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Kino : "82/90"
L’étoile filante de l’homo sovieticus

lundi 1er mai 2006, par Antonin Serre

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On aurait tort de croire que la déferlante new wave au ressac punkoïde fut l’apanage du seul « bloc capitaliste ». A l’aube des années 80, émergea du glacis soviétique une lame de fond underground emportée par le charismatique Viktor Tsoï et son groupe. A plus d’un titre, Kino mérite désormais d’entrer sans rougir au panthéon du rock décadent plus de quinze ans après la chute du mur.

Si le nihilisme fut le courant révolutionnaire qui déstabilisa le tsarisme à la fin du XIXème siècle, le rock incarné par Kino (« cinéma » en russe) déjoue la censure en s’adressant à une jeunesse désenchantée et frustrée par le conservatisme politique et culturel. Au regard de certains lives pirates, on devine à quel point ces jeunes ne croyant plus en rien recherchaient dans l’underground de salle des fêtes leur propre respiration face à un idéal communiste à bout de souffle. Kino naissait du côté de la Neva, parmi la foule jaune et grise de Leningrad pour s’imposer aussitôt comme le porte voix de toute une génération qui s’emmerde. En 1988, Viktor Tsoï lance un défi au régime soviétique avec sa chanson « cosaque » : Hochu Peremen (nous voulons du changement). La Perestroïka sonnait le glas...

Viktor Tsoï est encore aujourd’hui adulé par les russophones de l’ex-USSR, une idolâtrie digne d’un Jim Morrison. Et c’est vrai qu’il a tout d’une rock star : une gueule atypique (il est d’origine nord coréenne par son père), un caméléon artistique (il est aussi acteur reconnu que peintre à ses heures perdues) et un destin tragique survenu en 1990 à l’age de 28 ans dans un accident de voiture. A Moscou, ses fans ont même conservé un mur en brique sur laquelle des graffitis et des pochoirs constituent un véritable mausolée à l’effigie du chanteur disparu.

De la compilation russe importée (vol.1 et 2), notre fine ouïe pourrait reconnaître ça et là certaines influences musicales occidentales qui ont été absorbées à retardement. Mais ici, tout se fond dans un singulier creuset où la pop côtoie la variété russe, où le rock flirte avec le répertoire traditionnel des ballades russes. Si bien que nous demeurons désarçonnés par cette résonance mystérieuse où l’écho provient du crépuscule et la lenteur des pas dans la neige. Car Viktor Tsoï susurre bien plus qu’il ne chante avec sa voix traînante et cette désinvolture mélancolique propre à l’esprit russe. Le guitariste semble prendre son instrument pour une balalaïka, tantôt minimaliste tantôt obsédante, tandis que le bassiste joue en retrait sur des câbles d’acier et que le batteur assène les coups froidement debout.

Le premier volume qui s’étend de 1982 à 88 regorge d’intempérances sonores. Si les premières années sont encore marquées par le folklore des bardes, le tournant arrive lorsque Viktor Tsoï délaisse sa guitare folk pour une orientation plus rock avec la chanson électro-crooner Kamtchatka. Il aborde autant le quotidien monotone des villes soviétiques et les chansons d’amour dont l’original Eto No Lubjov (ce n’est pas de l’amour) sur un air de yéyé décalé, que les contest songs avec l’énergique Mama Anarquia, mélange osé de vodka et de Sex Pistols. Comment oublier également le solo final et lancinant de Grupa Krovi (groupe sanguin) dont les arrangements en crescendo rappellent les orchestrations à la New Order.

Puis, le climat musical et les thèmes abordés deviennent plus sombres à partir du deuxième volume qui marque l’apogée et la maturité du groupe (88/90). Rien que l’hypnotique Kukushka (le coucou) nous tient en boucle par sa puissance mélancolique jusqu’à faire givrer le cœur. Alors qu’en 1989, le bloc de l’Est se fissure de partout, Kino se dévoile au monde extérieur en enregistrant l’album le plus abouti, Zvesda Po Imeni Sontse (une étoile nommée soleil), en France et en participant au Printemps de Bourges de la même année.

Bref, tout devrait être bancal et ça tient bizarrement dans une sorte de rage neurasthénique. Ecouter Kino de nos jours revient à plaquer notre oreille sur ce mur invisible ; une expérience passe muraille qui se révèle in fine basculant. Au point de fredonner Back in USSR ?



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Antonin Serre





Il y a 3 contribution(s) au forum.

Kino : "82/90"
(1/2) 17 novembre 2006, par Vlad
Kino : "82/90"
(2/2) 1er mai 2006




Kino : "82/90"

17 novembre 2006, par Vlad [retour au début des forums]

Виктор Цой жив всегда в наших сердцах !!!

[Répondre à ce message]

Kino : "82/90"

1er mai 2006 [retour au début des forums]

"Si le nihilisme fut le courant révolutionnaire qui déstabilisa le tsarisme à la fin du XIXème siècle, le rock incarné par Kino (« cinéma » en russe) déjoue la censure en s’adressant à une jeunesse désenchantée et frustrée par le conservatisme politique et culturel. Au regard de certains lives pirates, on devine à quel point ces jeunes ne croyant plus en rien recherchaient dans l’underground de salle des fêtes leur propre respiration face à un idéal communiste à bout de souffle. Kino naissait du côté de la Neva, parmi la foule jaune et grise de Leningrad pour s’imposer aussitôt comme le porte voix de toute une génération qui s’emmerde."

...qui s’emmerde.

P.tain, je ne sais pas comment s’appelle cette figure de style, mais ça percute.

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    Kino : "82/90"

    10 mai 2006, par ubik [retour au début des forums]


    qu est ce que tu lui trouve a cette fin de phrase ???
    c est le mot emmerde qui t ennuie ou le fait qu on pouvais s emmerder dans le bloc communiste ?
    c est vrai qu ecrire ca un premier mai cela peux sembler provocant.....
    hehe !!

    [Répondre à ce message]