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Le Nickhornbysme de Bauhaus par ses reprises

samedi 26 décembre 2009, par Jérôme Delvaux

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Comprendre la démarche artistique d’un groupe ou d’un artiste passe généralement par une prise en considération de ses goûts personnels, modèles, sources d’inspirations et influences plus ou moins digérées - pas seulement musicales mais aussi littéraires et cinématographiques. Si certains groupes se plaisent à entretenir le mystère ou à essayer de noyer le poisson (comme les Editors qui font sourire en prétendant ne jamais avoir écouté Joy Division…), d’autres sont transparents. A l’image de Bauhaus, l’une des formations phares de la scène post-punk anglaise, généralement étiquetée comme leader du courant gothic-rock (classification qui irrite ses membres au plus haut point). Le répertoire de ce quatuor, baptisé selon un courant architectural, est en effet parsemé de reprises de ses idoles et références avouées. Des reprises, le plus souvent, en forme d’hommages… Des hommages qui, dans la plupart des cas, inciteront le fan ou l’auditeur curieux à découvrir, si besoin en est encore, l’œuvre originale… Elargir le spectre est précisément l’idée derrière cet article.

- Ziggy Stardust de David Bowie :

« When the kids had killed the man, I had to break up the band ».

Sortie en 1982, soit pile dix ans après l’originale, cette reprise reste le plus gros succès commercial du groupe britannique. Le single s’est classé à la quinzième place des charts UK, ce que Bauhaus n’avait encore jamais réalisé et n’a plus réédité ensuite (contrairement à une idée reçue, le "tube" alternatif She’s in parties n’a même pas réussi à forcer les portes du Top 20...). Mais faisons fi de ces considérations hit-paradesques, cette cover est un véritable hommage du groupe de Peter Murphy à sa principale inspiration, que dis-je, son mentor, son idole, quasi son Dieu : David Bowie. Et plus précisément le Bowie alien androgyne à la sexualité débridée de The rise and fall of Ziggy Stardust and The Spiders From Mars, album-concept fascinant, véritable mètre-étalon du glam-rock. La version bauhausienne de ce classique est finalement très proche de l’originale, avec toutefois plus de théâtralité dans le chant et encore davantage d’électricité dans les riffs.

- Rosegarden funeral of sores de John Cale :

« Virgin Mary was tired, so tired of listening to gossip. Gossip and complaints ».

Le classieux homme-à-tout-faire du Velvet Underground n’a jamais rencontré en solo le succès qu’il aurait incontestablement mérité. Méconnu des grandes masses populaires ou, au mieux, confondu avec le bluesman J.J. Cale, le dandy gallois, en plus de ses productions pour les Stooges et Patti Smith, a sorti dès 1970 une série d’albums solos essentiels (Paris 1919, par exemple). Le jeune public qui suivait Bauhaus en 1980 n’aura pas manqué de s’y intéresser avec la découverte de cette perle qu’est Rosegarden funeral of sores, placée sur le maxi Telegram Sam (et plus tard sur la mini-compile 4AD, ci-dessus). Il ne s’agissait pourtant pas d’un des standards du répertoire de John Cale, loin de là, mais simplement de la face B de son 45 tours Mercenaries (Are ready for war) paru quelques mois plus tôt. Sombre à souhait, cette chanson colle à merveille à l’esthétique de Bauhaus avec son ambiance lugubre et la manière glaçante dont Cale y pose sa voix. Peter Murphy en remet encore une couche dans le genre (avec en prime quelques éclats de rire vampiriques) tandis que Daniel Ash place des riffs déchirants et que les frères Haskins reproduisent quasi à l’identique le rythme répétitif minimaliste qui fait le charme du morceau original. Imparable !

- Third uncle de Brian Eno :

« Burn his book, burn his shoes, cook the leather, put it on me. Does it fit me ? »

C’est peu dire que le travail de Brian Eno a été avant-gardiste et précurseur, et cela bien avant qu’il assiste David Bowie et les Talking Heads dans la création de quelques-uns de leurs meilleurs albums. On l’oublie souvent mais, avant de collaborer avec ces géants, ou d’inventer en solo la musique ambient, l’ex-sorcier du son de Roxy Music s’est essayé sous son seul nom à une pop/rock audacieuse, riche en contrastes et bien souvent pionnière. Et ce dès son premier LP, Here come the warm jets, en 1973. N’ayons pas peur des phrases chocs : son deuxième album, Taking tiger mountain (By strategy), comprenait un standard du post-punk avant même l’apparition du punk... Avec sa rythmique speedée implacable, le jeu de guitare strident de Phil Manzanera et le chant spectral d’Eno, Third uncle ne dépareillerait pas sur une compile gothic/cold-wave des années 80, entre Joy Division, Magazine et… Bauhaus. Le groupe l’a bien compris. Pour la plage d’ouverture de son album de 1982 The sky’s gone out, il s’est simplement contenté de muscler encore un peu ses accords. La ligne de basse imposante est mise en avant par un David J. magistral. Et Peter Murphy, préférant l’option des vocalises scandées et belliqueuses à la retenue d’Eno, s’époumone comme un beau diable sur ce texte hautement surréaliste. Il s’agit à mes yeux de la meilleure reprise réalisée par Bauhaus : la plus originale et la plus puissante.

- I’m waiting for the man du Velvet Underground :

« Feel sick and dirty, more dead than alive. »

L’une des chansons les plus souvent reprises des Sous-terrains de Velours (notamment par Beck, Orchestral Manœuvres in The Dark et même David Bowie himself), I’m waiting for the man a été jouée en concert par Bauhaus à quelques occasions. Notamment un beau soir de 1982, dans un club de Manchester, sous la forme d’un duo avec Nico… Oui, Nico, LA Nico, alias Christa Päffgen, la junkie allemande qui chantait sur quelques titres du premier album du Velvet, en 1967. Depuis, elle enregistre avec la complicité de John Cale des albums d’une noirceur infinie (écoutez le bouleversant The end, ou la dépression et le spleen mis en musique). Son LP The marble index, sorti en 1969, est d’ailleurs considéré par de nombreux critics comme le tout premier album gothique de l’ère moderne... Crade, sinistre, bordélique, pas très bien chantée et apparemment semi-improvisée, son interprétation sous substances d’I’m waiting for the man avec Bauhaus restitue bien l’esprit décadent et malsain du texte original (un texte écrit par Lou Reed mais qui colle totalement à la peau de Nico). Mais d’un point de vue strictement musical, on frise quand même le massacre…

- Telegram Sam de T. Rex :

« He’s a natural born poet, he’s just outta sight. »

Le glam-rock, c’est juste du rock joué par des mecs qui portent du rouge à lèvres, disait John Lennon. Mouais... Outre David Bowie et Roxy Music (qui portaient du rouge à lèvres, mais aussi du vernis à ongles, des boas et des costumes scintillants !), le troisième grand nom du genre dans l’Angleterre du début des seventies se nommait T. Rex. Après avoir plutôt œuvré dans un rock/folk psyché, le groupe du songwriter Marc Bolan a décroché la timbale en 1971 avec son fameux - et très glam - Electric warrior, un album d’une influence qu’il serait sot de minimiser. De Bowie (qui lui a dédié le titre Lady Stardust) aux Smiths et Oasis, on ne compte en effet plus les artistes (surtout anglo-saxons) pour qui ce disque a joué une importance capitale. Les membres de Bauhaus, alors adolescents, étaient tout aussi admiratifs devant leur poste de télé lorsque le regretté Bolan électrisait la foule sur la scène de Top of the Pops. Ils ont souhaité lui rendre un hommage dès 1980 avec leur reprise de Telegram Sam (un n°1 des charts UK, tiré de l’album de 1972 The slider). Comme pour Ziggy Stardust, il s’agit d’une cover assez proche de l’originale… mais malheureusement sans la finesse de T. Rex. Le tempo est accéléré, la batterie cogne plus fort, mais Murphy n’arrive pas à rivaliser avec le timbre de voix presque érotique de Marc Bolan sur les refrains. Au final, cela donne une reprise qui souffre réellement de la comparaison avec l’originale. Comme il y a une justice, le single a été un flop.

- Severance de Dead Can Dance :

« Indifference, the plague that moves throughout this land. »

The serpent’s egg, le quatrième album du collectif gothique/néoclassique australien Dead Can Dance, est paru en 1988. Lors de sa brève reformation des années 90, Bauhaus avait choisi d’en enregistrer une reprise. Il était alors question d’un nouvel album studio, mais le projet fut avorté à cause de nouvelles tensions entre Peter Murphy et le flamboyant guitariste, Daniel Ash. Si bien que Severance fut le seul titre de cette session à être entièrement finalisé (et joint en guise de bonus à Gotham, le double album live de 1998). Ce morceau est une vraie réussite en soi, mais sans toutefois jamais parvenir à tutoyer la grâce et la profondeur de l’originale. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, puisque Bauhaus a choisi d’étirer le morceau et ses séquences atmosphérico-planantes sur plus de sept minutes, c’est-à-dire exactement le double de la version des Australiens. Malgré une production très soignée et des ambiances vaporeuses envoutantes, il faut dire qu’égaler une telle pièce était quasi mission impossible, surtout en se passant des violons et des violoncelles qui lui donnent ce cachet si solennel. Rappeler la grandeur de Dead Can Dance au public goth reste cependant une initiative louable.


A noter : Bauhaus a également réalisé certaines reprises en live qui n’ont jamais fait l’objet d’une sortie sur disque :

- The passenger (1977) d’Iggy Pop, que l’on peut entendre durant le générique de fin du DVD Gotham immortalisant la tournée come-back de 1998.
- Transmission (1980) de Joy Division, jouée durant la tournée de reformation de 2006. Il en existe des bootlegs de qualités diverses mais elle n’a malheureusement fait l’objet d’aucune sortie officielle sur quelque support que ce soit. Il semble toutefois que Peter Murphy (qui multiplie également les reprises en solo) pourrait la sortir de son côté...



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Jérôme Delvaux





Il y a 36 contribution(s) au forum.

Bauhaus par ses reprises
(1/1) 27 décembre 2009




Bauhaus par ses reprises

27 décembre 2009 [retour au début des forums]

C’est vrai que ça doit être vexant de se faire traîter de gothique quand son groupe s’appelle Bauhaus. Architecturalement parlant, ça n’a rien à voir.

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