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Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"
Retrouvailles

mercredi 9 décembre 2009, par Jérôme Delvaux

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Les albums du Velvet Underground - surtout les deux premiers - ont grandement contribué à façonner la deuxième mi-temps du rock’n’roll des années 60. Avec eux, le rock de papa devient sale, crade, violent, déstructuré, sombre, malsain… En un mot, nihiliste. Ils vont bien plus loin que ce que les Stones, les Who et d’autres ont pu faire. Le No Future des punks, en un sens, c’est Lou Reed et sa bande qui l’ont inventé. Et ce, dès 1966. Il leur a en fait suffit de mettre en musique leur quotidien de zonards new-yorkais qui, sous l’œil bienveillant d’Andy Warhol, côtoyaient une espèce d’étrange cour des miracles faite de transsexuels, junkies et dépravés en tous genres. Après le split du groupe, les trois principales figures du Velvet des débuts se sont retrouvées sur la scène du Bataclan, à Paris, un beau soir de janvier 1972, pour un concert acoustique unique, à la fois sobre et intimiste.

En 1972, le Velvet Underground existe toujours officiellement en tant que groupe. Malgré le départ de tous ses membres fondateurs - à l’exception notable de Maureen Tucker -, un groupe continue de tourner sous ce nom. Sans Lou Reed. Sans John Cale. Sans Sterling Morrison. Emmené par Doug Yule, le bassiste qui avait remplacé Cale à partir du troisième album, et qui s’improvise désormais également chanteur et guitariste, ce Velvet-là n’est que l’ombre de celui qui accoucha, coup sur coup, entre 1967 et 1968, des chefs-d’œuvre avant-gardistes The Velvet Underground & Nico (note pour le rédacteur en chef : il faut le chroniquer d’urgence, celui-là !) et White light/White heat.
Lou Reed et John Cale, les deux fondateurs du groupe, en ressentent une amertume bien légitime… Les tensions ayant amené au départ du second cité étant désormais plus ou moins aplanies, ils consentent à se réunir sur scène le temps d’un soir, pour un concert destiné à être diffusé à la télévision française. Et sans doute aussi pour montrer à Doug Yule, aux gens de Polydor et au public qui sont les vrais patrons... Pour faire encore plus de bruit, ils embarquent avec eux Nico, l’icône trash imposée par Warhol comme chanteuse sur leur premier album. La belle fait beaucoup parler d’elle à l’époque car elle est en train de sombrer corps et âme dans l’héroïne. Accessoirement, elle a aussi quasi inventé le rock gothique, en 1969, avec son album The marble index (produit et mis en musique par John Cale, dont elle est inséparable...).

Le concert s’ouvre par une version minimaliste de I’m waiting for the man, que Lou Reed introduit subtilement comme « une chanson parlant de la drogue à New York ». Il est à la guitare acoustique et John Cale est au piano. Il en sera ainsi pendant quasi tout le show, Cale se contentant parfois de lâcher le clavier au profit d’une seconde guitare ou de son célèbre violon désaccordé. Lorsque Nico les rejoint, vers la moitié du set, elle s’installe à l’orgue, son instrument de prédilection sur ses albums solo post-Velvet tous plus sombres les uns que les autres.

La set-list fait la part belle aux classiques du Velvet, et particulièrement de son premier album (ils en jouent six titres dont la monumentale Heroin, malheureusement déforcée par l’absence de percussions), mais aussi de leurs carrières solo respectives. A commencer par Berlin, de Lou Reed, présentée humoristiquement comme « une chanson de Barbra Streisand ». Elle sortira six mois plus tard sur le premier LP solo du chanteur, et sera ensuite complètement réorchestrée pour servir de thème central à l’album concept du même nom. Elle est jouée au Bataclan dans ce qui reste peut-être sa plus belle interprétation possible, tout en dépouillement et fragilité, avec le piano comme unique accompagnement. Et la voix unique de Lou, mi-affectée mi-indifférente... Inimitable !

John Cale prend à son tour le micro pour défendre quelques-unes de ses compositions propres. La très belle Ghost story, tirée de son premier album (Vintage violence, 1970), tout d’abord. Puis la plus plus folk - et jusque-là inédite - The biggest, loudest, hairiest group of all, suivie de Empty bottles, initialement écrite par le fringant gallois pour Jennifer Warnes. Ses chansons ne souffrent pas le moins du monde de la comparaison avec celles de son vieil acolyte. Pas de doutes, ce sont bien deux des plus grands songwriters en activité qui partagent la scène. On regrette, dès lors, le temps où ils mettaient leurs rivalités de mâles (ils se sont notamment brièvement disputé les faveurs de Nico…) au profit de leur créativité.

Et puis, c’est précisément au tour de la mère Päffgen de sortir de l’ombre. Assise depuis le début du show sur le côté de la scène, elle prend place derrière le micro pour Femme fatale, la chanson la plus reprise (et peut-être bien la plus connue) du Velvet, écrite à l’origine comme un hommage à Edgie Sedgwick, l’une des muses de Warhol. S’ensuit une série beaucoup plus cafardeuse où Nico, installée à l’orgue, enchaîne quelques-unes de ses compositions les plus sombres : la glaçante No one is there, tout d’abord, suivie de Frozen warning et Janitor of lunacy, encore plus sinistres. Sa voix grave, tremblante, menaçante, macabre même, fait quelques fois froid dans le dos. Pour quiconque apprécie l’œuvre de Reed et Cale sans être familier des péripéties solo de Christa Päffgen, il y a de quoi être pour le moins déstabilisé par un tel étalage de morbidité.
Le trio revient ensuite dans des chemins plus convenus avec I’ll be your mirror, tiré du premier Velvet. Au moment d’introduire cette chanson, Nico semble à bout de force, exténuée. Comme si ses longues complaintes dépressives lui avaient pompé toute son énergie… Elle reprendra encore le micro plus tard, sans grande passion, presque avec douleur, pour un All tomorrow’s parties minimaliste en rappel.

Après avoir circulé comme album pirate pendant plus de trente ans, le plus souvent avec un son oscillant entre l’atroce et l’inécoutable, Le Bataclan’72 a été enfin commercialisé officiellement en CD en 2004. Avec cette fois un son tout à fait convenable. Même si on regrette par moments l’électricité du Velvet Underground, il est difficile de ne pas succomber devant le dépouillement et la grâce de ces chansons. L’alchimie unique qui existe entre Lou Reed et John Cale offre un enchantement peu commun. En fait, ils sont un peu comme les Lennon et McCartney du rock alternatif. Les deux sont bons en solo, mais c’est unis qu’ils sont les plus forts, surpassent toute concurrence et influencent des générations d’auteurs et de musiciens. Il faudra malheureusement attendre encore deux décennies avant que ces deux-là se décident à unir à nouveau leurs talents sur disque, à l’occasion d’un album concept hommage à Andy Warhol (Songs for Drella, 1990).

Amis parisiens et mélomanes, si vous avez eu la chance d’assister à ce concert, et que vous y avez survécu, n’hésitez pas à nous parler dans les commentaires du souvenir que vous en avez gardé.



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Jérôme Delvaux





Il y a 9 contribution(s) au forum.

Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"
(1/3) 10 décembre 2009
Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"
(2/3) 9 décembre 2009, par Vincent Ouslati
Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"
(3/3) 9 décembre 2009




Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

10 décembre 2009 [retour au début des forums]

Superbe chronique ! Et groupe mythique !

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Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

9 décembre 2009, par Vincent Ouslati [retour au début des forums]

note pour le rédacteur en chef : il faut le chroniquer d’urgence, celui-là !

Mais faites, Monsieur Delvaux, faites donc ;-)

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Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

9 décembre 2009 [retour au début des forums]

"On regrette, dès lors, le temps où ils mettaient leurs rivalités de mâles (ils se sont notamment brièvement disputé les faveurs de Nico…) au profit de leur créativité."

C’est moi ou il manque des mots dans cette phrase ... ?

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    Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

    9 décembre 2009, par Jérôme Delvaux [retour au début des forums]


    C’est toi.

    [Répondre à ce message]

      Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

      9 décembre 2009 [retour au début des forums]


      Tiens ? Oui...

      Soit j’étais pas bien réveillé ce matin, soit la formulation est un peu lourde (surtout avec cette parenthèse au milieu qui vient tout compliquer).

      Peut-être un truc du genre : "on regrette le temps où leurs rivalités de mâles renforçaient/avivaient/cristallisaient/exaltaient leur créativité " ?

      Ou encore "on regrette le temps où, poussés par leurs égos démesurés de males frustrés sexuellement, ils rivalisaient de créativité afin, notamment, de séduire l’autre teupu."

      Bien sûr, là on pousse déjà d’un cran dans l’interprétation psychologique...

      [Répondre à ce message]

    Lou Reed, John Cale & Nico : "Le Bataclan ’72"

    9 décembre 2009, par J. [retour au début des forums]


    "On regrette le temps où ils mettaient leurs rivalités de mâles au profit de leur créativité." + Complément de temps : "dès lors" + parenthèse : "ils se sont notamment brièvement disputé les faveurs de Nico".
    Limpide !

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