Pop-Rock.com


Bruxelles, 15 févier 2006
Emma Peal : "Une quinzaine de personnes meurent chaque année de froid à Bruxelles !"
Interview

samedi 18 mars 2006, par Jérôme Delvaux

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La presse n’a pas toujours parlé d’Emma Peal pour les bonnes raisons, serait-on tenté de dire. Ce sont en effet souvent les frasques de son leader, l’énigmatique Vincent Peal, qui ont attiré l’attention des médias. La musique du groupe bruxellois, une électro/punk détonante, mérite pourtant qu’on s’y attarde... ce que n’a d’ailleurs pas manqué de faire le label PIAS. Vincent et Séverine, la bassiste, nous ont rejoint à l’Archiduc pour faire le point sur l’aventure Emma Peal. Alors qu’on pouvait s’attendre, au vu de leurs antécédents, à faire face à de bouillants provocateurs, c’est un couple simple et attachant que nous avons rencontré. Profondément humain.

- Pop-Rock.com : Emma Peal, beaucoup de gens vous connaissent surtout grâce à votre campagne de promotion sauvage : les autocollants et les tags le long des routes de Belgique, sur les panneaux de signalisation, etc. Certains n’apprécient d’ailleurs pas beaucoup cette manière de procéder et vous accusent de vandalisme. Que répondez-vous à cela ?.

- Vincent Peal : Ecoute, je suis venu ici en vélo et Séverine est arrivée à pied. Tu ne trouveras pas plus écolo que nous. Les villes sont défigurées par la publicité, partout... Nos autocollants, à la base, ce n’est que ça : de la pub ! Et celle d’Emma Peal n’est certainement pas la plus moche ou la plus choquante que tu peux trouver. Il suffit de se balader en ville pour s’en convaincre.

- Séverine : De toute façon, je trouve qu’il n’y a rien de plus laid qu’un panneau de signalisation. Je pense sincèrement que nous ne faisons rien de mal... Nous n’avons jamais dégradé un bâtiment !

- Une autre raison, toujours sans rapport avec la musique, pour laquelle le public a entendu parler de vous, c’est la fameuse « affaire Prince Roland », qui t’a valu de passer une nuit au cachot. Avec le recul, Vincent, que penses-tu de toute cette affaire ?

- Vincent : Ce fut un vrai scandale... et beaucoup de bruit pour rien ! J’habite place du Jeu de Balles, dans le quartier des Marolles, et je venais d’apprendre que le Prince Laurent allait venir s’y marier. J’avais entendu le lapsus de Verhofstadt à la télé (ndlr : le Premier ministre belge avait appelé Roland le Prince Laurent) et je me suis amusé à fabriquer une pancarte humoristique où j’avais indiqué « Vive le Prince Roland ! ». Ce n’était pas bien méchant. Il était tard dans la nuit, ou plutôt très tôt le matin, et j’ai voulu aller montrer ce panneau à mes potes du quartier qui traînaient dans le coin et qui n’avaient pas encore dormi de la nuit... Là, la sécurité royale m’est tombée dessus, a confisqué la pancarte et m’a fait embarquer par la police. Je me suis retrouvé au commissariat, à poil. C’était dingue, ils étaient persuadés qu’il y avait une bombe dans mon panneau.

- Séverine : Ils le prenaient pour un terroriste qui voulait tuer le Prince ! (Rires)

- Et le lendemain, lors d’une reconstitution pour la RTBF, tu t’es à nouveau fait arrêter !

- Vincent : Oui, tout à fait. Je me suis fait agresser par un brocanteur saoul qui a voulu faire le malin parce qu’il a vu les caméras de télévision. Il m’a arraché le panneau et s’en est pris à moi physiquement... La police est intervenue et m’a coffré une seconde fois.

- Séverine : Le plus choquant, c’est que le type qui s’en est à pris à lui ne s’est même pas fait arrêter.

- Avez-vous envoyé votre CD au Prince Laurent ? On sait qu’il aime la musique. Il va parfois à Werchter, etc.

- Vincent : Non, j’ai essayé de rentrer en contact avec lui après cette affaire, mais ce fut tout bonnement impossible. Il y a eu des blocages à tous les niveaux. C’est dommage, car je sais que c’est quelqu’un qui a un certain sens de l’humour...

- Une autre affaire qui a défrayé la chronique, c’est celle de vos pseudo-révélations pendant le procès Dutroux. Beaucoup de gens en parlent sans manifestement être bien au courant de ce que vous avez fait. Que pouvez-vous nous en dire ?

- Vincent : Pendant le procès Dutroux, j’ai contacté une série de journalistes pour leur dire que je me trouverais à Arlon, à une certaine date, et que je leur remettrais des photos inédites prouvant que certaines personnalités importantes étaient liées à l’affaire Dutroux...

- C’était quoi, ces photos ?

- Vincent : J’avais fait un photomontage avec des photos de Dutroux et de Nihoul en compagnie de personnalités politiques belges. C’était un truc bidon pour dénoncer tout ce qui se passait à ce moment-là en Belgique. Toutes les semaines, la presse nous sortait de nouvelles révélations qui n’en étaient pas. C’était surréaliste. Les médias relayaient intox sur intox et le pays sombrait dans la paranoïa la plus totale. J’ai donc donné rendez-vous aux journalistes à Arlon, avec dans l’idée, via mon faux scoop, d’attirer leur attention sur cette situation. Et quand je suis arrivé là-bas, je n’ai pas eu le temps de dire un mot à un seul journaliste que la police m’est tombée dessus et m’a confisqué mes clichés. Je n’avais pourtant pas avisé la police de ce rendez-vous avec la presse. Cela pose donc de vraies questions : les journalistes qui couvraient cette enquête étaient-ils surveillés ? Ou sur écoute ? Dans mon cas, c’était une blague, mais si quelqu’un avait voulu remettre à la presse de vraies photos impliquant des personnalités politiques, ou des membres de la famille royale, que serait-il advenu de ces clichés ?

- Venons en à la musique. Votre album est sorti chez PIAS Bénélux, qui est un très bon label, pourtant vous ne disposez pas d’autant de visibilité que les artistes de Bang, par exemple. On vous entend moins à la radio et vous donnez moins de concerts. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

- Vincent : PIAS ne cible pas vraiment cette scène typiquement belge, c’est vrai. Je vais te dire qu’au départ, on se posait beaucoup de questions au sujet de cette scène belge francophone dont on parle beaucoup. Finalement, nous avons pris le parti de ne pas en dire de mal. Ils font leur truc, c’est très bien et... respect, quoi. Si on peut jouer avec eux, comme ce fut le cas à la Boutik Rock, tant mieux. Sinon, tant pis, à nous de nous trouver d’autres dates ailleurs...

- Tu parles de la Boutik Rock. Philippe Carly, ici présent, était là et il me dit que vous êtes un groupe très difficile à photographier en live...

- Vincent : Nous avons eu un problème avec notre ingénieur lumières habituel, qui n’était malheureusement pas disponible, et nous avons donc dû travailler avec quelqu’un d’autre. C’est sans doute pourquoi le light-show n’était pas optimal...

- Séverine : Nous étions rationnés en lumière. (Rires) J’avoue que, sur scène, j’étais moi-même assez perturbée par cette obscurité inhabituelle.

- Vous gardez malgré tout un bon souvenir de la Boutik Rock ?

- Vincent : Oui, même si, à la base, je n’aime pas trop le concept. Les groupes ne peuvent jouer qu’une demi-heure et je trouve que c’est trop peu. On a à peine le temps de rentrer dans le set qu’il se termine déjà.

- Sur scène, votre visuel est assez sexy...

- Séverine (hésitante) : Oui... on aime ce côté glamour, effectivement.

- Vous êtes fans de porno ?

- Séverine : Pas spécialement !

- Je faisais reférence à la pochette de votre album...

- Vincent : Je ne sais pas si tu connais le cinéma ABC, à Bruxelles. Séverine y a un temps travaillé. On y passe des films pornos des années 60 et 70. On a récupéré les affiches de ces vieux films et on les a utilisées pour certains éléments de la pochette de l’album...

- Qui est la demoiselle qui pose en couverture ?

- Vincent : C’est une copine... qu’on a un peu retravaillée sur Photoshop. (Rires)

- Elle n’est donc pas aussi bien en vrai ?

- Vincent : Si, elle est peut-être même mieux !

- Séverine aussi est jolie d’ailleurs. Vous formez un couple à la ville ?

- Séverine : Oui... Emma Peal, c’est un homme avec deux femmes, mais nous sommes un couple, oui. (Rires)

- Vincent : Ce qui est marrant, c’est que dernièrement, après ce concert au Botanique, quelqu’un croyait encore que j’étais avec un autre mec...

- Séverine : Oui, on pensait qu’il était homo.

- Tu n’as jamais eu d’aventure avec des groupies masculins ?

- Vincent : Ca, je ne peux pas dire... (Rires)

- Ca va encore toucher à la famille royale, c’est ça ?

(Rires)

- Séverine : Oui, et au pape !

- Vous avez déjà acheté des articles chez Pabo ?

- Vincent : Non, c’est quoi ça ?

- C’est un catalogue de vente par correspondance de lingerie fine et d’accessoires érotiques...

- Séverine : Tu as des choses à nous apprendre, apparemment... Nous sommes has-been, nous. On est complètement dépassés ! (Rires)

- Parlons un peu du quartier des Marolles, dont Vincent est originaire. Vous y habituez tous les deux ?

- Séverine : Non, moi j’habite à Laeken.

- Pour quelqu’un n’habitant pas dans ce quartier, les Marolles se résument souvent au marché aux puces du dimanche matin et à la Marolle Bier au café du coin, avec le couple de petits vieux qui jouent de la batterie et du synthé en tenue léopard en fumant des cigarettes roulées...

- Vincent : Eux, ils ne sont plus là, ils ont été virés. Mais ces choses que tu cites, dans l’ensemble, sans être une caricature, ce n’est bien sûr qu’une certaine vision du quartier. C’est vrai que le dimanche, les gens aiment bien venir pour ce côté-là, mais je ne pense pas qu’ils voient qu’il y a beaucoup de gens qui sont dans la rue et qui galèrent vraiment. Chaque année, il y a une quinzaine de personnes qui meurent de froid à Bruxelles.

- Séverine : Malgré la venue des antiquaires et un certain embourgeoisement, ça reste un quartier très populaire.

- Vincent : J’ai réalisé un petit film sur les Marolles qui sera bientôt diffusé dans certains cinémas bruxellois, dont probablement le Vendôme et le Théâtre Mercelis. J’ai suivi un petit groupe de copains et de connaissances qui vivent aux Marolles et qui passent leurs journées à galérer. Pour moi, ces gens sont beaux. Quand tu vois ces personnes qui sont assises sur les marches de l’église en train de sniffer de l’éther, moi je trouve ça beau. Je trouve que ça fait du bien d’habiter dans ce quartier car ces gens me donnent une énergie. En les voyant, je réalise à quel point j’ai de la chance et que je n’ai pas du tout à me plaindre.

- Et cela te donne une inspiration pour t’exprimer via diverses formes d’art...

- Vincent : Oui, je fais de la peinture. J’ai fait quelques expos. Puis je me suis mis à filmer. Et, finalement, je suis arrivé à la musique. J’ai commencé la musique sur le tard, à 29 ans. J’ai donné mon premier concert à 30 ans et j’en ai aujourd’hui 39. Séverine a commencé aussi assez récemment, nous ne sommes donc pas des musiciens virtuoses. Je crois que c’est quelque chose qui dérange certaines personnes. Pourtant, les Sex Pistols n’étaient pas non plus de grands musiciens. Iggy Pop et les Stooges non plus. Je crois que c’est un peu ça notre force : on parvient à créer des sons intéressants tout en gardant cette énergie punk. Je pense que certains musiciens renommés, ça doit un peu les faire chier...

- C’est amusant que tu cites des groupes comme les Sex Pistols et les Stooges alors que votre musique est essentiellement électronique...

- Vincent : C’est surtout une question d’attitude et d’approche de la musique...

- On entend souvent des gens qualifier votre musique d’electroclash. Vous vous reconnaissez là-dedans ?

- Vincent : Ce n’est qu’une étiquette...

- Séverine : Nous écoutons beaucoup de genres différents : du rock, du disco, de l’électro, etc. Nous assimilons donc plein d’influences et je pense que, de ce fait, il est difficile de catégoriser notre musique.

- Au niveau belge, quand il est question d’electro, on parle souvent de Soldout. Vous pourriez jouer avec eux ?

- Vincent : Oui, je trouve que ce sont des gens charmants et que ce qu’ils font est intéressant. D’ailleurs, je connaissais David avant que Soldout et Emma Peal existent.

- Séverine : Je trouve qu’ils sont un peu en dehors du circuit pop/rock classique... C’est plutôt bien.

- Quel est le dernier album que vous avez acheté ?

- Vincent (pensif) : J’ai loué un album de Ladytron... Mais depuis que nous sommes arrivés chez PIAS, nous pouvons avoir gratuitement tout ce qu’ils sortent. Nous avons donc écouté Tiga, Soulwax, les Young Gods, Junior Jack, etc. Je trouvais intéressant de bien connaître les autres artistes du catalogue de notre label. Peut-être même, pourquoi pas, dans l’optique de collaborations...

- Vous trouvez votre bonheur dans ce catalogue ?

- Séverine : Par forcément avec les nouveaux groupes. Chez PIAS, j’aime surtout beaucoup Moby, les Young Gods, Meat Beat Manifesto,...

- Vincent : Quand nous avons été signer les contrats, tous les murs du bureau étaient remplis de disques d’or de Moby, Depeche Mode, etc. C’était marrant.

- Vous n’êtes signés chez PIAS que pour le Bénélux. Comment cela se passe-t-il pour vous à l’étranger ?

- Vincent : L’idée première de PIAS était de voir quel serait l’accueil du public et de la presse pour ce premier album, avant d’ensuite, peut-être, envisager une sortie dans d’autres pays. Je sais que nous devons encore progresser dans pas mal de domaines, nous ne voulons donc pas aller trop vite. Là, nous allons donner quelques concerts à l’étranger, donc on va voir comment ça se passe...

- Vincent, j’ai lu sur Belgorock des messages assez peu sympathiques à ton égard. Quelqu’un prétendant faire partie de l’ancien line-up d’Emma Peal te traîne littéralement dans la boue. Il te traite de menteur et prétend que tu as un casier judiciaire chargé. Qu’est-ce que tu réponds à cela ?

- Vincent : Si l’auteur de ces propos est vraiment un des deux anciens membres d’Emma Peal, ça doit être de la jalousie. Ce sont deux gars qui jouent de la musique depuis de nombreuses années mais qui ne sont jamais arrivés à rien. Ils voient que notre album sort, donc ils l’ont peut-être mauvaise, je ne sais pas... Mais je t’avoue que je commence à être habitué à ce type de réactions.

- Séverine : Ce n’est pas vraiment étonnant...

- Ce qui est dit au sujet de ton casier judiciaire, c’est vrai ?

- Vincent (hésitant) : Peut-être... (Rires) Ce n’est pas très important...

- Séverine : Tu as un casier, toi ? (Rires)

- Ca ne vous gêne pas que des gens qui recherchent des infos sur vous sur le net puissent tomber sur de tels propos ?

- Vincent : Non, et je ne vais de toute façon pas m’amuser à aller répondre. Je crois que dès que tu deviens, d’une manière ou d’une autre, une personne publique, tu t’exposes à la jalousie, à la méchanceté, aux ragots... Il faut vivre avec.

- Pourquoi les deux ex-Emma Peal ont-ils quitté le groupe ?

- Vincent : Je savais dès le départ que si on voulait réussir dans le métier de la musique, il faudrait s’investir à fond et ne faire que ça. Malheureusement, pour diverses raisons, mes deux camarades n’y arrivaient pas, ils ne venaient pas répéter régulièrement, etc. Je leur ai donné deux mois pour réfléchir et, une semaine plus tard, ils sont venus me dire qu’ils n’y arriveraient pas. Ils ont jeté l’éponge.

- Et tu as donc formé un nouveau groupe...

- Vincent : C’est ça. Après une pause d’environ un an, je me suis entouré de Séverine et de la chanteuse, Tamara. Alors qu’au départ, j’étais l’unique compositeur du groupe, les filles s’impliquent aujourd’hui davantage et apportent leurs idées. C’est donc un réel pas en avant.

- Sur Belgorock, ton mystérieux détracteur met aussi en doute le fait que tu aies rencontrée l’actrice Diana Rigg (ndlr : qui jouait Emma Peel dans la série The Avengers), comme tu le prétends dans la bio du groupe...

- Vincent : Pourtant, je l’ai bel et bien rencontrée ! Ce n’est certes pas une grande copine à moi, mais on s’est croisés à Londres, lors d’un défilé de mode. Je lui ai demandé si je pouvais utiliser le nom Emma Peel pour mon groupe et elle m’a conseillé d’en changer au moins une lettre, afin d’éviter des problèmes de droits...

- De manière générale, que pensez-vous des webzines indépendants qui sévissent sur le net ?

- Vincent : Franchement, on aime bien. Les webzines, ça nous intéresse beaucoup. Je trouve que c’est utile que certains parlent d’autre chose que de Bang, etc. C’est en partie grâce à des gens comme vous qu’on se fait connaître, y compris hors de nos frontières. Que ce soit Pop-Rock, Belgorock, Music Progressive, etc. On ne peut que vous inciter à continuer.

Photos : (c) Philippe Carly (www.newwavephotos.com). Droits réservés.





Jérôme Delvaux