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Gérard Manset : "La Mort d’Orion" Insolite Odyssée mardi 24 janvier 2006, par |
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La Mort d’Orion n’est probablement pas le meilleur album de Gérard Manset. Trop délirant, aussi bien du côté des paroles que de la musique, il tranche singulièrement avec la pureté ascétique d’albums plus tardifs, comme Lumières ou Revivre. Néanmoins, grâce à son inventivité constante, il mérite d’être cité comme l’un des meilleurs disques de rock parus en France à son époque, au delà de toute chapelle, de toute école ou même de toute catégorie connue... Chronique martienne.
« Où l’Horizon prend fin, où l’œil jamais de l’homme n’apaisera sa faim, au seuil enfin de l’Univers, sur cet autre revers trouant le ciel de nuit, d’encre et d’ennui profond, se font et se défont les Astres ». C’est sur ces quelques paroles, d’une impudente insobriété, que s’ouvre le concept-album, l’opéra rock, l’oratorio psychédélique, enfin bref, l’objet musical non identifié de Gérard Manset. Prononcées par la voix profonde de Gianni Esposito, poète et chanteur belge habitué de la Rive Gauche parisienne, elles situent d’emblée le discours dans un registre grave. Puis c’est au tour d’Anne Vanderlove d’intervenir. Et le timbre clair de cette chanteuse, une autre enfant du Quartier Latin, apporte un peu de douceur en contrepoint. Des violons font grincer leurs cordes, un sitar égraine quelques notes éparses, une flûte se met à jouer une mélodie andine et jazzy. Où sommes-nous ? « Sur Orion que la Mort attend », nous annonce Esposito, dans un nouveau monologue. Il faut attendre quatre minutes de cette hallucinante introduction avant que le maître de cérémonie, compositeur, orchestrateur et auteur de l’œuvre, ne se décide à chanter. Pour qui n’a jamais entendu la voix de Gérard Manset, il est assez difficile d’oser une description. Grêle, quelquefois hésitante, toute en colères rentrées et en désespoirs pudiques, elle ne laisse surgir son lyrisme qu’au moment des apogées du texte et de la musique. Pas démonstrative pour un sou, elle est de celles qui vous disent d’emblée : « Prenez-moi comme je suis ou passez votre chemin ». Et toute la personnalité artistique de Manset, tout ce qu’on en devine, tient dans cette voix. Le seul musicien de rock qui a refusé de rééditer un tiers de sa discographie en CD parce qu’elle ne lui plaisait plus « voyage en solitaire », comme le dit sa plus célèbre chanson. Il se soucie donc bien peu de convenir à son époque, même s’il la croise inévitablement sur sa route. La Mort d’Orion correspond évidemment à un moment précis de l’histoire du rock : 1970, année charnière où les derniers éclats libertaires de la révolution psychédélique se muent lentement en cette musique cérébrale qu’on appelle curieusement « rock progressif ». On serait tenté de classer l’album dans cette catégorie, au vu de la longueur de son premier morceau qui, après sa détonante introduction, continue de s’étendre jusqu’à la fin de la première face. Mais ce serait oublier que ce disque ne ressemble, en réalité, à rien, pas même aux autres disques de Manset. Les paroles, tout d’abord, se détournent de ce que l’ouverture pouvait laisser attendre : le récit. Evocatrices plus que descriptives, recourant sans doute à l’écriture automatique, elles multiplient les images, parfois saisissantes (« Les bras tendus comme des plantes carnivores »), parfois à la limite de l’obscurité (« Les grands arbres se dressent, les yeux mouillés, leurs cheveux comme des tresses qui cachent le soleil, les fleurs sont comme des oreilles, et tout homme est pareil »). Elles font ainsi de cette première longue plage un moment d’abstraction bizarre, de dépaysement total qui n’a qu’un rapport ambigu avec la science-fiction promise. La musique, elle, se construit tout entière à partir du chaos de l’introduction. Les violons grinçants, le piano pop, le sitar, la flûte jazzy, surplombent la basse et la batterie, se croisant et se chevauchant selon des arabesques complexes. Là aussi, on apprécie la saveur de l’inédit. A vrai dire, il est même difficile de considérer tout cela comme du rock, et l’on n’oserait jamais dire une chose pareille si Manset n’avait pas démontré ailleurs son goût pour les solos de guitare en acier trempé (2870, Le Pont, On sait que tu vas vite...). Le plus intéressant est peut-être la façon dont ces arrangements compliqués ont été conçus. Bricoleur minutieux et anticonformiste, Manset a lui-même enregistré les pistes des différents instruments et, muni de ciseaux et de rouleaux de scotch, les a assemblés à la main pour forger son disque, inversant quelquefois les pistes, rejouant certaines d’entre elles en boucles, créant des fragments méconnaissables à partir de passages orchestrés. C’est finalement l’esthétique du sample qu’il préfigurait, en créant dans son studio cette « symphonie pour un homme seul », pour reprendre une expression d’un autre novateur, Pierre Henry. Et, peut-être plus encore que sur la première face, c’est dans les morceaux de la deuxième que l’on constate à quel point cet esprit d’expérimentation autodidacte porte ses fruits. Le Paradis Terrestre, une chanson mêlant le thème du Péché Originel à la paranoïa pure et simple, se trouve ainsi propulsée dans d’autres dimensions par les boucles musicales qui viennent la perturber dans sa coda, magma monstrueux dans lequel on reconnaît le remix primitif d’un ancien morceau du chanteur : Animal On Est Mal. Elégie Funèbre, au contraire, finit le disque sur un climat beaucoup plus dépouillé. La piste jouée à l’envers d’un piano, ponctuée ça et là de quelques violons parcimonieux, constitue le seul accompagnement d’une mélodie semblant sortie du fond des âges. Manset y célèbre la Mort en pastichant le français médiéval de François Villon, dans un texte d’une incroyable dureté : « Couvrez-moi de fleurs s’il le faut, laissez venir l’homme à la faux, et si me coudre les paupières, au moins ne me riez derrière ». Si l’on en croit une interview qu’il accorda aux Inrockuptibles dans les années 90, le chanteur éprouva par la suite un certain malaise d’avoir écrit une chanson aussi lugubre à l’âge de 24 ans. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles, en dépit du tapis rouge critique qui accueillit sa sortie, La Mort d’Orion connut longtemps une traversée du désert. Modestement vendue à sa sortie, les collectionneurs se l’arrachèrent à prix d’or jusqu’à sa réédition surprise en 1997. On souhaite qu’un jour les autres enregistrements inédits du chanteur connaissent le même destin, mais ce dernier s’y oppose obstinément, de même qu’il refuse de passer en concert. Tout ceci n’est pas grave... A l’heure d’Internet, ces morceaux sont désormais bien plus faciles à trouver, et l’on ne peut que saluer l’attitude quasi-héroïque d’un artiste qui se dresse seul contre l’Industrie du Disque... et parfois contre son propre public. |
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