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Frank Zappa & The Mothers Of Invention : "Freak out !"
Cynisme, défonce et déconstructivisme

vendredi 29 octobre 2004, par Marc Lenglet


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Probablement l’un des plus grands artistes du XXème siècle, toutes disciplines confondues, Frank Zappa peut se glorifier d’avoir toujours su faire cohabiter sans heurts la musique la plus populaire de chaque décennie avec le surréalisme et le goût de l’expérimentation la plus débridée, et d’avoir su concilier avec bonheur un engagement sans failles pour les causes qui lui tenaient à cœur (anti-militarisme, lutte contre le port d’armes, critique des télé-évangélistes,…) avec un sens de la satire féroce. A sa mort en 1994, l’Amérique aurait-elle vraiment perdu ce qu’elle avait de meilleur, comme beaucoup l’ont affirmé ? En attendant de résoudre cette épineuse question, Freak out !, le premier album de ses célèbres Mothers Of Invention, vous propose un expédition cynique et sous acide dans les années 60, côté Freaks.

Peu d’albums peuvent se vanter d’avoir influencé le processus de composition de Sgt. Pepper’s lonely heart club band des Beatles. Freak out ! est pourtant l’un d’entre eux. A première vue, le style primitif de la musique de Frank Zappa pourrait passer pour un singulier mélange de rockabilly, de rythm’n blues, de jazz et de doo-wop, sur fond de vagissements inintelligibles et de chœurs débiles, et un côté crooner décalé. Rien n’est pourtant plus incomplet ! S’il est bien un artiste des années 60 dont les compositions ne reposent pas intégralement sur des bases déjà solidement établies et appréciées, c’est bien Frank Zappa. S’il ne réfutera jamais l’apport des musiques populaires du moment à son œuvre, il faut chercher sa principale source d’inspiration du côté d’Edgar Varèse ou d’Igor Stravinsky, compositeurs de musique d’avant-garde de la première moitié du XXème siècle.

Le génie de l’homme se place prioritairement au service d’une critique acerbe et moqueuse de la société. Hungry freaks daddy ! plante le décor. Zappa y tourne en dérision la terreur de l’Américain blanc bien intégré à la norme, qui voit son petit rêve consumériste bouleversé par l’invasion de sa rue par des hordes de chevelus je-m’en-foutistes qui persistent à marcher hors du rang. Ces Freaks sont tellement moches, tellement hermétiques aux rêves de pavillons banlieusards et de vacances à Disneyworld qu’ils ne peuvent que littéralement « dévorer » la quiétude d’une Amérique pas encore perturbée par l’enlisement vietnamien, voire même dévorer Mr America lui-même (on ne sait jamais : ils se droguent !). La dérision à travers une exagération franche et décomplexée est particulièrement affectionnée pour Who are the brain police ?, qui transforme l’Amérique soupçonneuse vis-à-vis des comportements nouveaux en cauchemar orwellien.

Fidèle à la tradition de ses maîtres à penser, Zappa s’amuse également à déconstruire les clichés et les stéréotypes de la musique populaire. Le quatrième morceau ressemble ainsi à s’y méprendre à une balade neuneu à la Righteous Brothers si ce n’est que les hululements larmoyants des deux chanteurs proprets semblent ici l’œuvre d’un débile profond, et que ces derniers n’auraient de toute façon jamais envisagé de composer un slow intitulé "Va pleurer sur l’épaule de quelqu’un d’autre !". Pourtant, Zappa n’apprécie pas davantage les hippies qu’il n’aime le conformisme. A l’époque où l’on reconstruisait le monde par l’acide et l’amour dans tous les parcs de San Francisco, il jugeait déjà que les hippies préparaient la révolution comme des gosses allant en récréation, et que tout cela se tasserait une fois qu’ils se seraient bien défoulés. I ain’t got no heart, avec son chant tout en réverbérations, ses orchestrations scintillantes, ses accords hindouisants, se termine en symphonie de hurlements, et clame haut et fort que l’amour n’existe pas. Sont également ridiculisées, les désillusions sentimentales avec How can I be such a fool ?, pièce maîtresse jouant sur le contraste entre les remous planants des couplets et la grotesque théâtralité dramatique des refrains.

Dans une parodie des Beach Boys du nom de Wowie zowie, il affirme se foutre éperdument de savoir si une femme se rase les jambes ou se brosse les dents ; ailleurs il annonce qu’une séparation sentimentale n’empêchera pas le vent de souffler et que ça lui convient très bien comme ça, ou que l’amour maternel est une drogue d’enfer et qu’il peut vous en fourguer sans problèmes. Décidément ce garçon ne sait pas rester sérieux deux minutes. Tiens , si en fait… pendant cinq minutes cinquante deux très exactement, le temps du morceau Trouble every day où il dénonce - déjà à l’époque - la boîte à conneries qu’est devenue la télévision, la surabondance d’informations contradictoires et l’écœurement que lui inspire l’actualité, notamment les émeutes raciales de Watts. Hey you know something people ? I’m not black but there’s a whole lot of times I wish I could say I’m not white, déclare-t-il au détour d’un couplet. Une dernière gifle, histoire de choquer le bourgeois bien pensant, et c’est l’heure de la récréation de Frank, avec les deux dernières et plages.

Originalement album double, le deuxième vinyl de Freak out ! débutait par cette virulente chanson politique. C’est par après que les choses se corsent pour l’auditeur non préparé psychologiquement. On quitte alors le domaine de la chanson proprement dite - même barrée comme la moindre des comptines générée par Zappa ! - pour entrer dans l’expérimentation, et dans un véritable collage conceptuel, élaboré avec tout et n’importe quoi, mélangeant les instruments les plus étranges, les sonorités les plus distordues, les conversations les plus désaxées, pour obtenir un feu d’artifice d’avant-garde déstructurée, incompréhensible et vaguement inquiétant, qu’il est impératif de prendre comme il se présente sans chercher à le décortiquer. Pour obtenir les discussions surréalistes de Help, I’m a rock !, il paraît entendu que les Mothers ont négligemment laissé traîner un enregistreur au beau milieu d’une discussion à bâtons rompus entre pensionnaires d’un asile psychiatrique, discussion qui se serait terminé en partouze générale ! The return of the son of the monster magnet, encore plus bizarroïde si possible, plonge dans la conscience de l’énigmatique Suzy Creamcheese, destinée à devenir un personnage récurrent des albums de Frank Zappa.

Freak out ! n’est pas un album évident à appréhender, même pour une oreille habituée à la musique parfois audacieuse des années 60. Zappa n’est de toute façon pas un artiste évident à comprendre, et je ne prétendrais certainement pas avoir intériorisé chaque détail et chaque clin d’œil de ce premier album studio. Il est préférable de bien s’imprégner des textes pour être apte à savourer progressivement l’ironie féroce de Zappa. Dans le cas contraire, il est raisonnable de penser que l’auditeur distrait ou occasionnel puisse considérer Freak out ! comme une grosse farce pas très fine. Renfermant à la fois des morceaux parmi les plus faciles d’accès de la carrière du maître, et de longues symphonies perverses sans queue ni tête, Freak out ! est un album tout simplement hors normes, totalement différent de tout ce qui peut exister, dont l’étrangeté provoque une adhésion ou un rejet total. A réserver aux auditeurs patients, aux junkies désaxés, aux amateurs de sonorités imprévisibles, à tout ceux, en fait, qui sont prêts à réellement sortir des sentiers battus et à adopter une posture d’écoute très attentive (et très ouverte d’esprit pour la deuxième moitié de l’album). Pour ceux-là, c’est tout un univers chamarré et chatoyant - merci les Nuls ! - qui se révèlera à eux. Une manière à la fois complète, délirante et porteuse de quelques chances de succès de se glisser au cœur de la pensée et de la vision de Zappa.

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Marc Lenglet





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Frank Zappa & The Mothers Of Invention : "Freak out !"
(1/2) 6 juillet 2007
Frank Zappa & The Mothers Of Invention : "Freak out !"
(2/2) 4 juillet 2006, par ovni




Frank Zappa & The Mothers Of Invention : "Freak out !"

6 juillet 2007 [retour au début des forums]

tres bon album, tres innovateur (j’amerias être à la place des gens qui decouvbraient cet album à cette époque avec Revolver des Beatles)

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Frank Zappa & The Mothers Of Invention : "Freak out !"

4 juillet 2006, par ovni [retour au début des forums]

Un article à la hauteur de son sujet ... et voilà Freak Out de retour sur ma chaîne .

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