Pop-Rock.com


Bruxelles, 28 novembre 2006
Cosy Mozzy : "Je me suis intéressé à l’électro à cause de Robert Smith"
Interview

lundi 18 décembre 2006, par Jérôme Delvaux

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A 29 ans, Renaud Deru, alias Cosy Mozzy, est incontestablement l’une des principales figures du monde de la nuit en Belgique. DJ résident et cofondateur - avec Lorenzo Serra - des soirées Dirty Dancing, il a su transformer un Mirano moribond en place to be incontournable des chaudes nuits bruxelloises. Mais ce n’est pas tout, le gaillard gère aussi son label de disques (Dirty Dancing Recordings) et défend son concept en radio, dans sa propre émission (Dirty FM, chaque samedi soir sur Pure), ainsi que sur la scène de nombreux festivals chaque été. Nous avons eu envie d’en s’avoir plus sur l’insolente réussite de ce personnage hors du commun lors d’un face à face, au Café Belga.

- Pop-Rock.com : Renaud, est-ce que tu te souviens de ton tout premier set en public ?

- Cosy Mozzy : Oui, c’était au Dali’s Bar... (Il réfléchit). Ca doit faire environ huit ans. C’est Sven, alias S-Venus, l’un des propriétaires du bar à l’époque, qui m’y avait donné ma chance après m’avoir entendu sur cassette. J’allais souvent au Dali’s Bar et je faisais partie de ces gamins qui regardent le DJ, veulent en savoir plus sur les disques qu’il passe, prennent des notes, etc. S-Venus m’a lancé, et je reproduis un peu cela aujourd’hui avec Mickey, qui est un de nos nouveaux résidents au Dirty Dancing. Quand je lui ai proposé une résidence chez nous, je savais pour l’avoir entendu sur cassette qu’il avait un certain talent, mais je ne l’avais jamais vu jouer...

- Tu ne l’avais jamais vu au Café Central ?

- Je l’y ai vu, mais c’était après lui avoir proposé de mixer chez nous. J’ai vraiment fonctionné à l’instinct.

- C’est une vraie prise de risques...

- Oui, car c’est un garçon qui vient seulement d’avoir 19 ans, et il n’en avait que 18 quand je l’ai recruté... mais je sais qu’il est bon.

- On peut dire que tu l’as parrainé ?

- Mais carrément ! Et c’est une manière, pour un type comme moi qui a déjà beaucoup joué, d’un peu penser à la suite. Je pourrais faire du management, des choses comme ça. C’est un plaisir de lancer des jeunes dans le bain et de voir que ça marche pour eux. Supposons que Mickey se mette à bien fonctionner, et je sais que ce sera le cas, on se souviendra que c’est Cosy Mozzy qui l’a lancé. C’est une manière de continuer à exister...

- Tu as galéré à tes débuts ?

- Oui, j’ai vraiment dû me battre pour arriver à jouer dans de chouettes endroits, car à l’époque, le milieu était très fermé. Toutes les places à prendre étaient prises. Les pères fondateurs du mouvement en Belgique voyaient bien que la relève était là, mais ils ne voulaient pas perdre leur place. Maintenant, tous les bars et tous les fashion shows ont leur DJ. On voit bien que le métier de DJ est devenu un métier fourre-tout. Il y a des selectors, des gens qui viennent du cinéma qui se mettent à passer des disques et ça ramène autant de monde ; il y a des gens qui viennent du rock qui font des DJ sets, des mecs comme Andrew Fletcher (ndlr : de Depeche Mode) qui font des sets à 10.000 euros par soir entre deux albums. Je suis d’ailleurs en train de discuter avec Jean de Montevideo, qui a un passé de DJ, pour qu’il vienne faire un set au Mirano... Tout ça pour dire qu’il y a beaucoup plus d’opportunités aujourd’hui qu’à l’époque où j’ai débuté, mais c’est désormais un peu tout et n’importe quoi aussi. Voyant cela, je tenais vraiment à faire partie de ceux qui font tout pour essayer de lancer des petits jeunes qui ont du talent, c’est aussi comme ça que la relève s’assure. Je le vois bien au Dirty Dancing, moi j’ai 29 ans et notre public a en moyenne de 22 à 30 ans, avec une majorité de personnes entre 22 et 25, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas de la même génération que moi et qui n’ont donc pas écouté les mêmes choses que moi. Je crois qu’il y a un moment où il faut savoir faire preuve d’humilité et progressivement céder la place aux jeunes... Mais je ne suis pas en train de tirer ma révérence non plus, que ce soit bien clair (Rires).

- Tu n’es pas venu nous annoncer que tu prenais ta retraite ?

- Non (Rires), mais c’est vrai que j’aimerais pouvoir jouer un peu moins dans les années à venir, pouvoir me concentrer sur de la production...

- La production de tes propres morceaux ?

- Oui, voilà. Le rêve, c’est de jouer tes propres morceaux devant ton public, dans ton club. C’est énorme, ça. Je ne sais pas si j’y arriverai, mais c’est une envie que j’ai. En tout cas, en attendant, je prends presque autant de plaisir à jouer moi-même qu’à voir un jeune mec que j’ai lancé s’épanouir derrière les platines. Avant, ça me démangeait, chaque fois que je sortais j’avais envie de mixer, même si je n’étais pas prévu au programme. C’est moins le cas aujourd’hui.

- Être DJ, pour toi, c’était un rêve de gosse ?

- Ah oui, complètement. Mes deux plus grands rêves de gosse étaient d’être DJ et de faire de la radio. C’est assez proche car ma vision de la radio, étant gamin, était celle d’un DJ... J’avais installé un petit studio dans ma chambre d’adolescent, vers 13 ou 14 ans. Je jouais aussi de la batterie, j’ai été batteur dans plusieurs groupes. J’ai arrêté la batterie à 19 ans, quand j’ai pris mon appartement et que je ne pouvais pas l’y emmener avec moi. La batterie, je suis d’ailleurs en train de m’y remettre...

- Dans l’idée de jouer dans un groupe ?

- Jouer dans un groupe, peut-être, mais surtout dans l’idée de me défouler.

- Ce n’est pas très étonnant car tu fais partie de ces DJ d’electro qui ont la réputation d’avoir un vrai background rock...

- Je viens profondément du rock. J’ai toujours été fan de Cure, qui est un groupe qui m’a énormément marqué et que je continue de beaucoup écouter. Sur mon i-Pod, je crois que je dois avoir cinq ou six mille tracks que j’ai achetés - car je n’ai jamais downloadé un seul morceau gratuitement, je refuse de le faire -, et 99 % de ces titres, c’est du rock ! Je viens de là, en fait. J’ai découvert la musique électronique dans une interview de Robert Smith. On lui demandait ce qu’il écoutait chez lui, c’était début 90, juste après Mixed up, et il a répondu qu’il écoutait à peu près tout de la discographie du label Mo’Wax. Moi, novice total, je n’y connaissais rien, je me suis retrouvé à la médiathèque, avec mon argent de poche du mois, et j’ai loué tout ce que j’ai trouvé de Mo’Wax. Et j’ai adoré. J’étais poussé par ce fanatisme de Cure qui m’animait à ce moment-là ; j’avais les cheveux en pétard, je me maquillais. Comme mes parents refusaient que je m’habille comme ça, je partais le matin avec un sac où j’avais planqué mes combat-shoes, ma chemise Cure, etc. J’étais même plutôt anti-électronique à cette époque-là, car l’album Mixed up m’était apparu comme une trahison de la part de Cure. Enfin bref, Robert Smith m’a amené à écouter Mo’Wax, avec les débuts de DJ Krush, de la drum’n’bass, beaucoup de samples, des choses dans ce genre-là, et j’ai été fasciné. Cela m’a amené à connaître Ninja Tunes et d’autres artistes dans ce style. J’écoutais tout cela en parallèle du rock alternatif et de la pop, car outre Cure, j’adorais des groupes comme My Bloody Valentine, Curve, Alice In Chains et même les débuts de Radiohead.

- Et Bonzaï ?

- Bonzaï non, au contraire. L’image et le son de Bonzaï étaient tellement agressifs et, entre guillemets, Cherry Moon, que je n’ai jamais accroché. Je suis passé de Ninja Tunes à des choses plus house comme Orbital et The Orb. Jusqu’au jour où je suis tombé sur une station qui s’appelait Radio Crystal. C’était une petite radio qui était basée à l’arrière de la place Sainctelette, dans un vieux bâtiment. Toute l’émulation de la scène électronique belge est passée par là, avec un mec comme Nicolas Deckmyn, qui s’occupe du site Noctis.com. Il animait une émission qui s’appelait Some like it house. C’est en l’écoutant que je suis tombé sur un set de Common Factor, c’est un mec de Chicago qui a vécu un temps en Belgique ; mais aussi de Carl Craig, et ça me parlait à mort. J’ai écouté la cassette pendant un été entier et, à la fin, j’étais complètement convaincu, je savais que voulais mixer. A l’époque, j’animais déjà dans des fêtes, et notamment dans les Ravens Party, des soirées qu’on organisait avec d’autres fans de Cure de l’école. La pièce était éclairée à la bougie, on devait être environ 200 et je mixais...

- C’était un trip un peu gothique ?

- Un peu, oui, mais sans tomber dans l’extrême, c’était plutôt new wave. J’animais aussi d’autres soirées pour l’école... J’avais mon petit réseau, j’étais le mec qui passait les disques.

- Des soirées de mariage, tu en as fait ?

- Oui, étant gamin, j’en ai fait une dizaine. Pour moi, pouvoir jouer pendant des heures pour des gens qui dansent, c’était l’extase absolue.

- Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

- J’ai dû arrêter mes études et j’ai ouvert un vidéo-club, à 19 ans, à Woluwé-Saint-Lambert. J’étais associé avec un ami avec qui j’avais un deal : il amenait l’argent et moi j’amenais mon expérience. A l’arrière du magasin, j’ai ouvert un petit disquaire d’occasion qui n’était ouvert que le dimanche de 17 à 22h. Ca a duré pendant un an et demi et j’ai vu passer des DJ de l’époque, je me suis fait des contacts. De là est partie l’idée de lancer les soirées Movida. C’était sur une péniche, à Bruxelles, et ça marchait très bien. Ensuite, je suis passé aux soirées Blow-Up qu’on proposait au Studio Athanor, en plein centre-ville. Avec Blow-Up, on a organisé une soirée avec les 2 Many DJ’s et LCD Soundsystem au Mirano, en partenariat avec le magazine Technikart...

- C’était à une époque où le Mirano était moribond, n’est-ce pas ?

- Oui, le Mirano était fermé et clairement à la recherche d’une seconde jeunesse. Beaucoup de gens se plaignaient qu’il n’y avait plus grand-chose à faire à Bruxelles et cette soirée a été un très grand succès. Cela a démontré qu’il avait moyen de faire avancer les choses. Dans le même temps, quelques clubs s’étaient ouverts, les 2 Many DJ’s et The Glimmers étaient en train de cartonner, et on sentait que quelque chose allait se passer. C’est dans ce contexte que Lorenzo Serra - que j’avais rencontré dans d’autres circonstances - et moi-même, nous nous sommes présentés devant le propriétaire du Mirano avec un dossier qui s’appelait Dirty Dancing.

- Qu’est-ce qu’il y avait dans ce dossier ?

- C’était une sorte d’état des lieux de la nuit bruxelloise qui était un peu emmerdante à ce moment-là, puisqu’il ne se passait plus grand-chose en ville, tout le monde s’accordait à le dire. On proposait donc quelques pistes de solutions...

- Le concept Dirty Dancing, donc. Peux-tu nous le définir ?

- Ce que nous voulions vraiment Lorenzo et moi, c’était de rendre à la nuit bruxelloise un vrai éclectisme. A cette époque, si tu voulais écouter de la techno, tu allais au Fuse, si tu voulais écouter de la house, c’était ailleurs, et si tu voulais écouter du rock, ce n’était même pas possible en club. Les publics ne se mélangeaient pas, ou très peu, et nous trouvions cela un peu dommage. C’est avec l’arrivée des 2 Many DJ’s et cette fameuse compilation mixée (ndlr : Radio Soulwax) qu’ils ont sortie et qui reste aujourd’hui un classique culte absolu que les mentalités ont changé. Beaucoup de gens qui n’écoutaient que du rock ont trouvé cette compile incroyable. Moi-même, venant du rock, je me suis senti très proche de ce mouvement et j’ai eu envie de jouer la carte de cet éclectisme-là. L’idée de base du Dirty Dancing, c’est donc de réunir plusieurs types de publics sur une même piste et que chacun puisse s’amuser sans se sentir mal à l’aise ou avoir l’impression de ne pas être à sa place. Au niveau musical, on passe du rock, de l’electro, de la minimale... On s’ouvre aussi à divers types d’évènements tels que des concerts, des vernissages, de la mode, etc. Nous voulions une ouverture d’esprit et un éclectisme, quelque chose de très sain et respectueux des goûts de chacun.

- Le public bruxellois n’était pas vraiment habitué à cet éclectisme...

- Oui. Encore aujourd’hui, on reçoit des mails de gens qui n’accrochent pas au concept. Il y en a un qui m’a dit qu’il était venu la semaine passée et qu’il y avait trop de petzouilles. Et alors ? La semaine d’avant, il y avait plein de branchés, et celle d’avant, c’était plein de gays. Et quoi ? A ces personnes-là, je leur réponds qu’ils sont juste sectaires. Je veux que le Dirty Dancing soit un endroit où chacun puisse trouver la place qui est la sienne.

- Vous avez pourtant une door policy assez stricte. Chaque semaine, il y a pas mal de gens qui ne peuvent pas entrer...

- Une door policy, tous les clubs en ont une. La nôtre est certainement moins stricte que d’autres puisqu’on essaie justement d’être éclectiques et de plaire à plusieurs styles de gens différents. Il est toutefois vrai que pour maintenir cet éclectisme, nous sommes parfois obligés de filtrer. Lorsqu’on constate un soir qu’il y a, par exemple, un peu trop de petits cols à carreaux, on ne va plus en accepter et plutôt laisser entrer des gens plus branchés, pour essayer d’équilibrer les styles en présence. C’est un calcul d’apothicaire, cela peut paraître con, mais c’est comme ça que ça marche. En matière de sélection à l’entrée, on ne veut pas être stricts, on veut être qualitatifs. Ce n’est pas pareil. On ne veut pas qu’il y ait un genre vestimentaire particulier qui soit prédominant. Pas plus qu’une ethnie ou une orientation sexuelle, d’ailleurs.

- Quels conseils donnerais-tu aux personnes qui veulent être sûres de pouvoir entrer ?

- Si vous savez pourquoi vous venez au Dirty Dancing, vous entrerez. Si vous pouvez dire au portier qui est le guest du soir et que vous expliquez que vous venez pour le voir jouer, vous entrerez toujours, même si vous arrivez avec une plume dans le cul (Rires).

- Le Dirty Dancing est aussi présent en radio, sur Pure FM, où tu animes l’émission Dirty FM tous les samedis...

- Oui, c’est un des médias que nous avons la chance de pouvoir exploiter. Je produis l’émission et j’essaie de faire découvrir une musique qu’on ne pourrait peut-être pas nécessairement jouer dans le club car ce sont des morceaux très pointus et certainement moins dansants, qu’on a rarement l’occasion d’entendre. J’ai beaucoup de chance d’avoir ce média qui, pour moi, est complémentaire au club. Par les sets que j’y joue, qui sont eux aussi très éclectiques, et par les guests que j’y invite, j’essaie de donner une idée de ce que peut être notre vision de la musique au Dirty Dancing.

- Tu as dit quelque chose de très intéressant tout à l’heure, c’est que tu ne télécharges jamais illégalement. Comment est-ce que tu te fournis en disques ?

- Je dois recevoir environ entre 700 et 800 tracks par mois, généralement plusieurs semaines avant leur sortie. Il s’agit surtout de MP3, mais aussi de CD et de vinyles. Je fais un premier tri et quand j’aime vraiment un morceau, je le joue et, dès qu’il sort, je l’achète. Je suis assez fétichiste, il faut que je possède l’objet. Je suis un vrai collectionneur. Chez moi, j’ai des centaines de CD. Je dois avoir mille disques de disco, au moins le double en rock et cinq fois ça en électronique. C’est une cave remplie !

- Et tu as même le DVD des Enfoirés...

- Je vois que tu as regardé l’émission de télé (ndlr : VW Escape TV) avec Anita Lixel et Raphaël Charlier (Rires). Oui, j’ai le DVD des Enfoirés, et je l’ai acheté en plus. Les Enfoirés, ils m’ont toujours fait passer un bon moment à la téloche. Je trouve que c’est une bonne cause... Quoi qu’il en soit, acheter ce DVD-là, c’était une erreur. Il n’est pas bien. Mais je n’ai honte d’aucun de mes goûts...

- En plus du reste, tu t’occupes du label de disques Dirty Dancing Recordings, qui est un label en plein développement...

- Oui, tout à fait. Cela fera bientôt deux ans qu’il existe. On a sorti essentiellement des vinyles, mais aussi une double compilation en CD, Histoire d’amour, mixée par Sweatshop et moi-même. Ce label, c’est le résultat de ma rencontre avec des artistes non signés que je trouvais bons, des guests qu’on a fait venir au Dirty Dancing, mais aussi des résidents de chez nous. Samedi passé, on a fait un Battle of live avec huit artistes du label et ce fut un moment super émouvant. Il y avait 1.200 personnes à une heure du matin dans le club, c’est-à-dire autant de monde que pour la venue de Felix da Housecat. Ce fut un très grand moment, incroyable...

- Ce fut la meilleure soirée du Dirty ?

- Je serais incapable de te dire qu’elle fut la meilleure soirée, car cela dépend des époques. J’ai des souvenirs incroyables de la première venue de Felix da Housecat ; j’ai un souvenir tout aussi incroyable de la soirée avec Tiga, même si ce fut la grande panique pour nous car nous avions eu beaucoup trop de monde : il y avait 1.500 personnes dans le club et plus de 2.000 dehors qui attendaient de pouvoir entrer. Ce fut un moment partagé entre le plaisir de voir une soirée aussi réussie et une certaine crainte pour la sécurité des gens qui étaient à l’extérieur, tellement ils étaient nombreux et excités. Le concert de Montevideo reste un autre très grand moment, tout comme la venue de DJ Krush. Il y a eu plein de grands moments comme ça...

- Le concert de Montevideo, cela me semble important car c’est un groupe de rock qui joue dans une boîte... Ce n’est pas si fréquent.

- Complètement ! Mais le Mirano a un long historique en la matière, c’est là que Depeche Mode a donné son premier concert en Belgique.

- Auquel Philippe ici présent a d’ailleurs assisté...

- Ah oui ? C’est marrant car j’ai retrouvé des tonnes de photos dans le grenier du Mirano : des photos de la prestation de Prince, de Grace Jones ou de trucs moins excitants comme Viktor Lazlo (Rires). C’est une salle qui a vrai passé scénique. A ce propos, j’ai eu un échange vraiment intéressant et émouvant avec François Kevorkian - qui est venu jouer pendant six heures et ce fut incroyable, il y a deux semaines. On a fait un petit sound-check avant, on était juste à deux et il a pris la peine d’essayer de me connaître. J’étais assez ému car c’est un très grand homme que je respecte beaucoup. Il y a six ou sept ans, j’avais dit que le jour où je parvenais à faire venir François Kevorkian, je pouvais arrêter (Rires).

- Je comprends, car il a quand même mixé Electric Café de Kraftwerk et Violator de Depeche Mode...

- Tout à fait, et il a remixé The Cure également. Il a une carrière vraiment énorme... Bref, quand il est arrivé dans le club, je parlais avec lui et il m’a dit qu’il ressentait le même genre de vibe qu’au Studio 54... Alors moi je me suis brisé en cent mille morceaux, car ce n’est pas le genre de mecs qui fait des compliments gratuitement.

- Oui, il a l’air réservé...

- Extrêmement réservé, avec un humour pointu et sarcastique. Ce n’est pas un mec facile à cerner et quand il te lâche un truc comme ça, tu fonds ! Il y a le poids du passé, et voilà. En repartant, il m’a dit que des endroits comme celui-ci deviennent rarissimes. Des salles qui ont un passé sont souvent balayées par l’argent : on transforme les plus beaux des vieux clubs en supermarchés. Kevorkian, il nous a d’ailleurs recontactés pour nous dire qu’il voulait refaire une nouvelle soirée chez nous, toute une nuit. Je crois qu’on pourra peut-être proposer une François Kevorkian Story une fois par an, quelque chose comme ça.

- Vous allez lui proposer une résidence ?

- Non, c’est quelqu’un de trop respectable que pour le « saboter » en le faisant venir trop souvent. Il faut que ça reste des moments rares... Pour l’anecdote, quand il est venu, Florian Schneider était dans la salle. François m’avait demandé de mettre une personne sur la guest-list, je n’avais pas percuté en voyant le nom, puis j’ai réalisé que c’était LE Florian Schneider, leader de Kraftwerk. Alors voilà, quand tu as François Kevorkian qui te présente Florian Schneider dans ton club, tu as vraiment la main qui tremble. Ce fut un très grand moment.

- Rien qu’en en parlant, tu as l’air ému...

- Ben oui, c’est un métier passion...

- Tu en vis depuis combien de temps ?

- Uniquement de ça ? Depuis quatre ans.

- Et maintenant tu en vis bien ?

- Oui, très très bien. Il faut dire que je joue énormément. De maintenant à fin mai 2007, je n’ai plus un vendredi ou un samedi de libre.

- Tu joues à l’étranger également ?

- Oui, j’ai joué à Paris, mais aussi en Grèce, en Angleterre, en Allemagne...

- A Paris, tu as mixé au Pulp. Tu y fraies avec la faune parigo branchouille ? Ariel Wizman, etc. ?

- Non, Ariel Wizman, je l’ai rencontré ici à Bruxelles, à une soirée Proximus. C’était une chouette soirée, il y avait aussi Daan, etc. Mais tu sais, moi, la branchitude, ça me fait marrer. A Paris, la tendance, c’est de revenir aux vrais instruments. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion d’entendre l’album d’Alex Gopher. C’est de la pop et du rock : il n’y a pas une ligne d’électronique dessus... C’est assez surprenant. Mais ces gens-là, Alex Gopher, Etienne de Crécy et Cassius, c’est la french touch, ils sont d’une toute autre école que ceux que l’on considère comme les Parisiens branchés de la mouvance d’Ivan Smagghe, etc., qui sont très dark et très défonce. Ivan Smagghe, il s’est marié avec Aurore Daerden, qui est la fille de Michel Daerden d’ailleurs (Rires). Elle travaille dans la mode à Paris.

- Puisque tu parles de défonce, on parle souvent de l’omniprésence de la drogue dans les clubs. De ce côté, le Dirty Dancing a l’air relativement épargné. Vous donnez l’image d’un club plutôt propre, du moins en comparaison des boîtes flamandes des années 90...

- Oui, tout à fait. Je pense que c’est dû à ce mélange des publics. Il y a forcément des gens qui sont ecstasiés ou cokés, comme tu peux en voir dans des festivals ou dans des concerts rock, mais ils se laissent moins aller car ils se rendent compte que les gens autour d’eux ne sont pas forcément dans le même trip. Ils se sentent vite cons. Pourtant, il y a quand même des gens complètement à l’ouest dans ce club, je peux te le dire (Rires). Samedi passé, j’étais derrière les platines, je regardais la foule et je me rendais compte que tout le monde était complètement bourré - et je l’étais moi-même. A un moment, je me suis dit « mais quelle décadence ! ».

- Selon toi, ça y est, on recommence à s’amuser à Bruxelles ?

- Oh oui, vraiment, c’est clair. Quand je vois en été ce qui peut se passer, ici au Belga, ou dans des endroits comme le Gazon ou les Halles Saint-Géry, c’est génialissime. Il y a les soirées P3P qui fonctionnent bien, les soirées de Darko qui cartonnent, etc. Quelle chance on a : c’est une toute petite capitale et il y a énormément d’événements. Je trouve ça génial. Il y a quinze ans, chaque organisateur avait tendance à rester dans son coin, à jalouser les autres et à essayer de tirer la couverture à lui. De nos jours, ce n’est plus comme ça. Il y a une compétition inévitable, mais on peut parler d’une jalousie saine. On s’est rendus compte que plus il y a d’événements sur un même soir, le mieux c’est. Cela crée une excitation urbaine et une émulation. On sent un vrai mouvement, une envie de bouger. Tous les bars sont remplis, les gens s’entraînent mutuellement d’un endroit à l’autre, vont voir un concert puis dans vont plusieurs soirées sur une même nuit, etc. La ville vit.

- Il t’arrive de jouer dans d’autres clubs, mais accepterais-tu de mixer aux Jeux d’Hiver ?

- Là, tu me prends par les sentiments (Rires). Franchement, je crois que non, car ils vont totalement à l’encontre de ma vision de la nuit. Ils font autre chose et je n’ai pas à rentrer dans ce monde-là. Il y a des choses que j’ai accepté de faire et que je ne ferai plus. J’ai joué lors d’une soirée privée pour une entreprise dans un hangar à Anvers. On te paie 2.000 euros pour deux heures mais on te demande de passer du Clouseau, etc. Ca peut paraître génial mais quand tu rentres chez toi, tu as envie de pleurer. Et cet argent, tu l’as gagné tellement facilement que tu le dépenses pour des conneries parce que tu ne le respectes pas. C’est une question d’amour-propre... Dernièrement, on m’a demandé de passer Le lac du Connémara (Rires). J’ai trouvé ça trop fort, j’ai arrêté. J’ai laissé mon cachet et je suis parti. L’argent peut être une descente aux enfers, il faut vraiment faire gaffe avec ça. Dans un club en Hollande, on a refusé de laisser entrer trois de mes amis qui venaient me voir jouer alors que j’avais demandé de les faire mettre sur la guest-list. Les portiers ne voulaient rien entendre, je n’ai pas compris pourquoi car il s’agit de gens très biens sous tous rapports... J’ai arrêté la musique, il y a eu un blanc dans le club, j’ai laissé l’argent et je suis parti. Pas seulement parce que mes amis ne pouvaient pas entrer, mais parce qu’on ne me respectait pas... et qu’on ne respecte rien. Quand tu sais que tu as trois potes qui ont fait 230 bornes pour te voir jouer, quel connard faut-il être pour refuser de les laisser entrer ? Je ne veux rien avoir à faire avec des gens comme ça. Quand je me sens pas dans mon monde, j’arrête. Cela me jouera peut-être des tours un jour, mais je me plais à croire que je garde mon intégrité.

- Tu animes des sets rock sous le nom d’Ozzy Mozzy...

- Oui, la première fois, c’était avec Stephen, il y a environ trois ans. On faisait les Heavy Metal DJ’s, une sorte de parodie de tous les clichés du hard-rock, avec des perruques, des t-shirts d’Iron Maiden, etc. On jouait du Kiss, du Slayer, mais aussi du Nirvana. C’est parti d’une blague. A la même époque, je jouais aux soirées Rock’n’Roll High School au Culture Club, à Gand. C’est là qu’on m’a trouvé ce nom, Ozzy Mozzy... Je n’y avais pas pensé et j’ai trouvé ça génial. Je continue donc de l’utiliser quand je joue un set non électronique.

- Tu l’a notamment fait lors du concert de Montevideo au Dirty...

- Oui, mais pas très longtemps, malheureusement, car je devais jouer près de Dijon après ce soir-là. Par contre, Ozzy Mozzy, je le fais surtout dans le Café Dirty, avec des sets axés pop, rock et disco. C’est sans doute là qu’on fera les DJ sets avec Montevideo et Tom Barman.

- Tom Barman ?

- Oui, c’est lui qui l’a demandé car il aime beaucoup le club. Il m’a envoyé un e-mail pour me dire qu’il souhaitait être résident dans la grande salle, mais j’ai refusé car il mixe de la techno et c’est pas le style de la maison, mais je voudrais qu’il joue des sets rocks et passions dans le café Dirty.

- Où en est ton projet Three Imaginary Boys ?

- C’est un projet que j’avais avec les deux DJ de Sweatshop. C’était à l’époque de la sortie de ma première compilation chez BMG, qui s’appelait Electrochic. Le résultat est ce qu’il est... Ce n’est pas génial. Je l’ai réentendu récemment et, avec le recul, je ne suis pas satisfait. C’est aussi sous ce nom-là qu’on a remixé Soldout et Superlux. Ce fut une bonne expérience, mais j’ai préféré mettre un terme à ce projet.

- Pour terminer, je voudrais qu’on parle de Cure. Qu’est-ce qui te plait le plus chez eux ?

- C’est la mélancolie. Les tracks de Cure que je préfère, ce sont les plus mélancoliques.

- Ce sont lesquels, selon toi ?

- Sur Kiss me, il y a If only tonight we could sleep, par exemple. Sur Disintegration, j’adore Plainsong, qui est incroyable. Quand j’étais ado, mes parents m’ont un jour retrouvé presque en transe, dans ma chambre, en train d’écouter Plainsong au casque. Sinon, je citerais aussi All cats are grey, Faith, en fait presque tout de la trilogie qui a débuté par Seventeen Seconds.

- A quel moment as-tu découvert le groupe ?

- Bien après cette trilogie, en fait. Moi j’ai découvert Cure avec Kiss me. Un morceau comme Just like Heaven, ça m’a rendu complètement fan. J’ai vraiment creusé le sujet et ça m’a amené à connaître d’autres groupes new wave comme Siouxsie & The Banshees et le projet The Glove (ndlr : de Robert Smith avec Steve Severin, bassiste des Banshees), même si c’était à l’époque de The top, qui n’est pas vraiment leur meilleur album, il y a des choses intéressantes. J’ai commencé à décrocher de Cure après Wish, en fait.

- Comme beaucoup de gens...

- Je pense, oui. Sur Wish, il y a Trust, Apart et From the edge of the deep green sea qui me parlent énormément. Beaucoup plus en tout cas que certains morceaux pop plus acidulés comme Friday I’m in love, par exemple.

- Tu ne dois donc pas beaucoup aimer leurs compilations ?

- Non, c’est vrai. Pour moi, sur un vrai best-of de Cure, il faut qu’on trouve If only tonight we could sleep et From the edge of the deep green sea, tous ces tracks mélancoliques, sinon ça n’a aucun sens. La première compile de singles, Staring at the sea, c’est un aspect des choses, je l’écoute, mais ce n’est pas ce que je préfère.

- Et Pornography, qui est encore plus sombre et violent, ça te branche ?

- J’ai eu du mal à rentrer dedans à l’époque, et puis j’ai beaucoup accroché. Pour le moment, étrangement, j’écoute surtout Three imaginary boys et Boys don’t cry - qui forment un seul et même album. J’aime ce côté à la fois pop, rock et punk... Il y a des trucs vraiment mortels dessus. C’est de ces deux albums-là que je mixe le plus de tracks. Une chanson comme 10:15 Saturday night, par exemple, je la joue souvent.

- Oui, elle a été samplée par Massive Attack également...

- Exactement !

- Tu les vus en concert, Cure ?

- Oui, je les ai vus à maintes reprises. Une bonne dizaine de fois, dont la dernière qui fut pour moi une apogée incroyable. L’année passée, j’ai eu la chance de rencontrer Robert Smith et Simon Gallup, dans le backstage des Lokerse Feesten, où ils ont donné un concert absolument incroyable, en tout cas pour un fan comme moi. La set-list était démentielle, mais vraiment ciblée pour les connaisseurs. Du bord de la scène, je voyais des gens qui s’en allaient car ils ne comprenaient pas. Moi-même, j’étais avec une nana qui n’était là que pour entendre Boys don’t cry - elle l’aura eu, c’était le dernier morceau. Comme final, j’aurais préféré la version de 27 minutes de A forest, mais bon...

- Parle-nous de ta rencontre avec Robert Smith...

- Robert Smith, de près, ce n’est plus du tout l’icône que je vénérais étant ado. Je l’ai trouvé triste à voir, il est tellement abîmé. Je me souviens des posters et des cartes postales dans ma chambre, où il était parfait... Et là, j’étais face à un mec tout flétri, fatigué. Je crois qu’il faut éviter de rencontrer ses idoles, ça casse le mythe...

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Jérôme Delvaux