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Frank Zappa : "Joe’s garage" Garage days revisited lundi 13 octobre 2008, par |
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Avec ou sans les Mothers of Invention, Frank Zappa reste invariablement considéré comme l’un des artistes majeurs de la seconde moitié du XXème siècle. Iconoclaste au sens noble du terme, musicien hors normes et protéiforme, pasticheur inspiré de l’esprit musical de son temps, critique acide et irrévérencieux de la société qui l’entoure et, parfois, prophète des tendances à venir, Zappa a marqué le rock au plan musical comme au plan culturel, même si son influence reste plus diffuse que celle de beaucoup d’autres, de par cette approche savante, presque scientifique, de son art. Sa plus grande force reste néanmoins d’avoir toujours été capable de faire cohabiter ses ambitions artistiques exigeantes avec un remarquable feeling pop et des compétences strictement musicales à en faire pâlir beaucoup.
Là où les réalisations des années 60 avec les Mothers baignaient dans un marigot de folk, de rock psychédélique et de doo-wop, Joe’s Garage affirme sans peine, en 1979, son ancrage aux années 70. On notera à cette occasion une nouvelle démonstration de l’esprit de contradiction de Zappa : parfaitement au fait de l’arrivée du punk mais jugeant sans doute que la simplicité de ce dernier n’offrait guère de possibilités ludiques, Zappa a préféré concevoir Joe’s garage sur le mode de l’opéra-rock, genre alors installé depuis une dizaine d’années mais au premier rang des concepts à abattre pour la nouvelle génération de musiciens. Ce format à contre-courant fait en tout cas de Joe’s garage l’une des réalisations les plus ambitieuses de Zappa, ne serait-ce que par son ampleur, puisqu’il s’agit d’une œuvre en trois parties sortie à l’origine sur deux vinyls, puis sur un double CD. En dépit de ses proportions imposantes, Joe’s garage reprend la plupart des éléments qui caractérisent l’œuvre de Frank Zappa, tant au niveau du procédé d’écriture des morceaux que du pastiche musical et de la critique sociale planquée derrière l’habituel fatras d’élucubrations surréalistes. Ainsi, toutes les parties de guitare, à une exception près, sont toujours conçues selon le fameux principe de xénochronie, à savoir la réutilisation et le réarrangement d’ancien matériel, non spécifiquement conçu pour le morceau concerné. Au sein du personnel pléthorique dont Zappa s’est entouré cette fois, on notera également la présence de quelques futures pointures, comme Warrenn Cucurullo, futur guitariste de Duran Duran (!) ou Vinnie Colaiuta, l’un des batteurs de studio les plus respectés des trente dernières années (actuellement sous-employé chez Megadeth). La parodie musicale est elle aussi de sortie. Sorti durant les derniers mois des années 70, Joe’s garage se propose de revisiter la décennie écoulée d’un point de vue musical. Au hasard des plages, on dégottera ainsi une sympathique petite ballade rock FM basée sur trois accords (Joe’s garage) mais aussi du reggae (Lucille messed my mind up), du funk (l’extraordinaire Keep it greasey), ou encore du disco, avec Stick it out, une pièce complètement barrée en allemand de cuisine. Il est toujours aussi surprenant que Zappa, tout en se moquant joyeusement des modes passagères, parvienne à en livrer des exemples aussi convaincants. Les pièces funk et disco par exemple, auraient pu être de véritables hits dans leur créneau respectif, s’ils n’avaient pas été composés dans cet esprit définitivement parodique. Triturations techniques complexe, "comédie" musicale... et l’engagement dans tout ça ? Rassurez vous : incorrigible plaisantin, Zappa ne se prive pas une fois de plus d’égratigner certains aspects de la société américaine, qu’il s’agisse du phénomène des groupies, de l’obsession US pour le sexe ou des sectes (et plus particulièrement l’église de scientologie). Le cœur de sa critique se dirige néanmoins contre la censure artistique sous toutes ses formes, un sujet plutôt actuel en 1979 - la révolution islamique iranienne venait d’interdire la musique la même année - voire même prémonitoire : cinq ans plus tard, le PMRC (Parents Music Ressource Center) serait fondé à l’instigation de Tipper Gore afin de lutter contre les Explicit lyrics contenues dans la musique rock ; et Zappa n’aurait de cesse de lutter contre cette association, allant même jusqu’à témoigner au Congrès en faveur du premier amendement. Poussant la logique de l’objet de ses critiques jusqu’à l’absurde, Joe’s Garage est ironiquement présenté comme une œuvre de propagande par le Central Scrutinizer, la voix désincarnée qui intervient tout au long de l’album. Dans une société fictive ayant inventé le principe de criminalisation totale comme vecteur d’égalité entre les individus, la mise hors-la-loi de la musique est perçue comme l’ultime moyen d’amener vers la norme ceux qui sont trop paresseux ou trop honnêtes pour commettre un véritable crime. Joe’s Garage présente, à titre d’édification des masses, la descente aux enfers de Joe, laborieux musicien amateur, afin de préserver les générations futures de l’influence pernicieuse de la musique. Sa passion réprimée par la loi, Joe tentera par tous les moyens de trouver un palliatif. Entre libations de tour-bus et concours de t-shirt mouillés avec des groupies catholiques perverses, drague et saillies cathartiques avec des robots de fabrication allemande recommandés par l’église de l’Appliantologie, et partouzes homosexuelles dirigées par l’aumônier de la prison où il finira par échouer, Joe finira par se réfugier dans sa tête, seul espace de liberté subsistant... avant de sombrer définitivement dans la folie face à l’inanité de ce processus créateur : le tragi-comique au service d’une cause importante, comme souvent chez Zappa en somme, mais développé au travers d’un scénario plus complexe qu’à l’accoutumée. Si Joe’s garage est indéniablement une œuvre riche, souvent drôle et sarcastique, qui déploie à nouveau un bel éventail des multiples talents de Frank Zappa, il n’est pourtant pas exempt de défauts, la plupart étant inévitablement dus à sa nature d’album-concept/opéra-rock. Le premier disque comprend principalement des compositions au - relatif - format pop, souvent très réussies (Catholic girls) et renouent avec cet humour potache, absurde et très porté sur la chose (voir par exemple Why does it hurts when I pee ?). Au contraire, le second disque est centré autour de compositions notablement plus longues, souvent plus atmosphériques que ludiques, dans lesquelles l’amateur du genre décèlera de multiples clins d’œil au rock progressif (notamment ce remarquable, bien qu’assez difficile à appréhender, Packard goose). Watermelon in easter day, qui symbolise l’ultime réverie musicale du protagoniste principal, témoigne en outre de la très haute compétence de Zappa en tant que guitariste, à travers une longue envolée onirique qui n’a rien à envier aux plus belles heures de Pink Floyd. Il s’agit par ailleurs du seul solo de guitare expressément conçu pour l’album. En digestif, A little green Rosetta renoue avec les fameuses comptines débiles dont Zappa aimait parsemer ses œuvres une décennie plus tôt. Après un nombre conséquent d’écoutes - une seule ne suffira pas à s’immerger correctement dans cet univers imaginé par le génie moustachu, il est évident que Joe’s garage surprend par son concept délicieusement tordu, séduit par sa grande richesse musicale et possède les atouts pour convaincre le plus grand nombre, à savoir un formalisme plus grand que d’autres albums de Zappa et des délires sonores généralement sous contrôle. S’il se montre certainement plus digeste que les patchworks sonores sans queue ni tête réalisés avec les Mothers, Joe’s garage ne parvient pas à éviter certaines longueurs inhérentes à sa nature d’opéra-rock. Si certaines compositions sont tout simplement brillantes, d’autres trouvent malheureusement leur place dans le cliché de la chanson scénaristiquement obligatoire et artistiquement dispensable. Ces lourdeurs occasionnelles ne prennent cependant jamais le pas sur les nombreuses qualités de cet album étonnant, parfois touché par le génie et, surtout, très accessible au profane qui souhaiterait poser le pied dans l’univers de Zappa sans pour autant y sombrer corps et âme. |
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