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Thierry Ardisson : "La boîte noire de l’homme en noir"
Rock TV

mardi 4 janvier 2011, par Jérôme Delvaux

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« J’ai commencé par essayer de ressembler à Bryan Ferry, moi, tu vois, la mèche un peu longue sur le front, le blazer... C’était considéré comme le sommet du chic, j’aurais pu l’imiter longtemps. Ce qui m’a sauvé, c’est l’arrivée de Kraftwerk, avec leurs costumes en Tergal gris anthracite, leurs chemises boutonnées jusqu’en haut, sans cravate. La classe, putain ! Ils m’ont vraiment scotché ! J’ai tout de suite adopté le costard. (…) Après, dans une deuxième phase, j’ai encore épuré mon look, je suis passé du costard anthracite au costard noir, et du polo Lacoste de couleur au tee-shirt noir. Je crois que je serai enterré habillé comme ça ». (Thierry Ardisson dans Confessions d’un baby-boomer, entretien avec Philippe Kieffer, Flammarion, 2005).

Ardisson est l’exemple type du touche-à-tout. Sa première véritable carrière, entamée en 1969, est celle de concepteur pour la pub (c’est à lui qu’on doit des slogans tels que Quand c’est trop, c’est Tropico et Lapeyre, y en a pas deux), mais il ajoutera très vite d’autres cordes à son arc en devenant journaliste, écrivain et éditeur. Il publie son premier livre, Cinémoi, en 1973. Une dizaine d’autres suivront, dont Pondichéry, pour lequel il sera reconnu coupable d’un grossier plagiat.
Ardisson ose tout, essaie tout et défriche. En 1984, il lance son premier magazine, L’Ebdo des Savannes, et écrit en parallèle dans divers titres de la presse écrite. Il débarque à la télé l’année suivante, sur le tard. Il a 36 ans lorsqu’il devient animateur-producteur de Descentes de police, pour TF1, suivant un concept qu’il avait popularisé dans Rock&Folk. Le pitch de l’émission est simple : une célébrité se fait arrêter sans ménagement et est ramenée au poste pour un interrogatoire musclé. Ces interviews, menées dans un décor de commissariat, posent les bases de ce que sera, en télé, le style Ardisson : trash et sans limites. Les questions sont impertinentes et souvent carrément déplacées. Le ton est arrogant, provocateur, vulgaire... Et cela va parfois très loin. Quand l’animateur hurle « Mais tu vas parler, connasse ?! » à Karen Cheryl, puis, dans son élan, la blesse involontairement au doigt en brisant une bouteille de bière sur la table [1], les réactions indignées pleuvent au sein de la chaîne publique (TF1 ne sera privatisée qu’en 1986...) où Ardisson est perçu comme un individu mégalomane et ingérable. Lorsqu’il reçoit Jeanne Mas, il lui demande de son air le plus sérieux si elle est « clitoridienne ou vaginale ». « Ou anale ? » ajoute son comparse Jean-Luc Maître. La chanteuse repart du plateau outrée. Et quand l’écrivain Yves Simon termine son interview avec une côte cassée, tant le duo de faux flics s’est pris au jeu, c’en est trop, l’émission passe à la trappe après seulement quatre numéros. Nous sommes en 1985 et la télévision punk est née.

Deux ans plus tard, la toute jeune chaîne privée La Cinq, en recherche désespérée d’audimat, fait appel au provocateur du PAF. Après l’arrêt des Descentes de police, il a continué d’irriter les célébrités avec ses Scoops à la une, toujours sur TF1. Il a notamment reçu Serge Gainsbourg, à qui il a demandé « Avec tout ce que tu t’envoies, t’as pas eu peur que le petit Lulu soit mongolo ? », avant d’évoquer la « bouche à pipes » de Bambou, sa compagne. La Cinq adore et l’installe dans le créneau du samedi soir, en dernière partie de soirée. La chaîne lui donne carte blanche pour la réalisation d’une émission de divertissement, de musique live et d’interviews. Ce sera Bains de minuit, enregistrée aux Bains Douches, la mythique discothèque de la jet-set parisienne, dont Thierry Ardisson est un pilier indéfectible depuis plusieurs années. On dit que, pour peu, il s’y serait fait domicilier. Le show n’est pas tant une émission d’entretiens qu’une apologie du nightclubbing et de la débauche. Dans une atmosphère enfumée, la star du club et ses invités descendent des coupes de champagne comme s’il en pleuvait, tandis que de jeunes naïades se trémoussent à l’arrière-plan sous les stroboscopes. Jamais encore on avait vu autant d’alcool à la télévision (seul Alice Cooper, devenu totalement clean, fait exception et demande qu’on lui serve un coca light). Il arrive même que l’animateur soit surpris un joint à la main. Autant dire que Bains de minuit est une émission qui serait certainement interdite telle quelle aujourd’hui.

Quant aux invités, même s’ils ne subissent plus l’agressivité de Descentes de police, ils sont parfois malmenés, voire pris dans les pièges que leur tend leur hôte. Françoise Sagan se retrouve contrainte d’aborder ses problèmes de drogue, un sujet sur lequel elle ne souhaite pas s’étaler. Et si un peintre aussi renommé que Francis Bacon, pourtant avare d’interviews, accepte de se déplacer, on lui parle peu d’art ; les questions concernent majoritairement son alcoolisme notoire, les sommes d’argent qu’il gagne et ses problèmes de jeux. Un autre soir, Anna Karina est tout simplement bouleversée de se retrouver assise à côté de son ex-mari, Jean-Luc Godard. L’animateur lui a caché jusqu’à la dernière minute la présence du grand amour de sa vie, qu’elle n’a plus vu ni entendu depuis vingt ans. Elle quitte le plateau en larmes lorsque le cinéaste se montre maladroit – ou simplement goujat – au point de déclarer qu’il a été « plus heureux après la rupture ». Et là, pour la première fois, durant un silence pesant qui semble durer une éternité, on sent Ardisson perdu, gêné, dépité, réalisant qu’il a contribué à infliger souffrance et humiliation à une femme blessée... Et pourquoi sinon pour faire de l’audience ? Celle-ci reste pourtant relativement faible, car l’émission est diffusée très tard et, surtout, parce que tout le monde ne capte pas encore La Cinq, une nouvelle chaîne qui a du mal à s’imposer...

Paradoxalement, Bains de minuit, de par son ton décalé et les scandales qui s’y déroulent fréquemment, devient rapidement l’objet d’un culte pour un certain nombre de téléspectateurs plutôt jeunes, branchés nightlife et "contre-culture". Un vent nouveau souffle indéniablement sur la télé, et son influence sur les productions des générations futures sera énorme. Ardisson ne doit toutefois pas sa notoriété croissante qu’à son travail ; il fait dans le même temps les choux gras de la presse people et devient la cible des paparazzi. Ses mœurs légères et sa lourde consommation de cocaïne sont des secrets de polichinelles dans le Tout-Paris, ce à quoi Françoise Sagan, offensée, ne manquera d’ailleurs pas de faire allusion durant son interview. Pire : à l’époque des Bains, une descente de police (une vraie, cette fois) a lieu chez lui car il est tout simplement suspecté d’être le dealer du PAF… A cette réputation viendront vite s’ajouter celles de partouzeur mondain et de bisexuel, ce qui tranche une fois encore avec ses convictions revendiquées de catholique pratiquant.

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"Lunettes noires pour nuits blanches", 1988

Lorsque Antenne 2 approche le sulfureux animateur pour lui proposer de reprendre la tranche horaire du samedi soir, suite à l’arrêt des Enfants du Rock des Manœuvre, Dionnet et De Caunes, l’homme en noir annonce son intention de produire une « émission rock, au lieu d’une émission de rock ». Autrement dit, elle sera rock par son ton, mais on y parlera de tout, pas seulement de musique. C’est Lunettes noires pour nuits blanches, qui voit le jour en 1988. Toujours tournée en boîte de nuit à Paris – cette fois au Palace puis, plus tard, au Shéhérazade –, elle reprend dans les grandes lignes le concept de Bains de minuit, mais en plus abouti. La chanson Nightclubbing d’Iggy Pop, choisie pour en illustrer le générique, lui va comme un gant : c’est effectivement encore une émission de nightclubbers, avec tout ce que cela implique comme transgressions et liberté de ton.

Ardisson y présente ses fameuses interviews formatées (avec des lancements signés Kraftwerk) : « l’interview vérité », « l’interview première fois », « l’anti-portrait chinois », « l’auto-interview », « les questions cons », etc. Il déroule le tapis rouge à Serge Gainsbourg, venu faire la promo de You’re under arrest, pour ce qui restera l’une des émissions les plus cultes de la télévision française des années 80. Il donne la parole à Pete Best, l’ancien batteur des Beatles. Il fait parler Les Rita Mitsouko de leurs problèmes de came et des films pornos de Catherine Ringer. Cruel, il s’amuse aussi avec Nicola Sirkis, le chanteur d’Indochine, en lui sortant sans même un sourire la célèbre tirade « Tu chantes faux, tu le sais, ça ? ».

Lorsque Lunettes noires s’arrête, en 1990, il produit Double jeu, une émission enregistrée aux Folies Bergères. Il y présente au public le jeune sniper Laurent Baffie, qui ne le quittera plus, et reçoit avec lui durant deux années des invités allant de Robert De Niro à Dorothée (une cible rêvée pour Baffie). Double jeu est un talk-show déjà plus convenu, plus populaire, même si le style Ardisson reste intact. Commence ensuite une longue descente aux enfers avec des émissions dont très peu feront long feu : Le bar de la plage, Ardimat, Long courrier, Autant en emporte le temps,... Il faudra attendre 1998 et Tout le monde en parle, le samedi soir sur France 2, pour que l’animateur-producteur connaisse une formule au succès durable : Tout le monde en parle restera dans la grille de la chaîne publique jusqu’en 2005, ce qui en fait la plus longue expérience télévisuelle du Man in black (et donc logiquement la seule émission du coffret à laquelle sont consacrés deux DVD complets).

Dans une lettre ouverte publiée par Libération le 25 avril 1994, l’écrivain et journaliste rock Arnaud Viviant écrivait à Ardisson ce qui suit : « Nul n’ignore que tu as inventé, avec Bains de minuit et Lunettes noires, la télévision des Années 80. Ta modernité fut d’introduire la transgression dans un univers où la loi était encore la norme. La perversion devint avec toi la forme la plus chic de l’amour et du désir, et la provocation une espèce de publicité intellectuelle, du ‘benettonisme’ avant l’heure. Tu fis aussi passer le dandysme pour une manière d’ennui argenté et brillant. L’imposture satisfaite et la décadence surfaite étaient ton mode régulier de communication, ta vulgarité finit par devenir un comble, ou un surcroît de parisianisme ». Tout est dit.

Le détail qui tue : le coffret est livré avec un exemplaire des fameuses lunettes noires d’Ardisson. Il contient surtout un total de sept DVD : de quoi passer quelques nuits blanches...


[1] Ne cherchez pas la séquence, elle a évidemment été coupée au montage.



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Jérôme Delvaux





Il y a 3 contribution(s) au forum.

Thierry Ardisson : "La boîte noire de l’homme en noir"
(1/1) 5 janvier 2011, par Rico




Thierry Ardisson : "La boîte noire de l’homme en noir"

5 janvier 2011, par Rico [retour au début des forums]

Ardisson est la lie du PAF. Ce que l’on craint de pire. Non par ses excès provocateurs de cocaïnomane bien résumés dans ces lignes, mais dans l’intrusion d’une personnalité pathologique au sein d’une certaine élite trasho-bobo télévisuelle. Perversion, cité dans l’article, n’est pas le bon mot ; on dit perversité... autrement dit la jouissance dans le malaise, la souffrance de l’autre. Et rien n’est plus évident au rictus déplacé et aux relances appuyées là où ça fait mal de ce bubon noirâtre, que l’on s’étonne d’une proportion effarante de masochistes à se presser aux portes de ses emissions où monsieur trône et se gargarise. Lointain cousin d’un Guillon tout aussi prompts à déclencher mon reflexe nauséeux par leurs vilaines manières, il le dépasse toutefois en ce regard parfois faussement contrit,digne du plus mauvais équarisseur d’un torture porn. Pire, il enveloppe souvent cela dans une anamnèse psychanalytique où l’homme tente de se grandir en justifiant ses prises de posisitons iconoclastes à travers un passé introspectif, expliquant j’en conviens , peut-être sa stase au niveau d’une zone à la marge plissée. Lamentable.

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    Thierry Ardisson : "La boîte noire de l’homme en noir"

    6 janvier 2011, par Mangouste [retour au début des forums]


    Pas mieux !

    [Répondre à ce message]

    Thierry Ardisson : "La boîte noire de l’homme en noir"

    6 janvier 2011, par HB [retour au début des forums]


    Lamentable

    Voilà bien un bel hommage, pour une tête à baffes que les 80’s ont simplement, opportunément, placée sous les projecteurs ! C’est tout l’art de ces années infiniment reproduites (pâlement) que d’avoir permis vers la fin à ce genre de pisse-froid de se poser en agitateurs de la soi-disante contre-culture...de zapette -et ça marche encore !

    Les night-clubeurs n’avaient pas la télé, ou alors c’était avec C+. Les vraies gens, elles, baisaient à tire-larigot. Lui non. La preuve il est toujours là, quoique le teint assez cireux, mais aussi peu mortel qu’un Dracula enfermé au musée Grévin.

    Pas loin justement, je le croisais à l’aurore, parfois, qui longeait les poubelles pisseuses du Passage de Trévise (au cul du Palace) : invariablement seul, en pleine redescente, déjà voûté car probablement conscient de l’immonde vacuité des affaires du PAF, il sortait par la porte de service du Privilège à poil -je veux dire sans lunettes. Quelconque, pas lamentable.

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