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Joy Division : "Unknown pleasures"
Les morts, les camés et les fous sont insondables

samedi 25 juin 2005, par Jérôme Delvaux


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Sacralisé meilleur album rock depuis le L.A. Woman des Doors par les critiques de son époque, le premier opus de Joy Division reste aujourd’hui encore un monument devant lequel on se prosterne. Un disque profond et d’une indicible noirceur. Un disque qui, plus qu’aucun autre avant lui, transpire toute la détresse et le mal-être de ses auteurs : quatre jeunes prolétaires traumatisés par la dureté de la vie dans le Manchester en crise de la fin des années 70. Le destin tragique de son chanteur fera prématurément entrer Joy Division dans la légende du rock, après une poignée de singles et seulement deux albums. Le premier, Unknown pleasures, fera l’effet d’un électrochoc. Lourd, pesant et tristement annonciateur de l’issue fatale.

Un peu comme Mein Kampf, qui annonçait ouvertement et dans le détail les sombres desseins d’Adolf Hitler, Unknown pleasures laissait présager le triste et imminent destin de Ian Curtis : son suicide survenu moins d’un an plus tard, le 18 mai 1980. Cette tragédie a sanctifié l’image du défunt chanteur dans l’inconscient collectif et quelque peu occulté une incontournable réalité : Joy Division devait son succès à l’alchimie entre quatre personnalités aussi complexes qu’ambivalentes. Bernard Sumner tout d’abord, aussi connu sous les patronymes Albrecht, Dicken et Rubble. Guitariste propre sur lui, discret et peu charismatique, il est le vrai leader du groupe en coulisses. Peter Hook, le bassiste bourru et renfermé, toujours partant lorsqu’il s’agit d’insulter un journaliste ou de se battre avec des spectateurs. Stephen Morris ensuite, le batteur sous-estimé, très impliqué dans le processus de composition des morceaux. Il est brillant mais peu loquace. Et puis, bien sûr, Ian Curtis, le chanteur à la voix sépulcrale. Jeune père de famille, il souffre d’épilepsie. Le jour, il travaille comme ouvrier puis comme vendeur dans un magasin de disques. La nuit tombée, il se transforme en bête de scène dont les performances évoquent parfois celles d’un possédé en pleine crise de démence. Lecteur attentif de William Burroughs et de J.G. Ballard, fan de David Bowie, du Velvet Underground, de Kraftwerk et des Sex Pistols, il aimerait être le nouveau Iggy Pop. Il a toutes les qualités requises pour égaler, voire dépasser ce modèle. Sa disparition brutale l’empêchera toutefois d’exaucer ce souhait. Il sera une star du rock, mais seulement le temps d’une carrière éclair. C’est post-mortem qu’il connaîtra le vrai succès. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Après trois années de galères passées à répéter et à jouer de piètres concerts sous différents noms (Stiff Kittens, Warsaw) et avec plusieurs batteurs, Joy Division livre enfin, en 1979, son premier vrai album, Unknown pleasures. Dix titres qui évoquent l’atmosphère grise de Manchester l’austère. Chaque chanson semble inspirée par la métropole industrielle en déclin et par la crise sociale qui y fait rage. Disorder, qui ouvre l’album, est plus punk qu’autre chose et rappelle que Ian Curtis, Bernard Sumner et Peter Hook ont eu envie de former un groupe après avoir assisté à un concert mouvementé des Sex Pistols. Day of the Lords porte davantage la « patte » Joy Division : la basse est au premier plan et le chant est désespéré. Il y a une tension dans l’air comme si la violence contenue de Curtis était prête à nous exploser à la figure à chaque instant. She’s lost control nous ensorcèle avec sa rythmique martiale et hypnotique. De vieux souvenirs de trop courts moments de bonheur à jamais ternis refont surface. Chez l’auteur et peut-être aussi chez l’auditeur. Une ambiance pesante est crée et presque tout le mérite en revient aux fûts de Stephen Morris et à la basse de Peter Hook. Plus que jamais, la guitare joue les seconds rôles. Plus loin, New dawn fades fait figure de pièce maîtresse de l’album. Le rythme, la mélodie, le chant, tout y est somptueusement mélancolique. Nous sommes sans doute en face du tout premier morceau « cold wave » de l’Histoire. Curtis s’y érige en sombre crooner des temps modernes. Chaque phrase, chaque mot qu’il prononce est lourd de sens : "A loaded gun won’t set you free" clame-t-il. Et tout est dit.

Le final, I remember nothing, influencera sans la moindre équivoque possible toute une génération de rockeurs « gothiques » ou assimilés (à commencer par Bauhaus et The Cure). On y retrouve les synthés cafardeux et la basse lourde de John Cale sur l’album The marble index de Nico. Le tempo est lent, des bouteilles sont brisées au mur et Curtis semble comme transfiguré. L’asile psychiatrique n’est plus très loin.

Dépourvu de véritable single, Unknown pleasures s’écoute d’une traite. Il ne lasse pas. On pourra se dire grand fan de Joy Division et n’écouter ce disque qu’une fois ou deux par an. Et pas forcément un jour d’orage ou de forte pluie (à ceux-là on réservera les ballades funèbres de Closer, l’encore plus lugubre deuxième album). Tout au plus, les jours ensoleillés, le trouvera-t-on épuisant. Certains l’apprécieront difficilement autrement qu’en broyant du noir. Ian Curtis ne nous propose pas vraiment de solution ni d’issue. Il a choisi la voix de la facilité : le renoncement et la mort. Au final, le rapport que chacun peut avoir avec cet album est très personnel. Il est susceptible de nous rappeler des blessures encore ouvertes ou à peine cicatrisées. On l’écoutera seulement quand on en ressentira le besoin. Il procurera alors, selon les individus et leur vécu, réconfort ou amertume. On évitera toutefois de mélanger alcool, barbituriques et antidépresseurs en l’écoutant.

Aujourd’hui, de nombreuses jeunes formations, et non des moindres, tentent plus ou moins adroitement de véhiculer les mêmes sensations et les mêmes sentiments. Il leur manque malheureusement tous quelque chose d’essentiel pour y arriver : la plus élémentaire sincérité.

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Jérôme Delvaux





Il y a 14 contribution(s) au forum.

Joy Division : "Unknown pleasures"
(1/8) 24 juin 2009, par Musashi34
Joy Division : "Unknown pleasures"
(2/8) 18 février 2008
Joy Division : "Unknown pleasures"
(3/8) 29 novembre 2007
Joy Division : "Unknown pleasures"
(4/8) 17 août 2006, par alb
Joy Division : "Unknown pleasures"
(5/8) 16 avril 2006, par Youki Smayas
> Joy Division : "Unknow pleasures"
(6/8) 26 juin 2005, par Jé
> Joy Division : "Unknow pleasures"
(7/8) 26 juin 2005, par jp
> Joy Division : "Unknow pleasures"
(8/8) 25 juin 2005, par Reivoli




Joy Division : "Unknown pleasures"

24 juin 2009, par Musashi34 [retour au début des forums]

Même s’il n’y a rien de transcendant en l’état dans l’album, il y a quelque chose d’indescriptible qui me scotche. Une ambiance, un je-ne-sais-quoi qui le rend terriblement magnétique et qui pousse à réappuyer encore et encore sur le bouton "play" ! J’adhère !!!

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Joy Division : "Unknown pleasures"

18 février 2008 [retour au début des forums]

j’ai jamais compris l’engouement quasi-général pour ce groupe avec chanteur dépréssif et aphone, ça reste un véritable mystète pour moi. déjà, j’ai bien du mal à encaisser l’organe vocale de Ian Curtis, quand on arrive à le distinguer du reste !, parce que la majeure partie du temps, il est noyé sous le congloméra musical, qui lui est nimbé de reverb ! la musique, parlons-en ! pas une mélodie, pas un refrain mémorable dans ce foutoir ! (une chatte n’y retrouverait pas ses petits !). je cherche quelque chose à me raccrocher mais je ne vois rien ! ah si ! y a bien un seul titre qui s’élève un peu au dessus du reste mais il n’est même pas sur cet album, ni le suivant d’ailleurs : je parle de Love Will Tear Us Apart sorti en single. bref, l’univers de Joy Division ça se veut sombre, profond, torturé mais c’est surtout très pénible à écouter plus de 10mn sans attraper un mal de crâne carrabiné ! (la production hyper barrée de Martin Hannett doit y être pour quelque chose également !). à la même période (1979) The Cure fut plus enjoué dans sa musique (c’est dire l’ampleur des dégats dans le cerveau de Ian Curtis, puisque que Robert Smith lui non plus n’a jamais été un gay luron !). non vraiment j’accroche pas à ces plaisirs inconnus et je crois bien que je n’ai même pas envie de les connaitre !

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Joy Division : "Unknown pleasures"

29 novembre 2007 [retour au début des forums]

toujours compliqué d’expliquer à quel point ce disque est beau.

Ton article est bien.

(je suis en train d’écouter le disque en question)

Bonne soirée,

Laurent

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Joy Division : "Unknown pleasures"

17 août 2006, par alb [retour au début des forums]

Très bon texte, on sent la passion du rédacteur.

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Joy Division : "Unknown pleasures"

16 avril 2006, par Youki Smayas [retour au début des forums]

"Aujourd’hui, de nombreuses jeunes formations, et non des moindres, tentent plus ou moins adroitement de véhiculer les mêmes sensations et les mêmes sentiments. Il leur manque malheureusement tous quelque chose d’essentiel pour y arriver : la plus élémentaire sincérité."

Pas faux, mais tout le monde n’a pas la chance d’etre maniaco-depressif des le debut de sa carriere de musicien ;)

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> Joy Division : "Unknow pleasures"

26 juin 2005, par  [retour au début des forums]

Excellent article, Jérôme. Ta plume se fait trop rare pour ce genre de chroniques "flash-back", quel dommage !

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> Joy Division : "Unknow pleasures"

26 juin 2005, par jp [retour au début des forums]

z’avez déja essayé The eternal et le mouvement n°3 de la sonate pour piano opus 35 (la marche funèbre) de Chopin, seuls sur le même cd, en boucle, l’un et puis l’autre, et puis l’un et puis l’autre, et puis l’un et puis l’autre...des heures et des heures et des heures...

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> Joy Division : "Unknow pleasures"

25 juin 2005, par Reivoli [retour au début des forums]

Excellente critique ! J’ai déjà Closer (dont le final me donne envie de pleurer) depuis un bout de temps et j’hésitais à m’acheter celui-là. Un cd de plus sur ma liste d’achats impératifs !

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