Pop-Rock.com


Bruxelles, Cirque Royal, 26 septembre 2004
Austin Lace : "On ne s’est jamais identifié à dEUS"
Interview

mercredi 29 septembre 2004, par Jérôme Delvaux

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Au risque de me répéter, le deuxième album d’Austin Lace est la bonne surprise belge de cette fin d’année. On ne comprendrait pas qu’il ne permette pas au groupe de troquer sa vareuse d’éternel plus grand espoir de la pop contre celui de valeur confirmée. A l’heure où les Girls in Hawaii vendent des disques jusqu’au Japon, il n’est plus interdit de rêver ou d’afficher clairement ses ambitions, même si on évolue dans un registre différent de celui de la tornade pop de Braine L’Alleud. L’heure semblait venue de voir comment ces garçons voient leur avenir, mais aussi celui de cette prolifique scène belge à qui ils doivent leur éclosion. J’ai donc rencontré Fabrice et Enzo, respectivement chanteur et claviériste, quelques minutes avant leur prestation convaincante au Cirque Royal.

- Pop-Rock.com : Votre nouvel album, Easy to cook, vient de sortir. Comment le décririez-vous à quelqu’un ne connaissant pas du tout votre musique pour lui donner envie de l’écouter ?

- Fabrice : Je dirais que c’est de la pop qui met beaucoup l’accent sur les harmonies vocales, un peu à la façon des Beach Boys, de Weezer et du teenage rock américain. C’est aussi un équilibre entre des morceaux très rock et très electro, où les voix sont toujours en avant.

- L’album a une tonalité générale très joyeuse. Un morceau fait exception à la règle, c’est To Ronald. Quelle est l’histoire derrière cette chanson ?

- Fabrice : C’est un texte hyper nostalgique sur l’enfance. Ronald c’est un vieux copain que j’avais quand j’étais petit. Comme tu le dis, c’est le seul morceau plus triste, mais il est chargé d’émotions et je crois qu’il a sa place sur Easy to cook.

- Enzo : Pour moi, c’est le meilleur morceau de l’album !

- Néanmoins, le premier single a en être tiré est Kill the bee. L’album contenait plusieurs singles potentiels, pourquoi avoir choisi celui-ci en premier ?

- Enzo : C’est un choix de la maison de disques, pas de nous. Peut-être que le groupe n’est pas le meilleur juge pour ça. Le label a plus de recul.

- C’est un morceau qui tranche avec le reste de l’album. Sans doute de par l’usage plus important de l’électronique qui y est fait...

- Fabrice : C’est vrai. On est en pleine période de nouvelle vague electro-pop, de retour à la new wave, etc. Ce morceau cadre donc bien avec l’époque. On ne l’a pas fait pour ça mais, puisqu’il est là, autant s’en servir car c’est ce que les gens ont envie d’entendre en ce moment, je pense.

- Le phénomène « Sacrés Belges » est aussi fort dans l’air du temps. Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?

- Enzo : C’est bien que les gens commencent à s’intéresser aux groupes belges. Je pense que, il y a quelques années, la qualité faisait sans doute défaut. Maintenant, les produits sont plus finis et ont le potentiel pour toucher un plus large public.

- Fabrice : Du côté du sud du pays, en Wallonie, on manquait un peu d’exemples aussi. On savait tous qu’il y avait déjà beaucoup de gens capables d’écrire un bon morceau pop, mais peu étaient prêts à s’impliquer de façon professionnelle. Le premier groupe à le faire fut Sharko et on s’est vraiment dit qu’il y avait un travail conséquent derrière leur musique. Tout était bien au point. Ensuite, chacun a cherché à suivre cet exemple.

- Enzo : Ca avance bien mais je pense qu’aujourd’hui, à part les Girls, aucun groupe n’a encore les épaules assez solides pour faire la différence à lui tout seul, remplir des grandes salles, etc. C’est pourquoi la scène belge telle qu’on la perçoit est si importante, même si les groupes n’ont musicalement pas toujours grand-chose en commun. Mais c’est pareil dans toutes les scènes. Si tu prends la scène grunge, Nirvana faisait de la pop et Soundgarden du rock seventies. Ca n’avait rien à voir mais ils ont été associés par facilité journalistique. Les groupes s’y retrouvent car le public est très attentif à l’appartenance à une scène. La hype joue forcément.

- Fabrice : Tout à fait. Mais même Sharko a encore besoin de cette scène belge. Comme le dit Enzo, il n’y a que les Girls qui ont vraiment décollé et qui continuent de tirer tout le monde vers le haut. Ils ont fait énormément de bien à cette scène.

- Enzo : C’est aussi une question de génération. Dans les années 80, il y avait de très bons groupes bruxellois et wallons. Je pense à Front 242, à La Muerte, etc. Ceux-là sont passés et puis il y a eu une espèce de trou. C’est assez logique...

- Fabrice : Il faut dire aussi que nous ne nous sommes jamais identifiés à dEUS. Nous avons tous été estomaqués par leurs albums et les avons écoutés en boucle, mais il n’y a pas eu, selon moi, un phénomène de starification aussi gros que ce qui se passe maintenant en Wallonie.

- Après la Wallonie, la Flandre. Austin Lace y a déjà beaucoup de succès ?

- Fabrice : On y a très peu tourné pour l’album précédent. Maintenant, on passe pas mal sur Studio Brussel et on va participer à une tournée en première partie des Girls. Je crois que ça peut très bien se passer car ils commencent à être moins regardants au niveau de l’accent, par exemple. Avant si tu avais une petite pointe d’accent francophone, c’était impossible. Maintenant, je pense qu’ils écoutent plutôt le morceau et se soucient moins de ces détails.

- Et puis il y a la France, où vous allez également tourner avec les Girls...

- Enzo : Oui. C’est une belle opportunité. Je crois qu’on a un beau coup à jouer.

- Fabrice : C’est sûr, et on n’y va pas dans l’esprit de première partie. On y va pour faire des concerts aussi bons que ceux des Girls... Je le précise, ce sont des potes. Nous nous entendons très bien avec eux.

- Enzo : Ces concerts avec eux peuvent nous permettre de toucher un nouveau public. Il faut le prendre comme ça. En France, on peut aussi taper dans l’œil de gens intéressants, des bookers, etc. On a absolument rien à perdre, que du contraire.

- Pour quelles raisons n’étiez-vous pas vraiment satisfaits de votre premier album, sorti en 2000 ?

- Enzo (nldr : qui ne faisait pas encore partie du groupe à cette époque) : Il est très difficile de réussir un premier album, sauf si tu es vraiment bien conseillé. Les Girls l’ont fait, mais ça reste exceptionnel.

- Fabrice : C’est aussi parfois parce qu’on met la barre trop haut. Avant l’album, on avait sorti un E.P. qui lui était nettement supérieur. Il avait laissé des espoirs énormes aux gens qui ont ensuite été déçus car l’album était effectivement moyen. Nous nous étions lancé seuls, sans producteur. Nous devions avoir Mathias de Dyonisos. Il a produit quelques morceaux mais la mayonnaise n’a pas pris du tout. Alors nous nous sommes retrouvés dans ce studio, à Liège, à courrir comme des poulets sans tête, et on a enregistré l’album de manière très scolaire. Il y avait de bonnes idées car, quand on le réécoute, on se dit que certains morceaux auraient pu figurer sur Easy to cook. A condition d’être mieux enregistrés, mieux chantés et mieux joués. (Rires)

- Enzo : Le groupe a appris de ses erreurs, c’est qu’il faut retenir.

- Le line-up entre les deux albums a changé...

- Fabrice : Oui, il y a eu quelques changements. Notre guitariste est parti. Il avait plutôt envie d’un projet solo, je pense. Il y avait pas mal de problèmes d’ego et, même musicalement, il est vite devenu évident qu’on ne pouvait pas travailler ensemble. Ensuite, Enzo nous a rejoint. Il se charge des instrumentations et des arrangements électroniques.

- Quand on écoute Austin Lace, beaucoup de groupes viennent à l’esprit. Il est assez difficile de cerner précisément vos influences...

- Enzo : C’est parce que chacun écoute des choses très différentes. Par exemple, moi j’aime le reggae. Fabrice aime la pop. Laurent (ndlr : le bassiste) aime les gros sons, les trucs très rock’n’roll... Si tout le monde écoutait la même chose, je crois que notre son serait plus plat ou plus homogène. Mais chacun veut apporter la petite touche à laquelle il tient et ça donne un résultat plus riche.

- En vous écoutant tout à l’heure au sound-check, j’ai pensé à un moment à New Order...

- Enzo : Oui, j’ai toujours beaucoup aimé les groupes de Manchester.

- Les Smiths ?

- Fabrice : Oui, pour les lignes de voix. C’est grandiose ! Je suis un grand fan de Simon & Garfunkel, des Flaming Lips, de Morrissey,... En somme, de tous les artistes qui mettent à ce point la voix en avant.

- Enzo : C’est de Manchester qu’est venu l’introduction des beats dans le rock, avec les Happy Mondays, etc.

- Fabrice : La grande différence entre nous et les groupes anglais, c’est qu’on n’est pas fan d’un club de foot...

- Le choix de chanter en anglais découle de ces influences ?

- Fabrice : Oui, c’était naturel car je n’écoutais que ça. Maintenant, j’écoute aussi de la chanson française mais c’est assez récent. En anglais, la voix est utilisée comme un instrument, bien davantage qu’en français où les textes ont beaucoup plus d’importance.

- Enzo : Et écrire de bons textes en français est très difficile...

- Fabrice : C’est certain. Et j’ai aussi beaucoup de mal avec le côté emprunté de la chanson française et de chanteurs comme Cali, par exemple. Par contre, j’adore M. Il fait quelque chose de beaucoup plus proche du rock anglais et utilise son chant comme un instrument à part entière.

- Cette année, vous avez joué à Dour, dans des conditions assez difficiles...

- Fabrice : Oui, il faisait très chaud. Je ne crois pas que nous soyons passés à côté du concert car nous nous sommes bien amusés, mais c’est un peu comme si on se prenait un trip à nous tout seuls sur scène. On avait le soleil en pleine figure et on planait tous un peu...

- Ce qui m’a choqué c’est que vous ayez été programmés si tôt...

- Fabrice : C’est vrai que c’était vache, mais il faut dire qu’il y a eu une peur d’Austin Lace pendant plusieurs années. On parlait de nous comme des scouts qui avaient troqués leurs shorts contre des guitares.

- Un problème de crédibilité ?

- Fabrice : Exactement. Je me souviens que dans un Rif-Raf, ils avaient titré « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec Austin Lace ? Une crise de jeunisme ? ». On nous traitait de gnangnans. Voilà peut-être pourquoi on a été programmé si tôt à Dour... Et c’est sûr qu’on aurait préféré jouer plus tard. Mais je pense que, même si nous sommes restés assez naïfs, Easy to cook ne sera pas qualifié d’album gnangnan.

- J’imagine votre frustration de jouer si tôt, d’autant que plusieurs groupes qui vous suivaient à l’affiche n’avaient pas autant de métier que vous... Les Hollywood Porn Stars par exemple.

- Enzo : Oui, et Showstar !

- C’est vos potes, Showstar ?

- Fabrice : On les trouve sympas mais ils parlent beaucoup en interview et un peu trop des autres groupes. Moi, je ne souhaite pas emprunter ce chemin-là.

- Enzo : C’est un groupe très Manchester dans l’âme... Mais à ce que j’ai vu à Dour, ils ont un peu perdu en finesse. Ils étaient sûrement bourrés, mais c’est dommage. C’est peut-être dû au départ de Calogero (ndlr : leur ancien guitariste), je ne sais pas...

- Fabrice : J’ai lu ce que leur chanteur a dit au sujet de Bang (ndlr : le distributeur d’Austin Lace qui fut aussi celui de Showstar). Je pense que les gens choisissent encore d’écouter ce qu’ils veulent en Belgique, et ce n’est pas une structure comme Bang qui peut leur imposer un morceau ou un album. On n’est pas dans un trip BMG et consorts, avec des groupes matraqués par les radios, etc. Bang fait du bon boulot. Ils s’arrangent pour que les morceaux se retrouvent dans les bonnes mains, mais personne n’a de mainmise sur ce que Pure FM veut passer, et ils sont très difficiles. Studio Brussel, n’en parlons pas. Ce n’est pas Bang qui peut graisser la patte de gens. C’est comme cette histoire de photo dans la Dernière Heure qui aurait été troquée contre un t-shirt des Hollywood Porn Stars. Tout le monde sait que ça ne marche pas comme ça. Ils ont peut-être donné un t-shirt au journaliste, c’est possible. Mais s’il a écrit à leur sujet, c’est uniquement parce qu’il appréciait ce qu’ils font. Ce ne sont pas des mafieux.

- Pour terminer, quels objectifs vous êtes-vous fixés pour Easy to cook ?

- Fabrice : Ca va t’étonner mais on n’a pas du tout de plan de carrière. Pour le moment, on retient notre souffle car on se rend compte qu’il se passe vraiment quelque chose. D’ici quelques semaines ou quelques mois, on pourra faire le point, mais pour l’instant on est encore dans le brouillard.

- Enzo : L’idéal c’est bien sûr d’en vivre ! C’est de quitter son boulot et de pouvoir ne faire que ça...

- Fabrice : Même si on a encore un boulot à côté, l’idéal pour moi c’est d’être heureux. C’est d’avoir le temps nécessaire pour pouvoir faire ce qu’on aime. Si on peut en vivre, tant mieux, mais ce n’est pas un but absolu.

- Merci !





Jérôme Delvaux