Pop-Rock.com


Paris, 1er février 2007
Arno : "J’essaie d’exprimer mes sentiments avec une larme et un sourire"
Interview

lundi 5 février 2007, par Antonin Serre, Boris Ryczek

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Quand Arno répond aux interviews, il est au boulot. Et il ne se prive pas de le faire remarquer aux journalistes ! Ce qui ne l’empêche pas de trinquer avec eux à la santé du rock’n’roll et de rester franc du gosier, image vivante de ses disques râpeux et sans fioritures. Fidèles aux formules éprouvées (couplet et refrain), l’homme et sa musique n’en restent pas moins sans frontières. Il n’est donc pas si étonnant que nous l’ayons interviewé à Paris, et non à Bruxelles, où se trouvent sa maison et le siège de Pop-Rock !

- Pop-Rock.com : Tu n’as jamais eu peur de tomber dans une forme de routine, après tant d’albums ?

- Arno : Non parce que chaque album est différent. J’ai fait Charles & les Lulus qui n’a rien à voir avec A la Française, qui n’a rien à voir avec Jus De Box... Je n’ai jamais fait le même album !

- Je pensais plutôt à la vie de studio, aux tournées...

- C’est le seul truc que je sais faire : faire de la musique ! Je n’ai jamais exercé un autre métier, ou alors il y a longtemps. Un jour, je me suis dit que j’allais devenir cuisinier, mais ça fait déjà vingt-six ans... Et puis chaque concert aussi est différent, c’est pour ça que je continue. Quant aux albums, ils changent, parce qu’une chanson a toujours un rapport avec ce qu’on vit.

- Tu veux dire que tes chansons sont autobiographiques ?

- De temps en temps, oui... Mais je fais encore des disques pour faire des tournées. Je m’ennuie quand je n’en fais pas. Quand je suis en tournée, je me sens bien, parce que je n’ai pas à faire le ménage !

- Tu travailles depuis longtemps avec le coproducteur de ton dernier album, Serge Feys...

- C’est la première fois qu’on fait la production ensemble. Il jouait avec moi au sein de TC Matic, et sur mes trois derniers albums, il jouait du clavier. French Bazaar, je l’ai produit tout seul.

- C’est toi qui t’occupais de la production et des arrangements ?

- Les arrangements... Franchement, je ne sais pas ce que c’est qu’un arrangement ! Pour mes chansons, je fais toujours un couplet, un refrain, un couplet, un refrain, un pont, un solo, un couplet, un refrain... Il m’est arrivé, dans le temps, de construire des chansons sur un riff, à l’époque de TC Matic. Mais avec cet album, j’ai voulu faire de vraies chansons... C’est très difficile, parce qu’aujourd’hui, tout le monde construit des chansons sur des riffs. C’est peut-être pour ça que tous les disques ont le même son. Et aussi à cause des batteurs.

- Pourquoi ?

- C’est dur de trouver un batteur qui joue encore avec son corps, pas comme une boîte à rythme ou un ordinateur. Si tu écoutes les disques qui sortent, tu t’aperçois que la basse et les percussions ont toujours le même son : (Il l’imite) Tac-Steady, Tac-Steady... Presque tout est fait par une machine sans émotion. Les machines ne font pas d’erreurs. Alors qu’un vrai batteur ne joue jamais la même chose. Et c’est ce que je cherche pour mes disques. Pour mon dernier album, j’ai auditionné dix-huit batteurs avant de tomber sur le bon : un mec de vingt-trois ans, moitié-Belge, moitié-Zaïrois. Ce problème doit dater des années 80, quand on s’est mis à enregistrer sur des machines. Il fallait jouer avec le clic. Avant, ça n’existait pas, le clic. C’est peut-être notre société qui veut ça...

- Tu penses au fait que tout doive être réglé, carré...

- Ouais. Et j’aime pas ça. On perd l’humain.

- Pourtant, dès les années 60, il y avait des choses hyper carrées et produites, les Beatles, par exemple, dans leur période George Martin...

- Oui, mais il faut aimer les Beatles. Moi, je m’en fous ! Si tu écoutes Jimi Hendrix, ça bouge. Les Beatles, ils ne faisaient pas beaucoup de scène. C’était un groupe de studio. Ils étaient obligés, à cause des violons et des orchestres. J’ai beaucoup de respect pour eux mais je n’étais pas un grand fan.

- Toi, c’était plutôt les Stones ?

- Ouais, les Stones, les Small Faces, les Kinks... C’était ça, mon bazar ! Mais les Beatles ont fait des bons disques, comme Revolver.

- Quand tu appelles ton dernier album Jus de box, tu fais référence à ta culture musicale, à un mélange d’influences que tu compiles ?

- J’utilise mon bagage musical. J’ai des valises pleines. Et de temps en temps j’en ouvre une...

- Quelles valises as-tu ouvertes pour cet album ?

- Plein ! J’ai ouvert des valises des années 60, 70, 80 même des années 90... Maintenant, il faut les réouvrir aussi. Mais pas tellement ce qui se fait maintenant. Franz Ferdinand, c’est une copie de Gang Of Four. Et tous ces groupes comme Bloc Party... ils n’ont rien inventé ! Moi je préfère des groupes comme les Grizzly Bears, de New York, ou TV On The Radio. Il y a du Joy Division chez eux et un peu de U2 dans leurs guitares. Mais ils en font quelque chose de très différent. Ça me fait penser à truc : l’autre jour, un mec a entendu une chanson de mon dernier album, Enlève ta langue, et m’a dit : « ça me fait penser à un groupe des années 80 : TC Matic. Tu connais ? ». Alors, j’ai répondu : « Oui, un petit peu ! ». Mais moi, je peux me permettre de reprendre ça. C’est moi qui l’ai inventé. Je peux utiliser mes propres modèles. Je ne vole rien...

- A l’époque de TC Matic, sur un morceau comme Putain, Putain, je trouve qu’il y avait déjà un côté hip-hop dans ta musique...

- Au départ c’était un talking blues. Je l’avais appelé Baby Talk. Et puis, j’ai changé les paroles et c’est devenu Putain, Putain.

- Avec I’m not into hop, ton duo avec Faf La Rage, tu viens par contre de faire une véritable entrée en matière dans le hip-hop ?

- Je ne sais pas ce que ça veut dire, hip-hop. Je ne sais pas ce que c’est le rap. A chaque fois que j’ai posé la question à des gens spécialisés, on m’a sorti une version différente. Pour moi, c’est juste de la musique... Un jour, on a demandé à Miles Davis quel genre de jazz il jouait. Et il a répondu : « Je ne joue pas du jazz, je joue de la musique ». Miles Davis et Dizzy Gillespie, dans le temps, jouaient du be-bop. Maintenant on parle de hip-hop...

- Mais qu’est-ce que tu en penses, toi ?

- Je ne sais pas... Funk, ça vient de fuck. Rock’n roll, ça veut dire « baiser ». Et jazz aussi, ça veut dire « baiser ». Peut-être que hip-hop, ça veut dire « baiser » !

- Tu crois qu’il y a simplement, d’un côté, les musiques qui veulent dire « baiser » et celles qui veulent dire « prier » ?

- Il n’y a pas de grande différence entre le gospel et le rythm’n blues. Quand on écoute du blues ou du rythm’n blues, ça parle de cul. Alors que le gospel parle de Jésus. Mais la religion n’est jamais loin du cul. Par exemple, un terroriste agit pour Dieu, mais aussi pour baiser trente-cinq vierges au Paradis. Si Dieu existe, il n’est pas très gentil avec les vierges...

- Comment s’est passé ton duo avec Faf La Rage ?

- Je n’ai jamais vu le mec. C’est la première fois que je fais ça. La maison de disques m’a demandé si je voulais bien qu’il chante. J’ai dit oui. Alors il a envoyé un CD avec son rap sur la musique. Je trouve ça un peu bizarre, mais maintenant je sais comment ça marche. Un de ces jours, j’espère le rencontrer.

- Quand tu veux traiter un thème engagé, tu utilises souvent des moyens détournés : l’ironie, l’allusion, la petite histoire... Par exemple, avec Miss Amérique, est-ce que tu utilises une parabole pour parler de l’Amérique ?

- Non, Miss Amérique n’a rien à voir avec l’Amérique. Je l’ai écrite pour les filles qui portent leurs jeans dans leurs bottes, c’est tout ! La chanson engagée du dernier album, c’est plutôt Mourir à plusieurs. Je venais voir le film d’Al Gore. Dans quatorze ans, les plages d’Ostende seront peut-être dans la banlieue de Bruxelles, et celles de Normandie dans la banlieue de Paris. On en parle mais on ne fait rien contre. On va simplement mourir à plusieurs. Les gens sont tranquilles dès qu’ils savent que les autres sont comme eux... Peut-être qu’il est déjà trop tard. Et peut-être que c’est du rock’n roll.

- Comment ça ?

- Je ne sais pas, je trouve que la nature fait du rock’n roll ! Maintenant, le printemps dure 11 mois...

- Quand tu chantes Douce, est-ce que c’est un autoportrait ?

- C’est un mec qui l’a écrite pour moi parce qu’il me voit comme ça.

- Et toi, tu t’y reconnais ?

- J’aime les pommes de terre. Il y a beaucoup de vitamines C dedans.

- Mais sinon, il n’y a pas un décalage entre ce texte et ta personnalité réelle, plutôt hyperactive ? Tu enregistres beaucoup d’albums, tu es sur toutes les compilations d’hommage à tel ou tel artiste, tu es toujours en tournée...

- Moi, je ne me trouve pas si actif que ça. J’ai seulement fait vingt chansons en deux ans. Et comme je suis très impulsif, j’avance vite. On a enregistré Mourir à plusieurs en trois heures. Et je ne suis resté qu’un mois en studio. Sans travailler le samedi et le dimanche. Et pas plus de cinq heures par jour dans le studio. Quant aux tournées... je suis seulement deux heures sur scène. Le reste du temps, je dors. Ou alors je lis des bouquins, ou je vais dans les bars.

- Par contre, sur scène, tu te donnes à fond...

- Oui. Mais je fais aussi de la musique pour ne pas travailler. Je n’ai pas la même vie que ceux qui travaillent huit heures par jour. C’est quand même du boulot, parce que je réponds aux interviews. Mais je ne fais pas ça tous les jours, je ne me plains pas. Un musicien qui dit qu’il travaille...

- C’est mauvais signe ?

- Oui !

- Est-ce que chanter, c’est communiquer ce qu’on a sur le cœur, sans se prendre la tête. Est-ce que c’est ça qui fait du rock’n’roll un art populaire ?

- Sûrement. Quand tu te mets à penser que tu penses ce que tu penses... c’est déjà parti ! Moi, j’écris des chansons comme je parle. On doit dire en trois minutes ce qu’un écrivain dit en six pages. Dans mes chansons, je constate des choses. Et j’essaie d’exprimer mes sentiments avec une larme et un sourire. Quand j’arrive à susciter une larme, un sourire, un peu de force, j’ai le sentiment de réussir dans mon bazar. Et je suis heureux.

- Ton album, tu l’as dis, est conçu pour la scène. Le fait d’utiliser beaucoup de chœurs, est-ce une manière de retrouver en studio le côté communautaire des concerts ?

- Oui. Les chœurs me donnent quelque chose de religieux. C’est comme dire : « on est ensemble ». Je ne suis pas très religion mais c’est peut-être ma façon d’être religieux.

- Tu te plaignais de certains groupes actuels. Es-tu plutôt optimiste pour l’avenir du rock ?

- Oui, je suis très optimiste. Maintenant, tu dois passer par l’épreuve de la scène. Je pense que dans trois ans, il n’y aura plus de maisons de disques. Donc, ce sera le grand retour à la scène. Mais moi, je tombe le cul dans le beurre, parce que je fais ça depuis très longtemps.

- Et la scène belge actuelle, qu’est-ce que tu en penses ?

- Il y a un truc très bizarre en Belgique, qu’on ne trouve pas ailleurs. Ça a beau être un tout petit pays, avec neuf millions d’habitants, mais les Flamands ne connaissent pas les groupes wallons. Moi, j’ai de la chance, j’habite Bruxelles. Mais à chaque fois qu’un groupe belge est primé aux Zamu Awards, ce sont des Flamands. La seule exception, ça a été Adamo. On connaît Adamo, on connaît Jacques Brel, Wallace Connection, mais pas les groupes de maintenant. C’est à cause des médias. Et c’est triste... Je dois être un des seuls Belges à être connu des deux publics, avec dEUS. Mais je trouve ça très triste. Et je le dis aux Flamands, ils me disent : « tu as raison », mais personne ne fait rien. Il y a des groupes wallons connus dans le monde entier, sauf en Flandre... C’est la Belgique, ça !





Boris Ryczek

Antonin Serre