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The Who : "Tommy" Qui ça ? mercredi 19 novembre 2008, par |
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La configuration la plus difficile à aborder quand on chronique un disque est celle du chef-d’œuvre décrié, celui que personne ne se risquerait à présenter autrement que comme la huitième merveille du monde en public, mais que beaucoup vous avoueront en privé avoir trouvé affreusement chiant. Un exemple parfait de ce cas de conscience est le Tommy des Who, premier album de l’histoire à avoir été étiqueté en tant qu’opera-rock. Que cet album possède une stature historique incontestable, personne ne songera à le nier. Qu’il soit truffé de défauts de jeunesse plus ou moins excusables n’est pas davantage mis en question, mais ces derniers doivent-ils obligatoirement s’effacer devant la stature colossale de l’œuvre de bon goût susnommée ? Pas si sûr...
L’opera-rock donc, un créneau dont on aime moquer aujourd’hui les prétentions démesurées et les lourdeurs obligatoires qu’il s’impose. Pourtant, il s’agissait ni plus ni moins d’une révolution majeure à la fin des années 60. Méthodiquement, les grandes figures de ces années-là détruisirent les notions préétablies de ce que devait être le rock. Tandis que le Velvet Underground expurgeait son univers de toute notion de bienséance, Beach Boys et Beatles concevaient leurs réalisations comme des tableaux surréalistes hyper détaillés dans lesquels tout ou presque était permis. Les Who, eux, s’en prirent à la structure communément admise de l’album rock. Si composer un album entier autour d’une idée centrale était déjà passé dans les mœurs, les Who démontrèrent que les schémas de composition valables pour la musique classique ne demandaient qu’à être adaptées à l’univers rock. A en croire certains spécialistes, le qualificatif d’Opéra serait néanmoins galvaudé dans le cas de Tommy, les Who ayant plutôt réalisé une Cantate ou un Oratorio rock. C’était la minute de coupage de cheveux en quatre du jour. Tommy, c’est aussi l’apparition chez Pete Townshend de cette tendance - qui ressurgira à de nombreuses reprises au cours de la carrière ultérieure des Who - à considérer ces derniers comme le backing-band plus ou moins docile qui doit lui permettre de mettre en œuvre ses hautes ambitions artistiques : Townshend imagine le scénario, compose, réalise un travail de haute précision sur ses parties de guitares, indique à Roger Daltrey comment il doit chanter et aux deux autres quand jouer les choristes... et le travail collectif s’arrête là. En parlant de scénario justement, le moins que l’on puisse dire est que celui de Tommy est légèrement capillotracté. Voyez plutôt : encore enfant, le jeune Tommy voit son père tuer l’amant de sa mère sous ses yeux (1921). Ce dernier lui fait promettre de faire comme s’il n’avait rien vu et rien entendu et de ne jamais rien en dire. Tommy obéira au-delà de toute espérance : traumatisé par le spectacle, il plongera dans un autisme permanent, devenant effectivement sourd, muet et aveugle. S’ensuivront diverses péripéties déplaisantes : violences familiales (Cousin Kevin), attouchements sexuels (Fiddle about), recours à la foi (Christmas) et aux drogues hallucinogènes (The acid queen) pour guérir l’enfant et rédemption par le pinball de ce dernier (Pinball wizard). Finalement guéri suite à la destruction d’un miroir, Tommy le miraculé devient un gourou vénéré par des cohortes de fidèles mais choisira finalement de décevoir ceux-ci en leur révélant que la voie vers la lumière et la rédemption se trouve au fond de chacun d’eux. Comme vous pouvez le constater, voilà un scénario relativement nébuleux dont de nombreux aspects peuvent prêter à sourire aujourd’hui. D’ailleurs, le corpus fondateur de Tommy aurait surgi au hasard des nombreuses conversations entre Pete Townshend et le gourou Meher Baba, et de la volonté du guitariste d’exprimer au travers d’une fiction les différents stades de conscience qu’il pensait avoir atteint en fréquentant le maître spirituel indien. D’un point de vue technique, Tommy renferme pas moins de vingt-cinq compositions différentes. Parmi celles-ci, près de la moitié sont cependant de simples intermèdes dont la durée oscille entre une et deux minutes. A l’autre extrémité, on notera deux pistes d’une durée très conséquente : la piste finale et le long instrumental Underture, censé dépeindre la prise de drogues du personnage principal, tandis que les autres compositions arborent une durée plutôt standard. A l’issue de tout cela, on reste finalement sur sa faim. Car non seulement Tommy a fondé l’opera-rock, mais il rassemble également toutes les critiques qu’il sera possible d’adresser au genre par après. Pour commencer, le scénario est à peu près incompréhensible si on s’en tient strictement à ce qui est présenté sur album. Seules les nombreuses explications fournies par Pete Townshend (notamment sur scène, dans la future tradition de ces concept-albums progressifs qui ne pouvaient s’incarner qu’au travers d’une représentation théâtrale pesante, où les musiciens passaient autant de temps à causer qu’à jouer) permettent d’en avoir un aperçu global. Second problème : la qualité très relative de ses compositions. Qu’on le considère comme un accomplissement précoce ou une tentative pionnière encore maladroite, Tommy, envisagé sous l’angle technique, reste un travail relativement cohérent, dans laquelle les chansons s’imbriquent les unes dans les autres avec une certaine logique. A l’inverse, rares sont celles qui parviennent à convaincre une fois tirées de leur contexte. Le travail effectué sur les harmonies vocales ou la guitare, le choix des différents climats et les relectures de thèmes mélodiques récurrents ne prennent leur sens qu’une fois Tommy considéré comme un tout. Une fois isolés, la plupart des morceaux ne possèdent ni le feeling pop ni l’énergie rock qui les rendraient intéressants par et pour eux-mêmes. Seuls quelques rares spécimens disposent d’une envergure personnelle : I’m free, simple et efficace ; The acid queen ; le somptueux final We’re not gonna take it, une puissante symbiose lyrique de toutes les mélodies majeures de l’album) et surtout, Pinball wizard. Ajouté à l’opéra sur les conseils du critique rock Nik Cohn, l’existence de cette dernière pièce ne se justifiait pas forcément d’un point de vue thématique... Ce qui, paradoxalement, ne l’empêcha pas de devenir rapidement le plus gros succès de l’album. N’allez cependant pas croire que tous les problèmes soient résolus en un tour de main une fois adoptée la posture intellectuelle qui consiste à réfuter en bloc le plaisir offert par un album pour mieux gloser sur la volonté apparente de ses concepteurs, sa symbolique cachée et sa position dans l’ordre universel des choses. Tommy est un album avec de grandes qualités et de non moins gros défauts. Même en faisant son deuil de la qualité intrinsèque de ses composantes, Tommy reste un disque difficilement appréciable à un niveau instinctif. Reconnaître qu’il s’agit d’un album travaillé et profondément réfléchi ne pose aucun problème. L’apprécier, simplement, comme un album de rock capable de dégager quelque chose et de faire vibrer la corde sensible, est déjà plus difficile. Le fait qu’il s’agisse indéniablement d’un travail intéressant ne signifie pas qu’on prenne un panard inoubliable à écouter cette œuvre très inégale, voire même lassante et pompière par moments. D’une part, Tommy DEVAIT voir le jour. D’un point de vue historique, il s’agit d’une pierre angulaire du rock, d’un truc jamais tenté jusqu’alors, d’une œuvre dont les ambitions ont contribué à faire accéder le rock à d’autres dimensions. Au fur et à mesure que l’on tente de s’imprégner de son atmosphère sombre, on perçoit clairement que les Who avaient de grandes idées mais qu’ils se sont retrouvés quelque peu écartelés entre la volonté de respecter des normes artistiques auto-imposées et la nécessité de composer des titres mémorables. Oui, par moments, on peut affirmer que Tommy est chiant à écouter, qu’il accumule les pistes fades parce que ces pistes fades, justement, sont indispensables à la bonne continuation de l’histoire. D’un autre côté, difficile de leur reprocher de telles maladresses : les pionniers ont toujours eu pour vocation d’essuyer les plâtres pour leurs suiveurs. Entre Tommy et Quadrophenia, le second opéra des Who, mon choix se portera sans hésiter sur le second, sans doute moins strict au niveau du respect des règles mais qui a l’immense mérite de proposer son lot de compos percutantes. Tommy reste un album à écouter obligatoirement, mais davantage pour ne pas mourir con que parce qu’il représente un des réels sommets de la carrière des quatre mods. |
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