Pop-Rock.com


Paris, 19 octobre 2007
Dominique A : "Plus que jamais, j’ai envie d’électricité"
Interview

lundi 22 octobre 2007, par Boris Ryczek

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Avec Sur nos forces motrices, son premier album live, Dominique A retrouve les musiciens de L’horizon et revisite avec eux l’ensemble de sa discographie. L’occasion de revenir avec lui sur son travail créatif, en studio et sur scène, et sur quelques mystères d’une œuvre évidemment centrale dans la chanson et le rock français d’aujourd’hui.


- Pop-Rock.com : On a présenté Sur nos forces motrices comme un best of live ? Qu’en penses-tu ?

- Dominique A : Ce n’est pas un best-of au sens stict, c’est avant tout un live. Le but, c’était plus d’avoir quelque chose de l’ordre du panorama, que chaque disque soit représenté au minimum par une chanson. Mais la chanson qui représente chaque disque n’est pas forcément la plus emblématique. Je ne pense pas qu’Exit soit la plus emblématique de Remué, par exemple. Malgré tout, il y a quand même des grosses pièces comme La mémoire neuve, Pour la peau ou la chanson L’horizon. Il était clair dans mon esprit qu’il fallait qu’elles apparaissent parce que ce sont aussi des morceaux de bravoure en concert et c’est ce que je privilégiais. Parfois, des chansons secondaires peuvent se révéler sur scène les plus marquantes parce qu’on a trouvé en groupe une façon de les jouer qui transcende l’original.

- C’était difficile de sélectionner les morceaux, au sein de ce que vous avez joué avec les musiciens, pendant la tournée ?

- Non parce qu’on jouait beaucoup L’horizon et moi je ne voulais pas qu’il soit surreprésenté. Donc finalement, il y a peu d’autres morceaux qui ne faisaient pas partie de cet album et qui ont été écartés. Ce qui a été pénible parfois, ça a été de renoncer à certains morceaux de L’horizon, comme Où sont les lions, parce qu’il n’y avait pas de bon enregistrement sur la bande. J’aurais bien mis Retour au quartier lointain, aussi, mais les enregistrements étaient pourris. Donc au bout d’un moment on a fait avec ce qu’on avait. Une chanson comme La relève, je n’avais pas prévu une seule seconde de l’inclure, mais on est tombé sur une bonne version et on s’est dit : « il faut la mixer. Il se passe quelque chose ». Et cette imprévisibilité caractérise bien ce genre de projets : il faut capter ce qui se passe, sans rester braqué sur ce qu’on avait prévu. Et du coup, il faut compter avec les imprévus du concert comme de l’enregistrement.

- Le hasard est plus présent, sur l’enregistrement d’un live que sur un album studio ?

- (Hésitations) Je ne sais pas trop, en fait. Ce que je cherche en studio comme en concert, c’est de partir d’une structure très cadrée, une chanson écrite, et d’optimiser les accidents, de les exploiter au maximum quand ils sont heureux. Sur un live, c’est plus délicat, car il peut se passer des choses fabuleuses à un moment donné, suivies d’un pain énorme à cause duquel le morceau est inutilisable ! C’est beaucoup plus fragile, un enregistrement live. A tout moment, on se demande si on a vraiment quelque chose, sachant qu’on ne peut pas reprendre. Le travail de mix est également énorme. Dominique Brusson a dû refaire en studio tous les effets qu’il envoyait sur scène, parce que sur la bande, tout était plat. Il a dû recréer toute l’ambiance du concert.

- Dominique Brusson, qui a fait à la fois le son façade de la tournée et le mixage de l’album, est aujourd’hui ton plus ancien collaborateur. On le trouvait déjà au générique de l’album Remué...

- Même avant, il avait participé au premier album de Françoiz Breut, et on travaille en concert ensemble depuis 1996. On est vraiment très amis, et on se comprend au quart de tour. On évolue ensemble dans notre travail. On se marre, quel que soit le contenu des chansons, ce qui est déterminant pour moi. C’est quelqu’un qui s’investit à 100% et qui est très psychologue en studio. D’un point de vue créatif, c’est vraiment mon alter ego.

- Il est responsable avec toi de la création du son Dominique A ?

- Oui, il prend mes idées et celles du groupe et il m’aide à les réaliser, en me faisant voir ce qui est plus ou moins fort. Son avis sur mes morceaux est très déterminant. Si je sens qu’il n’est pas excité par un morceau, je ne vais pas chercher à le convaincre absolument. Je vais plutôt le mettre de côté, en me disant : « on verra ça plus tard ». Ce n’est pas qu’il a la science infuse, c’est un être de jugement comme tout un chacun, mais j’aime bien que les gens soient motivés par les morceaux sur lesquels on travaille. C’est un indicateur de leur valeur.

- Comment caractériserais-tu ton style ? Dans tes paroles comme dans ta musique, j’ai l’impression qu’il y a en permanence un mélange de lyrisme et d’énigme... Est-ce que tu es d’accord ?

- Oui, j’aime qu’il y ait du lyrisme dans mes chansons. Mais j’ai trouvé récemment une expression pour le définir, celle de « lyrisme contrarié ». C’est un lyrisme qui ne va pas jusqu’au bout du lyrisme. Le lyrisme supposerait d’y aller à fond, bras grands ouvert. Moi, j’ai souvent l’impression de travailler sur un terrain lyrique et de faire machine arrière. Parce qu’il y a chez moi une volonté d’effacement ou de retrait, par rapport à la musique ou aux thèmes abordés, de façon à ce que ça ne devienne pas larmoyant ou mélodramatique.

- Est-ce de la pudeur ?

- Non, c’est une forme de retenue. Sinon, je trouve que ça devient marrant, qu’on obtient l’inverse de l’effet recherché ! J’aime les choses entre deux eaux, un peu opaques. Les chansons qui me suivent depuis des années sont souvent celles qui ont de vraies zones d’ombre, quant au sens de leurs paroles... Il y a un plaisir dur à définir, qui est durable ou pas. Une chanson comme Le commerce de l’eau, qui est une de mes préférées, je ne saurais pas dire ce qui l’a motivée. Elle n’a pas de thème précis. Mon son, quant à lui, est toujours évolutif, car il est extrêmement dépendant des gens avec qui je travaille. Sur Nos Forces Motrices, par exemple, a vraiment le son du groupe : on sonne comme ça tous les cinq. Je n’ai pas l’impression d’avoir un son propre. J’ai des lignes directrices, depuis le départ : un certain lyrisme, une volonté de conserver un mystère, une opacité... Mais j’ose espérer que le son évolue. Chaque fois que j’entame une collaboration avec quelqu’un, j’attends qu’il se passe quelque chose, de voir ce que ça donne entre nous, pour à un moment orienter le débat. Mais moins je l’oriente moins j’ai à intervenir, plus je suis heureux. Quand je te disais que je cherchais à optimiser les accidents, c’est ce que je voulais dire : je cherche à partir de quelque chose qui se produit entre des gens qui jouent ensemble pour finaliser une chanson.

- La constante, dans ta signature musicale, n’est-elle pas un certain côté obsédant, qu’on retrouve dans tes riffs de guitare ?

- Je fais assez peu de morceaux avec une structure très élaborée. Ils reposent souvent sur une idée musicale, un thème, qui court le long de la chanson. Je reste attaché à des musiques répétitives comme celle de Suicide. Le « less is more » m’obsède toujours. Après, il faut parfois passer à autre chose. C’est comme ça que des chansons comme L’horizon ou La relève sont nées. J’avais une volonté de construction, d’emboîtement de parties différentes. Elles sont plus évolutives, charpentées et structurées. Mais c’est vrai que j’aime bien cette litanie musicale. Le commerce de l’eau est une chanson bâtie sur le balancement de deux notes. C’est d’ailleurs le fruit du plus grand des hasards. Au début, je voulais que ce soit une chanson folk en arpèges à la Leonard Cohen et puis Sacha Toorop, le batteur, s’est mis à jouer cette grosse rythmique. Je me suis dit : « tiens, c’est pas mal, ça », il m’a dit : « ça pourrait fonctionner avec deux notes », j’ai appuyé sur ma pédale et j’ai trouvé ce qu’on entend sur le disque. Une idée en entraîne une autre et à la fin de la journée, tu as un morceau que tu ne reconnais pas. A la base, cette chanson n’était même pas censée être sur Auguri, parce que des chansons folk, il y en avait suffisamment.

- La chanson L’amour, qui ouvre Sur nos forces motrices, a également changé de dimension depuis Si je connais Harry, ton deuxième album. Est-ce que tu penses que les morceaux peuvent changer de sens, en changeant d’interprétation ?

- De sens, je ne sais pas... Mais L’amour sonne presque comme une nouvelle chanson. Ici, c’est lié à un riff de saxophone. On l’a répété avant de repartir en tournée. On avait besoin de nouveaux morceaux et on manquait de temps, donc on en a cherché qui avaient une structure simple. J’avais envie de piocher dans mes vieux, vieux morceaux, parce que leur structure est très basique. Donc on est parti là-dessus, et tout de suite, Daniel Paboeuf, le saxophoniste, a trouvé ce riff, Jérôme Bensoussan a trouvé une rythmique à la batterie, et ça a coloré tout le morceau sans qu’on ait besoin de chercher. Et le résultat est à mille lieues de l’original. C’est le prototype d’un morceau dont le destin est déterminé par le jeu entre les musiciens. A aucun moment, je me suis dit : « je veux absolument qu’on rejoue L’amour sur scène ». Ça a fonctionné à ce moment-là et j’ai tenu à ce qu’il ouvre le disque parce que j’adorais la coloration qu’il donnait à l’ensemble de l’album, quitte à mentir un petit peu. Il est trompeur par rapport au reste du disque, beaucoup plus lumineux. Mais psychologiquement, il aide les gens à rentrer sans être rebutés. Si j’avais commencé par Bowling, la sensation d’ensemble aurait été très différente. De la même façon, sur Remué, le fait d’ouvrir par Comment certains vivent colore, ou plutôt décolore définitivement le disque. L’ouverture d’un disque, pour moi, représente 30% de la perception que tu vas pouvoir suggérer.

- En revanche tu ne commençais pas ta tournée par L’amour ?

- Non, on commençait la deuxième partie de la tournée par Revoir les choses. Ça nous permettait de rentrer tranquillement dans la musique et de régler le son. En première partie de tournée, on faisait quelque chose qui était un poil gonflé, avec le recul : on commençait par Music-Hall, suivie de Pour la peau. Or, toute la première partie du morceau est très atmosphérique. Donc on démarrait à pas de loups, par dix minutes très feutrées qui permettaient à Dominique Brusson de trouver ses repères. Mais c’était un peu raide, on sentait un véritable soulagement quand ça pétait enfin dans Pour la peau !

- Tu te sens un rockeur français, aujourd’hui ?

- Non, j’aime bien faire du potin, mais ça ne me préoccupe pas. Globalement, je suis un bâtard, je suis pétri de chanson française presque à mon corps défendant, mais plus que jamais, j’ai envie d’électricité. Et plus le temps passe, plus j’ai envie que ce soit pétaradant, énergique. Je pense qu’actuellement, on sature vachement avec les disques au son acoustique, avec la scène néo-folk chantée en français. Il y a un vrai ras-le-bol. Mais je ne sais pas si je suis un rockeur. J’y ai renoncé depuis des années !

- Comment te sens-tu, face à la chanson française de maintenant. Il y a plus de dix ans, à la sortie de La mémoire neuve, Les Inrockuptibles titraient « Dominique A, la chanson française dont vous n’aurez pas honte ». Puis tu as fait école, on a vu apparaître toute une génération de chanteurs qui se réclament de ton œuvre. Comment vis-tu cette évolution ?

- Ça rejoint ce dont je te parlais. Je crois qu’aujourd’hui il y a des gens qui écrivent très bien, et d’autres qui sont dans un truc très rock, mais que les deux n’arrivent pas trop à se marier. Il y a trop d’opposition entre ceux qui cherchent avant tout à raconter quelque chose et ceux qui cherchent avant tout à donner de l’énergie. Je crois que l’avenir est dans cette rencontre. Ce qu’on appelle la nouvelle chanson française manque un peu de mordant, et à mon avis, ça va amener les choses à mourir d’elles-mêmes. Quant à moi, je taille ma route, je ne me sens aucune responsabilité envers les gens qui se réclament de moi. J’aime beaucoup le travail d’Arman Melies, de Seers ou de Bertrand Belin et je les remercie. Je me sens une affinité évidente avec eux. Mais d’autres me renvoient à une sorte de caricature de moi-même. Souvent, je reçois des maquettes et j’ai envie de répondre : « Merci, c’est très flatteur pour moi, mais ça ne va nulle part ». Il faudrait passer à autre chose. J’ai l’impression que la messe a été dite. D’une certaine façon, je ne veux pas me situer. Il faut sans arrêt se décentrer par rapport à la place qu’on est censé occuper. Parce qu’avec le temps, le périmètre qu’on t’accorde est de plus en plus cerné. A toi de tirer sur les angles pour faire en sorte que le carré devienne octogonal. Et c’est passionnant. Dans ce que j’entends, la prise de risque n’est pas toujours là où on le pense, et je ne suis pas toujours excité par ce dont on me rapproche.

- Sur L’horizon, La pleureuse s’apparente à une sorte de manifeste de mélancolie assumée. Ce sourire en coin que tu évoques dans les paroles fait-il partie des choses qui t’agacent dans la chanson française d’aujourd’hui ?

- Bien sûr ! Tous les sourires en coin m’agacent. Et le sourire en coin n’est pas le pire, le pire c’est la franche rigolade. On peut considérer que la chanson relève du simple divertissement. Mais le divertissement peut prendre des formes multiples. Je considère ce que je fais comme une forme de divertissement, ou d’entertainment, mais je pense que plus on se rapproche du divertissement, plus on s’éloigne de l’art. Et c’est quand même ce vers quoi j’ai envie d’aller, vers quelque chose d’artistique.

- Certains milieux culturels ont tendance à considérer la chanson comme un éternel divertissement...

- Je pense que le message a fini par passer qu’il peut y avoir une démarche artistique dans la chanson. Mais c’est vrai que ça ne va pas de soi et qu’il faut remettre sans cesse le métier à l’ouvrage. Des artistes, il y en a plein, mais des gens qui font des choses artistiques, il y en a peu. Beaucoup gravitent autour de l’art, s’en rapprochent, le chatouillent... Moi, je ne suis attiré que par les choses qui s’inscrivent franchement dans une démarche artistique. La chanson est à la base quelque chose de pas rebutant, d’a priori séduisant, donc ce n’est pas la peine d’en rajouter. Au contraire, c’est une discipline ouverte, susceptible de plaire à plein de gens, donc pourquoi ne pas s’en servir pour faire passer des choses un petit peu plus difficiles ou exigeantes ?

- Tu joues Le courage des oiseaux à chaque concert depuis ton début de carrière, et à chaque fois d’une façon différente. Quel rapport entretiens-tu avec ce qu’on pourrait appeler ton classique, d’une certaine manière ?

- Un rapport de franche camaraderie ! Je suis toujours en empathie avec ce morceau. Je sens qu’il me colle toujours à la peau et j’ai toujours du plaisir à le jouer. Cette espèce d’haïku au milieu de la chanson : « Si seulement nous avions / Le courage des oiseaux / Qui chantent dans le vent glacé » me correspond totalement. Si l’on ne devait retenir qu’une seule phrase de ce que j’ai écrit, ce serait celle-là et ça me convient tout à fait. C’est même troublant car plus le temps passe, plus j’ai l’impression que je pourrais me résorber, me transformer moi-même en Courage des oiseaux ! Après, je n’ai pas envie de jouer seulement cette chanson, mais c’est difficile d’écrire quelque chose d’aussi marquant. C’est comme une seconde peau.



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Boris Ryczek





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Accounting Case Solutions
(1/2) 4 mai 2016, par John Martin
Dominique A : "Plus que jamais, j’ai envie d’électricité"
(2/2) 15 avril 2016




Accounting Case Solutions

4 mai 2016, par John Martin [retour au début des forums]

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Accounting Case Solutions

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Dominique A : "Plus que jamais, j’ai envie d’électricité"

15 avril 2016 [retour au début des forums]

Nice interview. They really got that wonderful music that any fan would love to listen. - Green Water Technologies

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