on a l’impression que la maturité chez Front, c’est l’exigence et l’ambition. Pulse était un album ambitieux il y a trois ans, il l’est toujours aujourd’hui. Les quelques titres que vous en diffusez dans vos productions live actuelles sont très ambitieux et on l’impression qu’en cela, cela se décale un peu de la scène actuelle qui cherche quelque chose de plus direct... Si vous voulez une reconnaissance d’un album comme celui-là, pour une tranche importante du public, il faudra attendre très longtemps.

- Patrick Codenys : Quand tu vois la manière dont Front fonctionne, tout est prévu comme ça. Financièrement, on ne travaille pas avec des investissements énormes ; tout est calculé sur le long terme. Le but, c’est donc de pouvoir s’approprier le luxe du temps, le luxe de faire la recherche, de tripatouiller sur des synthés, etc. Ca, c’est le plan de vie du groupe. Un album comme Pulse traduit cette manière de vivre. C’est vraiment une optique de carrière. C’est comme ça depuis le début. Au début des années 80, quand on parlait du logo de Front 242, on en parlait presque comme de celui d’une entreprise. On travaille pour une entreprise, on fait notre fromage de chèvre et on ne vise pas les grandes surfaces.

- Jean-Luc De Meyer : C’est ce qu’on appelle du chèvre-d’œuvre, aussi. (Rires)

- Jérôme Prévost : On a vu il y a quelques temps une réédition absolument sublime de Geography, votre premier album. Est-ce que vous pensez également vous retourner vers le passé, sur les albums qui ont suivi, pour ressortir des éditions aussi majeures ?

- Patrick Codenys : En principe, Geography devait déclencher toute une reprise du catalogue. Donc, No comment allait suivre... Tout est prêt, on pourrait le sortir demain. A partir de Official Version, cela appartient encore à PIAS Group. Comme vous le savez certainement, nous sommes en procès avec eux, donc on ne peut pas les sortir directement. Si ça s’éclaircit, car cela fait quand même dix ans, le but serait de rééditer chaque album dans l’esprit de Geography. Donc en maintenant l’esprit de l’album, mais en rajoutant des images, des inédits, et en emballant le tout dans l’esprit de l’époque.

- Jérôme Prévost : Est-ce que vous pensez qu’une telle série de rééditions pourrait servir de tremplin commercial artificiel pour le groupe ?

- Patrick Codenys : Tu as l’air d’avoir envie qu’il y ait des tremplins et une sorte de rebondissements...

- Jérôme Prévost : C’est un besoin naturel pour un groupe qui se crée pour créer et pour chercher une reconnaissance. La reconnaissance ne faisant pas partie du processus de création, il faut qu’elle vienne d’ailleurs...

- Patrick Codenys : Quand on fait un album ou un concert live, et qu’on a le niveau de qualité qui est le nôtre, et que le public nous le rend, nous sommes satisfaits. Front 242 a une réelle reconnaissance, peut-être pas au niveau des chiffres de ventes mais au niveau de la référence. Cette reconnaissance existe dans des articles aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, un peu partout. De côté-là, on a une assise, on n’est pas vraiment demandeur. Dans n’importe quelle discipline artistique, l’idéal n’est pas d’agir en se disant que cela va nous propulser. On le fait parce qu’on se dit que, fondamentalement, c’est ce qu’on doit faire à ce moment-ci. Et ce qui fait la qualité du travail, c’est la qualité de l’homme. Si tu t’intéresses à d’autres disciplines artistiques ou que tu vis ta vie de manière intense, ce que tu vas créer va avoir un intérêt. Alors que si tu es dans une logique de carrière et de marketing, tu n’auras que la substance.

- Jean-Luc De Meyer : Tu auras quelque chose qui n’est pas habité.

- Patrick Codenys : Oui, tu vas peut-être gagner car tu seras sans doute un très bon copieur, ou un bon caméléon, par exemple. Mais, dans notre cas, c’est quand même une carrière artistique. On n’a jamais essayé d’atteindre les hit-parades. Tu vas me dire qu’à Neerpelt il y avait deux mille personnes, j’ai l’impression qu’il y en a au moins la moitié qui a pris son pied...

- Jérôme Prévost : Et mon dos s’en rappelle...

(Rires)

- Jérôme Prévost : Dès la sortie de Off, certains de vos projets parallèles étaient déjà connus et annoncés. Est-ce que ce qui s’est passé de 1993 à 2003, c’est quelque chose qui a compté et qui vous a permis de retrouver quelque chose de différent ?

- Jean-Luc De Meyer : Certainement. Je crois que si on n’avait pas eu toutes ces aventures sur le côté, on n’aurait jamais fait Pulse. C’était impossible. Cela nous a permis d’essayer d’autres choses. Le temps qui a passé a permis de passer outre certaines choses. Au sein de Front, nous n’étions pas fâchés, mais on en avait vraiment marre. C’était devenu invivable.

- Patrick Codenys : On en avait marre, oui.

- Jérôme Delvaux : Jean-Luc, Richard 23 et toi, vous aviez quitté le groupe, non ?

- Patrick Codenys : Non, ça ce n’est jamais arrivé.

- Jean-Luc De Meyer : Je ne vais pas parler pour Richard, mais moi j’ai traversé une période où je suis resté pratiquement trois ou quatre ans sans parvenir à écrire des paroles. Je ne trouvais aucun thème, je ne m’intéressais à rien. A un moment, il y a eu une cassure. Après, j’ai récupéré en six mois tout ce que je n’avais pas eu pendant quatre ans. L’inspiration était revenue et cela m’a permis de bien travailler avec Cobalt 60. On n’est pas là pour parler de ce projet-là, mais ce fut vraiment un bain de jouvence. Qu’est-ce qu’on s’est marré, on a fait des petites tournées, on logeait à huit dans une chambre d’hôtel, avec un gars qui dormait sur l’armoire. (Rires) C’était excitant et ça m’a donné de l’énergie pour les années suivantes...

- Patrick Codenys : Ce qui est certain, c’est que par rapport à la normalité des choses, on a compris qu’on pouvait casser ce cycle des deux ans. En temps normal, tu fais ton album, tu fais ta presse, puis tu fais tes tournées...

- Jean-Luc De Meyer : Ca, c’est un truc qui te détruit...

- Patrick Codenys : D’un côté tu es indépendant, mais de l’autre tu es pratiquement un employé du cycle des médias. Nous nous en sommes rendus compte et nous avons pris le parti de gérer notre vie nous-mêmes, de manière plus autonome. Artistiquement parlant, c’est important : si tu es obligé de remettre ta copie tous les deux ans, c’est un truc de dingues. Signer avec une firme de disques, c’est atroce, quelque part...

- Jérôme Prévost : Vous n’avez pas la même liberté de choix dans un temps aussi limité...

- Patrick Codenys : Oui, tu as plein de gens autour de toi, des paramètres dont tu dois tenir compte et de la pression... Mais de la pression que tu te donnes toi-même, aussi. Ici, c’est vraiment bien. Même pour nos side-projects, tu peux vraiment prendre le temps de faire un truc à gauche à droite. Et prendre ton temps.

- Jérôme Prévost : Justement, question de temps : à la base, dès fin 1995, Male Or Female avait été annoncé comme étant un projet de Daniel B. avec Rod Chong. Et en fait, ça n’a été concrétisé que bien plus tard, et avec toi, Patrick. Cela a pris plusieurs années. Pourquoi est-ce que ça a mis autant de temps ?

- Patrick Codenys : Parce que les choses ne sont pas claires, dans le travail. Tu as l’ambition de faire quelque chose, puis quand tu commences à travailler, tu n’as pas toujours les matières pour le faire. Tu as besoin d’un guitariste, tu en fais venir un et c’est pas le bon, etc. Il ne faut pas oublier que dans les années 90, au sein de la musique électronique, quelques groupes comme les Chemical Brothers ont trouvé leur chemin directement, mais plein d’autres se sont cassé la gueule. Il y a eu une remise en question de la technologie. On disait que ce n’était plus les artistes qui faisaient la musique, mais les concepteurs de softwares. Cela sculptait notre façon de travailler. On a donc dû avoir une opposition assez ferme face à l’industrie du logiciel, qui moulait véritablement la musique. C’est encore le cas aujourd’hui avec la techno : tu as toujours les mêmes sons de basses, les mêmes sons de cymbales, etc. Ce sont toujours les enfants de ce type de softwares de cette époque-là. C’est typique des années 90, pour moi. N’importe quel jeune qui se lançait à ce moment commençait avec les mêmes sons d’usine. Il a donc fallu revenir à des techniques comme celle des enregistreurs à bandes, appliquées à des softwares d’ordinateurs, pour passer outre et contourner tout cette dérive.

- Jérôme Delvaux : Justement au sujet des années 90, je crois que c’est Daniel qui disait qu’après avoir entendu Prodigy et les Chemical Brothers, vous aviez une sorte de complexe. Vous vous seriez dit que Front n’était plus à la hauteur...

- Patrick Codenys : Par rapport à ce que je dis, je crois qu’eux, ils se sont sortis de ce marasme. Nous, on s’est fort questionnés... C’est un peu l’essence de Male Or Female et d’un projet comme Speed Tribe : c’est de la recherche, de l’expérimentation. Si ce n’est pas bon, on jette et on recommence...

- Jérôme Prévost : Speed Tribe, c’est un OVNI musical et visuel. C’est une exception totale, ça n’a plus jamais été refait depuis. C’est pousser au maximum l’obsession que vous aviez de mixer image et son de manière totalement fusionnelle...

- Patrick Codenys : La notion de la vitesse, aussi...

- Jérôme Prévost : Ce qui a ensuite été fait sur MorF, les albums et le DVD. Est-ce que tu as l’impression d’être arrivé au summum de ce que tu pouvais faire sur ce concept et ces idées-là ?

- Patrick Codenys : Non, je ne serais pas ici en train de parler, si c’était le cas. (Rires) C’est ce qui fait l’excitation de toute cette matière, c’est que c’est quelque chose de vivant. Tu redécouvres des trucs... Moi aujourd’hui, j’ai d’autres projets, je travaille aussi pour une compagnie de danse contemporaine. Ca reste de la musique, même si ça n’a rien à voir avec Front, mais ça m’oblige à penser tout à fait différemment. Quand Front a commencé, au début des années 80, on ne s’est jamais basés sur le rock et le blues. L’architecture et le cinéma étaient alors les deux gros moteurs de notre création musicale. Aujourd’hui, à nouveau, je crois que le salut pour nous, c’est d’aller vers d’autres disciplines artistiques, de ne pas rester à la musique. Parce que c’est incestueux, ça tourne en rond, même s’il y a de bons trucs. La grosse faculté, qui pour moi est intéressante, c’est une faculté de traduction d’autres disciplines artistiques dans la musique.

- Jérôme Prévost : Toi tu le trouves en t’intégrant dans un autre art, et Jean-Luc, lui, intègre la littérature à la musique...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, par exemple. Si on fait cet album l’année prochaine, ce sera une manière à nous de continuer à faire grandir la musique avec l’apport de disciplines différentes.

- Jérôme Prévost : Toi, Patrick, de ton côté, tu as des projets plus ludiques, comme Coder 23, qui te permettent de te ressourcer...

- Patrick Codenys : Ca c’est du fun, oui... Je crois que c’est important de se marrer de temps en temps. (Rires). Mais j’ai un autre projet comme Red Sniper qui est plus ambitieux. Je bosse aussi avec cet artiste qui travaille dans un château, avec l’effet de symétrie, comme dans un livre. Il présente des œuvres dans différentes pièces et il me demande de faire des travaux sur la voix : l’inverser, etc., avec aussi du travail de recherche sur le traitement. Tout cela, ce sont des travaux qui peuvent servir avec Front. Il y a pas mal de groupes qui font un travail incroyable sur la voix. Je crois que souvent, quand tu dois travailler dans un autre environnement, c’est beaucoup plus propice à la découverte, car la musique a quand même ses conventions, mine de rien. Un song, c’est 3 minutes 20. Pourquoi ? On ne se pose jamais la question, mais on travaille un peu comme le peintre avec sa toile carrée...

- Jérôme Prévost : Avec Red Sniper, qui est un projet très précis, est-ce que tu penses que tu pourras à l’avenir te donner les moyens de te produire plus souvent ? Ca tient plus de la performance artistique...

- Patrick Codenys : Red Sniper est très ambitieux parce qu’il travaille le son, l’image et la danse. Le corps, disons. Quand on se concentre sur l’image et le son, ce sont des performances qui fonctionnent moyennement bien. Mais dès qu’on ajoute des danseurs et des danseuses, c’est la catastrophe. (Rires). Je crois qu’il faut être un peu chorégraphe pour y arriver... On n’a pas encore touché à l’essentiel. On peut dire qu’on en est encore à l’état de recherches, et c’est ce qui est gai. C’est bien, car on peut adapter la configuration en fonction de l’endroit où on joue. J’apprécie car avec Front, on fait beaucoup de festivals. Je crois que l’idéal, ce serait de jouer dans des clubs...

- Jean-Luc De Meyer : Des clubs avec une bonne sono, alors. C’est vrai que ça, ce serait bien.

- Jérôme Delvaux : On a parlé il y a quelques temps d’une tournée de Front avec Nitzer Ebb en Allemagne. Qu’en est-il ?

- Jean-Luc De Meyer : C’est tombé à l’eau...

- Patrick Codenys : On joue à Stockholm avec eux, mais je ne sais pas si le reste se fera... C’est compliqué.

- Jérôme Prévost : Il y a des artistes comme ça avec qui vous aimeriez jouer ? Même en rêve... A part Kraftwerk ?

- Jean-Luc De Meyer : Oh non, avec eux, sûrement pas...

- Jérôme Delvaux : Ils vous ont déjà donné du feedback sur ce que vous faites, Kraftwerk ?

- Jean-Luc De Meyer : Non.

- Patrick Codenys : Je sais qu’un jour, ils sont venus nous voir jouer...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, un jour où on a joué à Düsseldorf, ils sont venus nous voir. Ils étaient dans la salle. Et lorsqu’ils sont venus à l’A.B., je crois que c’était en 1991, il me semble que pendant le morceau Numbers, ils ont chanté « 242 ». Juste un instant. J’en mettrais ma main à couper.

- Patrick Codenys : On voit que c’est un fan, hein ? (Rires)

- Jean-Luc De Meyer : Comme ils étaient à Bruxelles et que ce sont quand même des petits rigolos, je crois que c’était un petit clin d’œil comme ça, d’une seconde.

- Patrick Codenys : J’ai passé une soirée à Francfort avec Ralf (ndlr : Hütter). Il m’a fait chier, il m’a parlé de vélo toute la soirée. (Rires) Il m’a parlé de vélos, de dérailleurs, de câbles de freins... Pas un mot de musique de toute la soirée. Que de vélos ! C’est son truc.

- Jérôme Delvaux : Et vous leur avez rendu hommage à l’A.B. en jouant un petit passage de Radio-Activity...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, on le fait de temps en temps. C’est une idée à moi... J’emmerde tout le monde avec ça. (Rires)

- Patrick Codenys : On parle souvent de Kraftwerk, mais je me souviens qu’à l’époque on écoutait aussi Neu, Can et même Tangerine Dream. C’était tout à fait différent... C’est quand même des groupes qui ont sorti des choses très importantes et, à nouveau, en opposition à tout ce qui était anglo-saxon.

- Jean-Luc De Meyer : Quand j’avais seize ans, j’ai été jouer un tournoi de hand-ball en Allemagne et tous les jeunes Allemands chantaient le refrain d’Autobahn. Je ne savais pas ce que c’était et quand je suis revenu, j’ai trouvé le morceau dans un juke-box au fin fond des Ardennes. C’était en 1974. Je dois dire que je n’avais jamais entendu un truc pareil et j’ai été me l’acheter...

- Jérôme Delvaux : Y a-t-il d’autres groupes avec lesquels vous rêveriez de jouer ?

- Patrick Codenys : Un groupe que j’ai toujours bien aimé, c’est Throbbing Gristle, mais je ne sais pas si j’aurais eu envie de jouer avec eux... (Rires) C’était vraiment un groupe sans concessions.

- Jérôme Delvaux : Leur leader, Genesis P. Orridge va bientôt venir au Botanique avec son autre groupe : Psychic TV. Ils vont ouvrir pour Peaches, qu’est-ce que ça vous inspire ?

- Jean-Luc De Meyer : J’ai envie de vomir. (Rires)

- Patrick Codenys : C’est le monde à l’envers...

- Jean-Luc De Meyer : C’est un de mes meilleurs souvenirs de concert, en tout cas. J’avais l’impression d’être en enfer.

- Jérôme Delvaux : Vous avez ouvert pour Depeche Mode en 1988. S’ils vous appellent pour leur prochaine tournée, vous y retournez ?

- Patrick Codenys : Depeche Mode ? Je crois, oui. Pour le fun...

- Jean-Luc De Meyer : Je pense que oui car nous sommes toujours bons amis avec eux. Quand j’étais à Londres, Martin Gore m’invitait à ses parties...

- Patrick Codenys : On les vus à Denver et on les a battus au kicker...

- Jean-Luc De Meyer : Ils sont très mauvais au football. (Rires)

- Jérôme Delvaux : Aujourd’hui encore, vous êtes en relation avec eux ?

- Patrick Codenys : Seulement quand ils passent. On va les voir, on leur serre la pince et on va boire un pot.

- Jérôme Prévost : C’est vrai qu’ils ont regretté à l’époque de ne pas vous avoir pour la deuxième partie de la tournée ?

- Patrick Codenys : Oui, mais bon, on a fait Front by Front, ça devenait difficile...

- Jérôme Delvaux : En 2001, Fad Gadget, un autre groupe de votre génération, ouvrait pour Depeche Mode, mais ça a sans doute été facilité par sa présence sur le label Mute...

- Jean-Luc De Meyer : Au sujet de Fad Gadget, l’organisateur de l’Eurorock de Neerpelt m’a expliqué qu’après son concert là-bas, Frank Tovey avait disparu et on ne l’a retrouvé que le lendemain matin, en état de choc, sous la scène. Il avait passé la nuit là, torse nu, alors qu’il faisait un froid de canard. C’était un gars qui avait une manière de se comporter un peu... spéciale.

- Jérôme Delvaux : Il prenait trop de drogue...

- Patrick Codenys (pensif) : La drogue... Nous, c’est pas trop notre truc, par contre.

- Jean-Luc De Meyer : J’ai fumé un joint quand j’avais 17 ans, j’ai été malade comme un chien et je n’ai plus jamais touché à ça... (Rires)

- Jérôme Delvaux : C’est marrant car on entend souvent dire de Front que c’est un groupe de camés...

- Patrick Codenys : Des fachos camés.

- Jean-Luc De Meyer : Il y avait encore un journaliste à l’Octopus Festival qui parlait de nous dans les coulisses : « Ah ouais, Front, les fachos ? Ils vont jouer, les fachos ? »

- Patrick Codenys : Il ne faut pas trop s’attarder sur ces trucs-là, ces rumeurs...

- Jérôme Prévost : Vous aviez pourtant publié en 1992 un communiqué de presse extrêmement précis sur le sujet...

- Patrick Codenys : Oui, quand nous étions interdits de concerts dans certaines villes de France... Mais nous ne l’étions pas toujours parce que nous étions supposément fachos. A Nice, c’est un maire d’extrême droite qui nous a fait interdire parce qu’un membre des CCC (ndlr : Cellules Communistes Combattantes, un mouvement terroriste actif dans les années 80) était notre roadie.

- Jérôme Prévost : Ca doit être lourd pour vous de devoir encore vous battre contre ces clichés qui perdurent depuis 20 ans...

- Patrick Codenys : Surtout que c’est une accusation ridicule...

- Jean-Luc De Meyer : Ca a été tellement loin qu’on a fini par craindre de retrouver une croix gammée tagguée sur notre maison... Des trucs comme ça. (Il s’emporte) Ca me fait vraiment chier qu’on vienne m’emmerder pour des idées qui sont à mille kilomètres des miennes !

- Jérôme Prévost : Malgré tout, même si vous n’êtes pas fachos, vous devez assumer le fait d’avoir des fans qui le sont...

- Patrick Codenys : Oui, c’est vrai, mais contre ça on ne peut rien faire. Je prends toujours l’exemple de Robert De Niro dans Taxi Driver. C’est l’exemple type : lui aussi a une image super facho. Si tu as des fafs qui vont voir ce film et qui s’alignent sur le look de De Niro, alors quoi ? Cela va même plus loin puisqu’il y a un gars qui a tiré sur Reagan après avoir harcelé Jodie Foster en lui disant que si elle ne lui répondait pas, il tirerait sur le président, comme dans Taxi Driver... Scorsese est-il responsable du geste fou de ce spectateur de son film ? Je ne pense pas. En ce qui nous concerne, on a mis des avocats sur l’affaire quand New Look, ce magazine de merde, a publié un article scandaleux sur nous (ndlr : en 1992), mais on a laissé tomber. On n’a pas envie de se battre contre ça toute notre vie.

- Jérôme Prévost : Le pire, c’est qu’une petite pelletée de groupes des années 90, comme Die Krupps et d’autres groupes allemands, ont été obligés de mettre des logos sur leur disque précisant qu’ils n’était pas fascistes...

- Jean-Luc De Meyer : De toute façon, il n’y a jamais aucun groupe facho qui a utilisé des synthés. Ils sont trop cons pour ça...

- Jérôme Prévost : Tout à l’heure, Patrick parlait de changements de configurations et de configurations à adapter. On a l’impression que Jean-Luc De Meyer, en 2006, il a plein de configurations en même temps...

- Jean-Luc De Meyer : Oui, oui, on peut dire ça. (Rires)

- Jérôme Prévost : C’est quand même étonnant, une digression pareille : chanter Future fail chez Frontline Assembly, Voodoo virus chez Punish Yourself, puis chanter du Baudelaire avec Modern Cubism...

- Jean-Luc De Meyer : Je pense quand même que tout cela reste dans la même mouvance. Baudelaire, c’est très sombre, tout comme Punish Yourself et Frontline.

- Jérôme Prévost : Comment s’est déroulé l’enregistrement de Future fail ? Tu as été à Vancouver ?

- Jean-Luc De Meyer : Non, je n’y ai pas été. C’est trop loin, trop cher, et je n’avais pas vraiment le temps. Je lui ai envoyé les voix (ndlr : à Bill Leeb) par internet.

- Jérôme Delvaux : Doit-on s’attendre à te voir rejoindre Frontline sur scène, comme tu le fais avec Punish Yourself ?

- Jean-Luc De Meyer : Ils sont en Europe en ce moment, Frontline. Ils jouent en Allemagne ces jours-ci et ils vont passer par Paris. Mais non, je n’irai pas jouer avec eux, d’autant plus qu’ils ne m’ont toujours pas payé. (Rires)

- Jérôme Delvaux : Quels rapports a Front avec la France ?

- Jean-Luc De Meyer : La France, c’est un pays qui a toujours mal payé. Par rapport à d’autres pays d’Europe, les cachets y sont très bas alors que le prix des tickets est dramatiquement élevé.

- Patrick Codenys : Il y a quelqu’un qui prend tout, mais ce n’est pas nous ! (Rires)

- Jean-Luc De Meyer : Les cachets y sont deux à trois fois moins importants qu’ailleurs.

- Jérôme Prévost : A ce point ?

- Patrick Codenys : Oui, c’est moins qu’en Pologne !

- Jérôme Delvaux : Je demandais cela car le fait qu’un groupe comme vous ne joue jamais à Paris, pour vos fans sur place, c’est forcément frustrant...

- Patrick Codenys : On le fera peut-être, mais pour le moment, on joue un peu à la carte. Pour nous, les tournées, ça n’existe plus vraiment. On joue en fonction de la demande et de nos désirs, quand cela nous semble intéressant... En Allemagne, on pouvait se farcir deux salles de 1.500 personnes à Berlin et à Leipzig, ou bien on allait au Gotik Treffen (ndlr : à Leipzig), où tu te retrouves directement devant 4 ou 5.000 personnes en un soir. Dans ce cas-là, on ne perd pas son temps et on choisit cette option-là. Pour le moment, c’est vraiment à la carte mais on finira sans doute par se dire à nouveau qu’on doit jouer dans des plus petites salles, pour des plus petits cachets, et ça nous amènera peut-être à Paris...

- Jérôme Prévost : A Paris, il n’y a pas tellement de marges. On passe de petites salles comme la Loco et l’Elysée Montmartre au Zénith, qui est nettement plus imposant. Il n’y a rien entre les deux. C’est naturellement ennuyeux pour beaucoup de groupes qui sont obligés de se rabattre sur la Loco, une salle dont vous gardez, je crois, un très mauvais souvenir...

- Patrick Codenys : Oui, mais ça ne me dérangerait pas d’y rejouer. On pourrait faire Paris et Lyon en un week-end, mais c’est difficile à goupiller à cause de la distance. Pour le moment, on n’y a pas trop pensé. En Europe, on aime surtout jouer en Espagne, en Suède, au Danemark, en Allemagne...

- Jérôme Delvaux : Est-ce que vous pensez être plus populaires en Flandre qu’en Wallonie ?

- Jean-Luc De Meyer : Je pense qu’on est plus populaires en Flandre qu’en Wallonie. Ils sont tellement fachos qu’on y a plus de succès. (Rires)

- Jerôme Delvaux : En tant que francophones, vous êtes toujours bien accueillis en Flandre ?

- Patrick Codenys : Oui, mais nous sommes tous bilingues.

- Jean-Luc De Meyer : Et notre studio à toujours été en Flandre (ndlr : à Aerschot).

- Jérôme Delvaux : A l’A.B., le deuxième soir, vous n’avez pas parlé français...

- Jean-Luc De Meyer : J’ai lu ça sur le net, oui, mais c’est une coïncidence. Il n’y avait rien de tel de prévu, nous n’avions reçu aucune consigne...

- Jérôme Delvaux : Vous donnez en fait l’image d’un groupe très bruxellois...On trouve même sur Wikipedia une allusion au fait que vous êtes des habitués du DNA.

- Jean-Luc De Meyer : Qui a été décoré par mon frère, oui...

- Jérôme Delvaux : Quels sont vos endroits préférés à Bruxelles ?

- Jean-Luc De Meyer : Il y a un petit restaurant japonais que j’adore, à Etterbeek. J’aime bien aussi quelques petits cafés près de chez moi, à Jette... Et le DNA, c’est vrai. Mais je ne sors pas tellement...

- Patrick Codenys : Nous ne sommes plus les noctambules d’antan, tu sais. Mais j’aime beaucoup le centre-ville et ce quartier-ci, les Halles Saint-Géry. J’aime aussi les parcs et les vieux cafés à l’ambiance un peu surréaliste. J’aime le côté hétéroclite de Bruxelles. C’est une des rares villes que tu peux quitter pendant deux ans et y revenir et te dire que ça n’a pas changé, tu croises toujours les mêmes gens...

- Jérôme Delvaux : Est-ce que vous êtes encore souvent reconnus en rue à Bruxelles ?

- Jean-Luc De Meyer : Non, on n’a jamais vraiment été reconnus en rue...

- Patrick Codenys : C’est assez symptomatique. C’est l’inverse des autres stars, entre guillemets. Nous, c’est quand on met nos lunettes noires qu’on nous reconnaît. Dès qu’on les enlève, on passe incognito. (Rires)

- Jérôme Delvaux : On peut trouver sur le net un site tenu par une Américaine ex-héroïnomane qui raconte que Front lui a sauvé la vie... Que pouvez-nous nous en dire ?

- Jean-Luc De Meyer : C’est une fille qui nous a découverts à l’époque de Tyranny et qui a flashé sur le morceau Soul manager. Elle s’est mise à nous écrire et à nous envoyer plein de fax ; elle voulait absolument me rencontrer. Je ne savais pas trop comment gérer une situation de ce genre, car il y a un moment où elle nous envoyait douze fax par jour... J’ai finalement accepté de la rencontrer, elle m’a montré où elle habitait. Elle vivait avec son copain dans un appartement de quatre mètres sur quatre. Elle voulait absolument me montrer des œuvres d’art qu’elle avait faites, etc. Je n’ai pratiquement rien dit. J’ai écouté.

- Jérôme Delvaux : Aujourd’hui, elle raconte que c’est uniquement grâce à cette rencontre et à votre musique qu’elle est toujours en vie...

- Patrick Codenys : Je crois que c’est quelque chose qui arrive à plein de groupes. Ces contacts avec les fans peuvent être enrichissants. Je me souviendrai toujours d’un concert à Malmö, en Suède, où un jeune mormon est venu nous voir avec son père, pendant le soundcheck. Sa religion lui interdisait de participer au concert, mais il était fan du groupe et voulait nous faire dédicacer un disque. Il voulait vraiment nous voir en concert, mais il ne pouvait pas. Il aimait beaucoup Welcome in Paradise, mais je ne suis pas certain qu’il en avait compris le double sens. Ces rapports humains, c’est génial. C’est la seule raison pour laquelle je trouve que ça vaut la peine de faire de la musique. La presse n’est qu’un élément qui traduit les choses, l’essentiel c’est le rapport direct entre l’artiste et l’auditeur qui se projette dans son travail. Ca a toujours été hyper important pour nous. Dans les années 80, on ne pouvait compter que sur le public, on se faisait systématiquement descendre par la presse...

- Jérôme Delvaux : J’ai revu grâce à YouTube une vidéo où vous jouiez Commando Mix en playback sur le plateau de la RTBF. C’était à mourir de rire... Vous assumez cette chorégraphie ?

- Patrick Codenys : Oui, on se cherchait, bien sûr...

- Jean-Luc De Meyer : Mais ce n’était pas vraiment un playback. On chantait sur une bande.

- Patrick Codenys : Et on dansait comme des tapettes. (Rires)

- Jérôme Delvaux : En Belgique, en ce moment, une certaine presse n’en a plus que pour cette fameuse nouvelle scène pop/rock locale. Qu’est-ce que vous en pensez ?

- Patrick Codenys : Moi quand je vois ce journalisme et quand j’entends cette musique-là, je me dis que c’est un autre aspect du monde de la musique. Ca n’a rien à voir avec nous. Il ne faut pas toujours intellectualiser la musique, il faut aussi des choses plus fun... Il faut laisser les gens prendre leur pied.

- Jérôme Delvaux : Vous suivez cette scène de loin ?

- Jean-Luc De Meyer : De temps en temps, tout à fait par hasard. Mon cousin est batteur dans Yel, qui n’est pas du tout mon style. Par contre, j’ai été voir Mud Flow et j’ai trouvé ça très bien. Je les ai revus trois ou quatre fois. J’aime vraiment bien. Je n’ai pas entendu beaucoup de groupes belges capables de faire ce qu’ils font... Sinon, je vais de temps en temps en festivals et j’y découvre des groupes de la scène belge, mais la plupart ne me disent rien du tout...

- Jérôme Delvaux : Et Soldout ?

- Jean-Luc De Meyer : Je les ai rencontrés et ils sont très sympas, mais je ne connais pas encore bien leur musique. J’ai envie d’aller les voir en concert pour me faire un avis. Il y a des gens en qui j’ai toute confiance qui m’ont conseillé d’aller les voir. Il parait que ça vaut la peine...

- Patrick Codenys : Je les ai vus à Neerpelt et je trouvais ça très bien. Il y a de chouettes lignes de basse.

- Jean-Luc De Meyer : Ils n’ont pas du tout la grosse tête, c’est déjà bien.

- Jérôme Delvaux : Tu as dit dans une interview que dEUS, c’est de la merde...

- Jean-Luc De Meyer : Ce n’est pas vrai ! Je n’ai jamais dit ça ! On me le rappelle souvent, mais c’est complètement faux. C’est une interview qui est parue dans Humo, qui est un journal qui nous a toujours détestés, mais ce n’est pas vrai, je n’ai jamais dit, ni même jamais pensé, que dEUS faisait de la merde. Simplement, c’est une musique qui ne me touche pas vraiment.

- Patrick Codenys : Surtout qu’on a invité Tom Barman à venir mixer à l’A.B... Je crois qu’on dit rarement du mal d’autres groupes.

- Jérôme Delvaux : Vous refusez toujours de jouer à Werchter ?

- Jean-Luc De Meyer : Oui, ce sont des gens avec qui on ne travaillera jamais.

- Patrick Codenys : Je n’ai pas trop envie d’en parler parce que je connais beaucoup de gens qui travaillent chez Clear Channel. (Rires) Aux Etats-Unis, c’est incontournable... Même le Fillmore de San Francisco, une salle mythique où sont passés Jefferson Airplane, Hendrix et Pink Floyd, a été rachetée par Clear Channel. En Belgique, il y a encore moyen de les contourner, mais tu as des Rudy Léonet qui disent « Front 242 refait encore une fois Dour ou Nandrin ». C’est vrai, mais quand tu refuses de jouer à Werchter et au Pukkelpop, tu n’as plus trop le choix...

- Jérôme Delvaux : Ministry, KMFDM, etc., tous ces groupes qui vous doivent beaucoup, vous continuez à les suivre ?

- Patrick Codenys : KMFDM, non, ça fait longtemps. Ministry, j’ai vu Al (ndlr : Jourgensen) récemment, en Suède... J’aime un peu moins ce qu’il fait maintenant. C’est comme pour les Revolting Cocks et Nine Inch Nails, je préfère leurs anciens albums. Ce sont des gens qu’on rencontre de temps en temps.

- Jérôme Delvaux : Durant toute votre carrière, quelle est la personne la plus célèbre avec qui vous avez pris un verre ?

- Jean-Luc De Meyer : Bono.

- Patrick Codenys : Oui, on s’est retrouvés dans un bar à jouer au billard avec lui... Mais un autre moment génial, pour moi, ce fut avec Johnny Rotten. Il est venu nous voir en concert à New York en 1989. Il a trouvé ça vraiment bien et il est venu à notre rencontre dans les loges. Il ne savait pas trop quoi dire et je me souviens qu’il a pris un balai, il l’a retourné et me l’a présenté comme un bouquet de fleurs, en me félicitant pour le concert. C’était touchant... On a aussi rencontré Grace Jones. (Rires)

- Jean-Luc De Meyer : Quand on a fait le Lolapalooza, le chanteur d’Alice In Chains a chanté avec nous.

- Jérôme Delvaux : Comment de telles collaborations se mettent-elles au point ?

- Patrick Codenys : Le Lolapalooza, c’était un festival itinérant aux Etats-Unis : 36 dates, chaque fois devant cinquante mille personnes. C’est énorme ! Cette année-là, Alice In Chains en était la tête d’affiche. Leur chanteur était constamment défoncé et son manager essayait de lui interdire de boire. Il faisait le tour des groupes en backstage et leur interdisait formellement de fournir Layne Staley en alcool et en drogue. Il n’y avait que deux groupes à qui le manager n’osait rien dire parce qu’ils avaient l’air un peu bizarres : Dinosaur Jr. et nous. On nous trouvait étranges parce que nous étions habillés en noir et que n’étions pas dans ce trip tatouages et star-system des autres groupes...

- Jean-Luc De Meyer : Et nous étions les seuls Européens !

- Patrick Codenys : Oui, et j’avais eu le malheur de dire que le système son du festival était de la merde dans une interview accordée à USA Today, ce qui nous a valu d’être mis de côté... Notre caravane était toujours installée tout au fond, loin de tout. Du coup, comme personne n’osait nous parler, le chanteur d’Alice In Chains a trouvé un moyen de se procurer de l’alcool : il venait se bourrer la gueule chez nous, car on avait toujours beaucoup de vodka, et personne n’osait venir l’y chercher. En contrepartie, il est venu chanter Headhunter avec nous.

- Jean-Luc De Meyer : Mais il chantait faux, il était complètement bourré. (Rires) Il montait sur un des baffles de retour, comme un corbeau, et il se mettait à gueuler.

- Jérôme Delvaux : Tom Morello de Rage Against The Machine a joué avec vous également...

- Patrick Codenys : Oui. Lui, c’était plus par amitié. Rage jouait en deuxième, juste après Tool... Aah, Tool, quel grand groupe c’est devenu ! Et tu savais que Moby a fait notre première partie aussi ?

- Jérôme Delvaux : Vous êtes un des rares groupes dont un des quatre membres officiels ne joue pas sur scène...

- Patrick Codenys : C’est vrai, Daniel reste à la table, il fait le son.

- Jérôme Delvaux : Il ne pourrait pas venir avec vous sur scène et faire semblant de jouer ?

- Patrick Codenys : Non car il y a déjà moi qui fait semblant de jouer. (Rires)

- Jean-Luc De Meyer : Pour nous, c’est très important d’avoir cet œil critique. Je peux te dire que quand on rentre dans les loges et qu’on n’a pas bien joué, on s’en prend pour notre grade...

- Jérôme Delvaux : Est-ce que vous portez des bouchons lorsque que vous allez voir un concert ?

- Jean-Luc De Meyer : Jamais !

- Patrick Codenys : Non, je trouve que ça ne joue jamais assez fort, moi...

- Jean-Luc De Meyer : Ce serait pourtant parfois utile sur scène. Richard et moi, on a un soir eu un larsen, à Toronto, on en est tombés par terre. Un médecin nous a expliqué qu’on avait perdu quelques % d’audition. Il nous a dit que si ça se reproduisait, on perdrait 50 %, et que l’on serait sourd à la troisième fois. Alors, je comprends qu’il y a des gens qui fassent attention...

Photos : © Philippe Carly (www.newwavephotos.com). Droits réservés.





Jérôme Delvaux

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