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Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
La new wave par la old wave

samedi 27 juin 2009, par Boris Ryczek

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Une légende tenace de la mythologie rock voudrait qu’en 1976 (à peu près...) une bande de petits jeunes ait balayé l’ancienne génération des années 1960 et 1970 pour revenir aux bases, et plonger le binaire dans un salutaire bain de jouvence anarchisant. On appelle ça le punk, ou, quand on se veut plus neutre ou plus général, la new wave. Cette histoire a bien sûr, sa part de vérité : nouvelle vague il y eut, nouveaux groupes, nouvelles têtes... inutile de citer les quelques dizaines de noms qui le mériteraient !

Ce qui est faux, c’est de penser que l’ancienne génération, dont les représentants avaient souvent deux ou trois ans de plus que les "jeunes" en question, se retrouva subitement à terre, ou, piquée par une mouche tsé-tsé, s’endormit soudain dans le long sommeil des années 80. Quelquefois précurseurs de la new wave, les dinosaures furent rarement indifférents à son égard, et s’efforcèrent d’intégrer ses nouveaux codes, pas facilement définissables, à leur propre démarche : ses instruments, sa violence inhérente, sa prétendue simplicité et ses coups fourrés.

Cette playlist, qui mêle volontairement l’essentiel et l’anecdotique, se veut un petit aperçu de quelques années d’échanges vigoureux entre deux générations qui, en réalité, avaient beaucoup à apprendre l’une de l’autre et ne s’en sont pas privés.

- 1. Ian Matthews : "I survived the 70’s" (Spot of interference, 1980)

Une petite bizarrerie pour démarrer, mais ô combien emblématique. Ian Matthews apparaît au tournant des années 60 et 70. Il enregistre une série d’albums de folk minutieusement arrangés, tel que l’excellent If you saw thro’ my eyes (1971) puis s’enfonce dans une durable discrétion. Ce cri du coeur, qui ouvre le très surprenant Spot of interference, montre qu’on peut à la fois échapper à l’overdose, à l’encroûtement et au succès.

- 2. David Bowie : "Beauty and the beast" ("Heroes", 1977)

David Bowie, de retour de son exil américain, profita de la vague punk pour enregistrer sa fameuse trilogie berlinoise, commentaire dandyesque et éminemment personnel des changements qui avaient cours dans la musique d’alors. C’est sans doute le deuxième volet de la série, ouvert par ce titre torturé, qui s’avère le plus brutal. Dans l’orchestre, on retrouve un certain Brian Eno et un certain Robert Fripp , architectes discrets de cette new wave des vieux dont nous reparlerons.

- 3. The Walker Brothers : "Nite flights" (Nite flights, 1978)

S’il en est un que ladite trilogie berlinoise ne laissa pas indifférent, c’est bien Scott Walker, qui profita du laps de temps entre "Heroes" et Lodger pour caser quatre compositions révolutionnaires sur Nite flights, dernier album de son encombrant trio de faux frères. Lui qui, deux ans à peine plus tôt entonnait des romances pour ménagères, profita de l’air du temps pour laisser s’épanouir ses inspirations les plus dures, les plus avant-gardistes. Comme en témoigne la disco glaciale de ce morceau éponyme.

- 4. Iggy Pop : "Nightclubbing" (The idiot, 1977)

Bowie (encore) joue ici le rôle de producteur ange gardien auprès d’Iggy Pop. En voilà un qui portait alors un certain poids sur ses épaules : contrairement aux Who et autres Rolling Stones, l’iguane était vénéré par les punks, en vertu de sa participation aux Stooges, groupe anti-establishment qui avait eu le bon goût de se séparer. Si l’on apprécie aujourd’hui les audaces dépouillées de The idiot ou Lust for life, on oublie que ces albums suscitèrent en leur temps au mieux de l’incompréhension, au pire du mépris. Un certain Philippe Manoeuvre alla jusqu’à écrire, en substance, qu’Iggy Pop aurait mieux fait de mourir d’overdose plutôt que d’enregistrer des disques pareils...

- 5. Lou Reed : "Disco mystic" (The bells, 1979)

Autre référence des punks grâce à un autre groupe défunt, Lou Reed passa magistralement juste à côté de la new wave. Après un bel album de chroniques new-yorkaise (Coney Island baby, 1976) il enchaîna les disques honnêtes, remplis de propositions intéressantes, mais où ne manquait pas de poindre une tenace ironie envers les goûts de son temps. Ce morceau bruitiste, dont on ne comprend pas bien ce qu’il est censé moquer ou célébrer, est un exemple frappant de cette bizarre attitude.

- 6. John Cale : "Helen of Troy" (Helen of Troy, 1975)

L’ancien acolyte de Lou Reed au sein du Velvet Underground avait pour sa part un temps d’avance. Et tous ses disques de l’époque s’imposent comme des commentaires savants et déchiquetés des innovations que concoctaient les punks de New York. Pour preuve cette étrange Helen of Troy dont les cuivres semblent claironner l’arrivée d’une nouvelle ère.

- 7. T. Rex : "Dandy in the underworld" (Dandy in the underworld, 1977)

Marc Bolan, lui, voulut à tout prix être le "parrain" des petits jeunes. Après quelques années de défonce désastreuse, au moins sur un plan artistique, il décida que sa formule de toujours (rock’n roll, poésie loufoque et arrangements acidulés) ne méritait qu’un tout petit lifting pour pouvoir être à nouveau présentable. Une vidéo de la BBC le montre en train d’interpréter ce morceau, en compagnie de groupes comme les Stranglers, qui n’étaient pas loin de l’adouber... Mais un accident de voiture fatal interrompit tragiquement ce retour.

- 8. King Crimson : "Frame by frame" (Discipline, 1981)

Quittons ces artistes hautement symboliques de la mythologie rock pour nous intéresser à ceux qui étaient censés tout perdre : les groupes et artistes dits "progressifs", adulés des étudiants hippies et dont les punks remettaient le règne en question. Robert Fripp n’est pas vraiment du genre à faire des morceaux de trois accords, mais il sut saisir quelques sonorités nouvelles suffisamment motivantes pour relancer son combo, dissous après le respectable, mais assez ennuyeux Red (1975). Cette nouvelle équipe (Tony Levin, Bill Bruford, Adrian Belew) sonne ici presque comme du Police... en un peu plus radical.

- 9. Peter Gabriel : "No self control" (Peter Gabriel, 1980)

Peter Gabriel n’eut pas de trilogie a son actif, mais carrément une tétralogie d’albums portant tous le même titre minimaliste : Peter Gabriel. Le plus "new wave" est probablement le troisième, avec des participants tels que les susnommés Fripp ou Tony Levin, mais aussi de toutes jeunes découvertes comme Paul Weller des Jam ou Dave Gregory d’XTC. L’ex-chanteur de Genesis n’était alors pas très à l’aise dans ses baskets, comme le montre ce sombre autoportrait.

- 10. Peter Hammill : "Stranger still" (Sitting targets, 1981)

Vieil ami dudit Gabriel, qui participa à cette épopée tétralogique, Peter Hammill quittait pour sa part le discret Van Der Graaf Generator, sorte d’écho britannique et anarchisant à Magma. En solo, il montre lui aussi une prédilection marquée pour l’introspection, comme dans ce morceau, qui retient de la new wave le mariage du chaos et de l’ascèse... jusqu’à l’entropie.

- 11. Tangerine Dream : "Bent cold sidewalk" (Cyclone, 1978)

Par un cheminement inverse, ces Allemands, autrefois spécialistes des albums instrumentaux avec une piste par face, décidèrent de mettre de l’eau dans leur krautrock, et d’adopter un format plus "radiophonique". On découvre avec jubilation leurs voix de canards et leur sens du riff sur ce beau morceau qui ne dure en effet que treize petites minutes.

- 12. Kraftwerk : "Das Model" (The Man-Machine, 1978)

Issus du même mouvement, les "robots" de Kraftwerk allèrent plus loin dans la démarche en composant ce futur classique, annonçant directement à peu près tout ce qui allait se passer du côté de l’electro-pop dans les années 80, de Depeche Mode à Nine Inch Nails.

- 13. Mike Oldfield : "Family man" (Five miles out, 1982)

Même Mike Oldfield, malgré son mépris pour ces punks incapables de lire une partition, se frotta alors à des formes plus nerveuses, comme ce morceau, osé sans être révolutionnaire, où la saturation des guitares côtoie de bizarres claviers bubblegum.

- 14. Manfred Mann Earth Band : "Hollywood Town" (Angel Station, 1979)

Au chapitre des premiers pas de l’electro, il serait juste de citer un peu plus souvent ce claviériste surdoué qu’est Manfred Mann. La fin des seventies le vit lui aussi abandonner les morceaux à rallonge pour revenir à la pop plus pure qu’il pratiquait au cours de la décennie précédente. D’où cet élégiaque Hollywood Town, dont les soudaines nappes de synthétiseurs préfigurent éloquemment le trip-hop.

- 15. Hubert-Félix Thiéfaine : "Soleil cherche futur" (Soleil cherche futur, 1982)

Pendant ce temps, en France... il ne se passait pas grand-chose, car les rares groupes de punks étaient complètement éclipsés par Téléphone auprès du grand public. Thiéfaine, qui, se disait trop jeune pour être hippie et trop vieux pour être punk, sut néanmoins s’approprier complètement le mouvement britannique, le temps de deux ou trois albums mémorables baignant dans une mélancolie post-adolescente.

- 16. Jacques Higelin : "Dans mon aéroplane blindé" (Champagne pour tout le monde, 1979)

A écouter le fameux diptyque d’Higelin à la même époque (Champagne pour tout le monde, Caviar pour les autres), on entend bien que lui aussi laisser traîner ses oreilles du côté de l’Angleterre furibarde. Si le vague à l’âme n’est pas toujours absent de ces albums, ce n’est certainement pas le cas sur ce morceau, où le chanteur s’envole dans un délire haut perché...

- 17. The Kinks : "Give the people what they want" (Give the people what they want, 1981)

Minés par l’échec commercial de leurs concepts-albums à répétition des seventies (Muswell hillbillies, Preservation act II...), les Kinks essayèrent de revenir à une forme plus directe, qui avait fait leur succès au début des sixties. La démarche s’avéra payante puisque le pourtant médiocre Superman (single issu de Low budget), cartonna au box-office. L’épisode inspira à Ray Davies, sur l’album suivant, cet hymne mi-dégoûté, mi-cynique à l’opportunisme garage... Il n’y eut dès lors plus grand chose à attendre des Kinks.

- 18. Wings : "Spin it on" (Back to the egg, 1979)

Pas sûr que Paul McCartney ait très bien compris ce qui se passait, mais ce débordement soudain de violence a le mérite d’être drôle. Et de rappeler que son auteur écrivit autrefois un morceau intitulé Helter Skelter. A la guitare, le type qui s’énerve s’appelle Pete Townshend.

- 19. Brian Eno : "By this river" (Before and after science, 1977)

Bien moins furieuse, cette mélodie entêtante et mélancolique d’Eno synthétise à sa manière l’air du temps : arrangements électroniques, discours musical épuré à l’extrême et puissance évocatrice nouvelle. Un classique de pop abstraite.

- 20. Neil Young : "Hey, Hey, My, My (Into the black)" (Rust never sleeps, 1979)

Terminons par le morceau qui restera sans doute le plus important de cette sélection. Dans Hey, Hey, My, My, Neil Young s’offre un parallèle osé entre la mort d’Elvis et l’avènement de Johnny Rotten (qui fondait à l’époque Public Image Limited). Non content de tout comprendre au punk, il en profite pour annoncer un genre qui allait naître une bonne décennie plus tard : le grunge. Kurt Cobain le comprit bien et lui laissa, dit-on, un triste hommage en citant quelques paroles de la chanson sur une feuille de papier avant de se donner la mort.

Playlist à compléter dans vos coms...



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Boris Ryczek





Il y a 6 contribution(s) au forum.

Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
(1/5) 15 juillet 2009, par C
Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
(2/5) 29 juin 2009, par CZ
Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
(3/5) 29 juin 2009, par toto
Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
(4/5) 29 juin 2009, par zo
Le Nickhornbysme de Boris Ryczek
(5/5) 29 juin 2009, par CZ




Le Nickhornbysme de Boris Ryczek

15 juillet 2009, par C [retour au début des forums]

Parfait.

Un grand bonjour à ton père, Boris.

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Le Nickhornbysme de Boris Ryczek

29 juin 2009, par CZ [retour au début des forums]

Ce qui est funny aussi, c’est que sur les 20 artistes présentés dans ce très bon (je me répète) article,
à peu de choses près, tous étaient respectés par les "jeunes" pounks qui les ont suivis. Allez, comme
seule exception, je dirais Mc Cartney.

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Le Nickhornbysme de Boris Ryczek

29 juin 2009, par toto [retour au début des forums]

Passionnante rétrospective... façon vieux pot, on en fait des confitures ! Cette approche transgénérationelle a le mérite de remettre certaines pendules à l’orée. La parité franco-allemande a été respecté : 2-2. Parfait !

On pourrait ajouter Daevid Allen de GONG qui débarqua à NY en pleine période CBGB’s... un hippie en veste de cuir, et ouais... lui aussi s’y est frotté... mais à sa manière.

http://www.deezer.com/#music/result/all/I%20am%20freud%20gong

A ce propos, une anecdote jubilatoire qu’un joaillier, soûlographe parisien, me conta dans un troquet :
En 1977, jeune adolescent, il voulait suivre les pas de son grand-frère. Lui aussi rêvait d’élever des chèvres. Alors il partit rejoindre le Limousin, cheveux longs et peau de mouton.
Mais lorsqu’il croisa une camionnette remplie de gars étranges tout en cuir, son destin fut scellé : il prit la poudre d’escampette. Un mois, plus tard, on le retrouvait entrain de se déhancher comme un fou furieux dans quelques caves de Londres, cheveux hirsute et blazer noir.

A d’autres boryczekisthmes, vite... disco ? bossa ?

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Le Nickhornbysme de Boris Ryczek

29 juin 2009, par zo [retour au début des forums]

Certes mon bon ami,
mais n’oublions pas le disco ! Ne faudrait il pas préciser que la majeure partie de la old wave pensait survivre en se raccrochant désespérément à l’agonie d’une disco vendue ? Année de sortie de Born to be alive, du rock fait pour les stades genre I was made for loving you et autres hold the line, 1979, avait largement de quoi exaspérer. Je trouve d’ailleurs assez savoureux que les artistes de cette playlist soient pour la plupart passés à côté du disco ! je trouve que l’impression générale en lisant l’article est que la new wave a flingué le progressif à bout portant ; ne l’a t ’il pas plutôt venger en mettant un contrat sur la tête expansée du disco ?
Par ailleurs, ça fait toujours plaisir que quelqu’un rappelle les énormités que Manoeuvre a pu sortir ! c’est bien de s’en souvenir, car il semble avoir la mémoire plus courte que les pages de pub dans ses parutions.

merci pour cette bonne playlist même si certains titres ne sont pas lus en entier

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Le Nickhornbysme de Boris Ryczek

29 juin 2009, par CZ [retour au début des forums]

Trés chouette article, intérressant de bout en bout.

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