Actualité chargée pour Led Zeppelin, entre un concert attendu comme jamais (plus de vingt millions de demandes de places !), la sortie d’un best of, d’un DVD, et un nouveau disque solo pour Robert Plant. On se croirait presque revenu dans les années 70 où il n’y en avait que pour le Dirigeable. C’est tant mieux, car l’industrie musicale a plus que jamais besoin de mythes, de groupes qui peuvent traverser le temps sans vieillir et conquérir les kids génération après génération.
Y a-t-il quelque chose à redire à ce best-of ? Le son est énorme, et le track-listing, supervisé par le groupe, est évidement exceptionnel (comment pourrait-il en être autrement ?). On est ravi de voir évincé Misty mountain hop au profit de When the levee breaks. On pinaillera un tout petit peu de voir l’album III sous-représenté (seulement deux titres), et de constater que l’accent a surtout été mis sur le versant électrique de la carrière du groupe. C’est peu dire qu’on n’aurait pas rouspété de voir apparaître un petit Gallows pole, Thank you ou Going to California...
Voilà à peu près tout ce qu’il y a à en dire, de cette compilation. Alors pourquoi en faire une chronique ? Ce n’est évidement pas ici que l’on va retracer l’histoire du groupe, mais il ne semble pas inutile de participer à tout le battage médiatique qu’il y a autour de Led Zep en ce moment. Parce que ce serait bien que des gosses aillent acheter ce best-of. Pas qu’ils téléchargent l’intégralité de la discographie du groupe et écoutent les dix premières secondes de chaque chanson, non. Mais qu’ils achètent ce double album, qu’ils prennent le temps de regarder cette pochette, qu’ils insèrent les disques dans leur chaîne hi-fi, et qu’ils fassent cracher leurs enceintes. Qu’ils s’immergent pour de bon dans cette musique exceptionnelle. Car si Led Zeppelin n’est pas mon groupe favori, il est incontestablement le groupe que j’estime être le plus important, le plus influent et le plus fondamental de l’histoire du rock. A l’écoute de Mothership (et c’était déjà valable lors de ma découverte de ce groupe), on est frappé par l’évolution qu’il a suivi sans jamais rien perdre de son originalité et de sa spécificité. Que de chemin parcouru entre les deux minutes trente du défroqué Communication breakdown et les dix minutes de metal progressif de Achilles last stand, et pourtant, c’est le même groupe, la même fièvre, la même passion, la même énergie. Tout ce qu’on peut espérer de la sortie de ce nouveau best-of, ce sont de nouveaux coups de foudre, que des gosses ouvrent de grands yeux devant cette voix, cette batterie, cette guitare. Qu’ils courent acheter un instrument. Qu’ils prennent un panard monstrueux en trippant sur Kashmir. Qu’après ça, ils n’écoutent plus la musique, même le rock le plus séminal, comme ils bouffent un hamburger au Quick du coin.
Allez, pour changer un peu, un petit track by track sélectif, subjectif, et non informatif. Pourquoi aimer ces chansons ?
Good times bad times : à cause de cette intro qui clashe comme un coup de trique. A cause de cette voix morveuse (et pourtant maîtrisée). A cause de ce solo déchaîné.
Babe I’m gonna leave you : je suis tombé amoureux de Led Zeppelin grâce à cette chanson. Le chant est d’une puissance exceptionnelle. Qu’il s’agisse de murmurer ou de hurler, Robert Plant est capable de communiquer le même désespoir, la même soif de liberté. La symbiose avec la guitare de Jimmy Page suinte à chaque instant. Comme on dit : « il se passe quelque chose ».
Whole lotta love : parce que c’est amusant de songer au scandale qu’ont provoqué les cris orgasmiques de Plant à l’époque. Et parce que le jour où je crierai comme ça quand je jouirai, il faudra que je pense à consulter.
Ramble on : parce que parvenir à écouter ce morceau sans ressentir le besoin vital de tout retourner relève de l’exploit.
Immigrant song : cette voix d’outre-tombe ! Ce riff ! Ces lignes de chant ! Quand on entend ça, on se dit 1) que plus personne n’oserait se lancer dans ce genre de hurlement ; 2) que même si certains osaient, jamais ils ne parviendraient à la cheville des Anglais et se vautreraient tous dans le ridicule.
Since I’ve been loving you : pour ceux qui ne l’avaient pas encore compris, Led Zeppelin, c’est du blues, et cette chanson n’est rien de moins que celle considérée comme la meilleure jamais composée par des Blancs. Dire qu’elle constitue une passerelle privilégiée vers ce genre musical est peu dire. Mais le plus important, c’est qu’elle donne envie de chialer de bout en bout. Si avec Babe I’m gonna leave you, je suis tombé amoureux de Robert Plant, ici je suis tombé amoureux de Jimmy Page.
When the levee breaks : certains (dont votre serviteur) soutiennent que sans Bonzo à la batterie, Led Zeppelin n’a plus de raison d’être. C’est la prestation du batteur sur certains morceaux, comme celui-ci, qui poussent à soutenir une telle position. C’est énorme, c’est puissant, c’est fondamental. Le reste de l’équipe est bien sûr à la hauteur, avec un riff d’une lourdeur implacable et un chant inquiétant, aérien. Le genre de morceau qui ne fait pas partie de la légende, mais que je considère comme l’un des tous meilleurs.
Stairway to Heaven : même si on l’a trop entendue, elle reste un classique. A cause de cette progression. De ces paroles mystérieuses et envoûtantes. De son solo légendaire. Le groupe est clairement touché par la grâce.
D’Yer mak’er : parce que même quand Led Zep fait du reggae, ça reste du Led Zep. C’est ce qui fait que ce groupe est impossible à imiter ou à reprendre. Et puis, un petit reggae au milieu de cette débauche d’électricité, c’est cool, sympa, frais, rigolo.
No quarter : si D’Yer mak’er est cool, sympa, frais, rigolo, alors No quarter en est l’antithèse. Atmosphérique, plombé, inquiétant, progressif, il dévoile une autre facette du groupe. On les savait touche-à-tout, versés dans l’expérimentation, mais ici, ils sautent d’un coup quelques étapes dans l’évolution (ce clavier, ces effets sur le chant, cette guitare étouffée). Cette chanson est l’une des plus intrigantes de leur répertoire. De ce fait, elle est également l’une de celles vers lesquelles on revient le plus souvent. Et accoucher d’un morceau aussi avant-gardiste qui ne vieillit pas, c’est véritablement un tour de force.
Kashmir : en parlant de morceaux qui ne vieillissent pas, ce n’est pas prendre un gros risque que d’affirmer que celui-ci n’aura pas pris une ride dans cent ans ! C’est avec des morceaux de ce calibre que le groupe démontre que sa position n’est pas usurpée. C’est avec des morceaux de ce calibre que le rock évolue. C’est avec des morceaux de ce calibre que Robert Plant s’impose comme le meilleur chanteur de l’histoire du rock et que Bonzo s’est installé sur la plus haute place du podium pour les siècles des siècles. Amen.
Achilles last stand : si Led Zeppelin peut tout dire en deux minutes, il peut aussi faire cinq fois plus long sans radoter ni tourner en rond. Voici encore un morceau fondateur de toute une tranche du rock des trente années qui ont suivi. Epique et flamboyant !
All my love : parce que Led Zeppelin, on aurait tendance à l’oublier, ce sont quatre jeunes garçons que la vie n’aura pas épargné. Le great rock’n’roll circus en plein, avec ses années folles, sa déchéance, et ses blessures internes. Et c’est un Robert Plant au bord du gouffre qui nous expose les siennes, secondé par un John Paul Jones qui tente de maintenir le cap alors que le sol se rapproche dangereusement...
Qu’on se le dise bien. Plus jamais un groupe de cette importance et gorgé de ce talent ne pourra émerger. Le rock est bel et bien mort, tué par l’excellence de ses pères fondateurs.
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