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Deep Purple : "In Rock" La pierre angulaire du hard samedi 22 novembre 2008, par |
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Il vous est peut-être déjà arrivé d’extraire d’une vieille malle une pile de vinyles, les effluves de renfermé qui vous sautent alors aux naseaux, une essence faite d’humidité et de pourriture, qui imprègne le carton. La nostalgie, cette amante coquine, vous amène à poser ces reliques au centre de la platine, le diamant effleure la surface sillonnée, tout votre être tremble devant ce paquet de notes qui emplit la pièce, votre œil s’humidifie. L’effet est similaire aux retrouvailles avec la photographie jaunie d’un premier amour, les souvenirs ne vous paraissent plus si lointain finalement. Car cette innocente rencontre vous sort parfois de la tête mais ne s’en absente jamais longtemps, le premier amour reste inoubliable, qu’il fut heureux ou dramatique. In Rock, c’est un peu cela pour moi, l’un de ces premiers amours que je ne pourrai jamais oublier.
Deep Purple est membre honoraire de cette fameuse triplette anglaise qui a, en l’espace de dix ans, tout inventé en matière de hard-rock. En 1969-70, Led Zeppelin a sévèrement burné le blues de Leadbelly et consorts pour en extraire les météorites ultimes que l’on connait, et Black Sabbath pose les bases du heavy metal (voire du doom, ou encore du stoner (!), grand débat d’initiés en perspective) grâce aux neufs doigts experts de Tony Iommi. La relative mauvaise troisième place sur le podium de Deep Purple peut s’expliquer par une gestation un peu plus longue que les deux autres compétiteurs, la bande à Ritchie s’est cherché avant d’atteindre la célébrité désirée, une gestation difficile, s’achevant avec les années 60. Le groupe anglais joue alors un rock très imprégné de musique classique, inspiré des Beatles ou de Cream, quelques ingrédients de blues, des tentatives psychédéliques peu concluantes pour être dans le coup, on reste dans des compositions moyennes pour un groupe doué mais sans relief particulier. Les premiers essais discographiques sont d’ailleurs peu passionnants, à peine pourra-t-on noter Hush, qui n’est pourtant qu’une reprise de Joe South et un remix qui sent la poudre plein les narines de Help des petits gars de Liverpool... Dans les compositions personnelles, je ne retiens pour ma part que Wring that neck sur le Book of Talyesin de 1968. Un titre virtuose qui démontre les compétences stratosphériques des musiciens. Le chant de Rod Evans est par contre d’une navrante platitude, le plus gros écueil de ce Mark I. Ritchie Blackmore, guitariste devenu au fil des années le joyeux ménestrel égocentrique que l’on connait aujourd’hui, (voir sa belle ouvrage actuelle ici ou là) décide de remiser les champignons au placard et de passer aux choses sérieuses. Il se débarrasse du chanteur Rod Evans et du bassiste Nick Simper, qu’il juge trop mous, et embauche la grande gueule, au sens noble du terme je le précise, Ian Gillan et son compère bassiste Roger Glover. De ce bienheureux changement de line up, va naître le Deep Purple Mark II. Blackmore veut enfin faire son trou dans le monde naissant du hard et cet album sera la bombe dont il avait besoin. In Rock, c’est avant même la première écoute, cet artwork, cette parodie du Mont Rushmore, avec les effigies de pierre de nos cinq hardeux tout jeunots. L’idée, si elle peut paraître un peu désuète aujourd’hui, était un coup de génie en cette année 1970. Ce monument de pierre n’est rien de moins que l’un des albums fondateurs de ce que sera le hard durant les vingt prochaines années, un son violent, sauvage, à la production puissante, affolant le bon bourgeois d’alors. Cet album est au-delà d’un disque de hard-rock, il EST le hard-rock, il en est le son, la voix, la folie, servi par des musiciens insolents de génie, et un chanteur extraordinaire. Tout était réuni pour que Deep Purple mette les deux pieds sur le podium. In Rock est l’album ultime du hard, et Speed king en est un parfait concentré de presque six minutes. Ce brûlot qui naît d’un magma confus de guitares saturées, ce solo d’orgue classique qui meurt dans un souffle, Ian Paice qui se déchaîne sur ses fûts, le chant hallucinant de puissance de Gillan. Ça brûle, ça bout, c’est dévastateur. Qu’a t’on fait de notre petit groupe de rock à papa des sixties, les gentils garçons fumeurs de cochonneries sont devenus de vrais durs, incroyable métamorphose. Si l’orgue de Jon Lord, (récemment retraité du Pourpre Profond, remplacé par Don Airey) fait beaucoup dans le son du groupe, c’est surtout par son utilisation très particulière. Indifféremment manœuvré comme un élément rythmique ou comme soliste, il amène à des duels d’anthologie avec la guitare virtuose du troubadour. In Rock ne se résume bien entendu pas à Speed king, les sept pièces qui le composent sont toutes fabuleuses. Il serait par exemple bien maladroit de ne pas parler de Child in time, ce maître-étalon de la power-ballade, morceau progressif spectaculaire de dix minutes, avec un Ian Gillan qui prouvera ici qu’il n’a rien à envier à Robert Plant. A chaque nouveau roulement de batterie, Gillan chante encore un peu plus haut, un peu plus fort, l’orgue en fond sonore, le rythme qui s’accélère, vient ce solo de Ritchie somptueux. Puis l’ensemble se conclut par une cacophonie apocalyptique où Paice massacre sa batterie comme un damné. Flight of the rat, la plus rock’n’roll du lot, avec ses partitions d’orgue superbes. Le creux bourré de soli en plein milieu (typique du rock anglais de ces années-là, cf. Whole lotta love de Led Zeppelin) et le long martelage de fûts en conclusion pourra néanmoins faire fuir les moins ouverts à ce genre de prouesses. C’est ce que l’on reprochera d’ailleurs par la suite au groupe, de lourdes démonstrations techniques masturbatoires qui ne peuvent intéresser que les professionnels de la profession musicale ; le simple auditeur se sentant soit ignoré soit pris pour un con. De titres en titres, ce qui reste de cet opus, c’est la compétence sidérante des musiciens et surtout la performance de Ian Gillan. Il dégage une telle rage, la voix est si puissante, et l’association avec Blackmore si évidente, jamais cet album n’aurait eu le même impact sans lui, et surtout pas avec son pâle prédécesseur, Rod Evans. La variété d’influences que l’on retrouve ici, du classique au blues, du rock au psychédélique, aurait pu faire craindre un patchwork bouffi, mais il n’en est rien. De par la maîtrise du groupe, toutes ces influences sont totalement digérées, assemblées, et donnent de fait de pures merveilles. Voilà donc ce qu’est In Rock, une œuvre intemporelle, une consécration, une encyclopédie à lui tout seul, un bouillon d’émotions qui vous donne irrémédiablement des frissons pas loin de quarante ans après sa naissance. Si Machine head est sans conteste le sommet commercial de Deep Purple, In Rock sera à la fois le baptême et le sommet artistique du groupe. Il ne faudrait jamais hésiter à réouvrir la vieille malle du grenier, et nous remettre à l’oreille de tels souvenirs, la nostalgie a parfois du bon. |
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