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Bruxelles, Botanique, 22 décembre 2006
Modern Cubism
Attitudes empruntées aux fiers monuments...

lundi 15 janvier 2007, par Jérôme Prévost

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Après un concert discret organisé autour des festivités du 25ème anniversaire de Front 242 en mars dernier, voilà que le groupe d’électro-poésie de Jean-Luc De Meyer et Jean-Marc Mélot se produisait dans le contexte d’une énième Fantastique.Night...

L’affiche était séduisante, et plutôt cohérente sur le papier : proposer un jeune groupe électro darkwave français, Zauber, et le déjà expérimenté Claus Kruse, alias Plastic Noise Experience, autour du projet baudelairien du chanteur de Front 242, pouvait attirer une foule de curieux. Toutefois, compte tenu de la salle choisie, la réalité pouvait laisser craindre quelques risques. La Fantastique.Night, qu’on a connue organisée dans des lieux plus adaptés par le passé, se localisait ce soir-là au Witloof Bar. Ah, le Witloof, ses briques, ses alcôves, ses canapés, ses piliers... Tout pour la musique ? Non, pas vraiment, mais il fallut faire avec.

Après une ouverture des portes en retard, une petite centaine de spectateurs, la plupart fort lookés, se presse donc au sous-sol. Impossible d’oublier le comique de la confrontation entre les adolescents branquignols gérant le vestiaire (jonglant avec les cintres et les reçus manuscrits à la lumière de la bougie) et tel ou tel spectateur goth leur hurlant de faire attention à son sac Nightmare before Christmas ou à son long manteau en cuir. Des contrastes, il y en aura encore beaucoup pendant cette soirée. Contrastes entre les spectateurs : très goth (en manque de lieux de réunion ce vendredi soir ?) et moins goth ; très jeunes (plusieurs moins de dix ans) et moins jeunes (plusieurs plus de septante - qui a emmené sa mère ?). Contraste dans le son, très pourri à l’arrivée, mais progressivement plus supportable ensuite. Et surtout contraste entre les groupes. Il faut bien le dire, l’arrivée de Zauber ne réveille pas grand-monde. Difficile de savoir si son jeu de scène est plus minimaliste que sa musique, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas inventé l’eau chaude. Entre des rythmiques basiques et un chant à la Hocico et consorts, on en vient vite à bâiller. Alors évidemment, vous me direz que ce style musical stagne depuis des années. Mais tout de même, avec un nom comme Zauber, se complaire dans un style aussi répétitif, au sein d’une scène déjà répétitive, n’est pas ce qu’il y a de mieux. Heureusement, par la suite, Plastic Noise Experience saura faire oublier cela, et montrer les signes d’une meilleure habitude de la scène et de ce qui y fonctionne. Avant cela, entre ces deux groupes, on attendait donc Modern Cubism.

Modern Cubism, on vous en a déjà parlé ici, on ne va donc pas refaire l’historique. L’album tiré de Baudelaire est prêt. Le buzz dans les médias spécialisés a commencé. On sait aujourd’hui que le projet est la première pierre d’un triptyque - d’autres poètes suivront donc. La grande angoisse, c’était donc de vérifier que la chose tenait vraiment la route en concert. Après tout, une alliance aussi surprenante entre la froideur des machines et l’aspect organique des textes aurait pu rester sur CD, sans avoir à affronter un éventuel public. Seulement voilà, si nos deux messieurs ont créé ce monstre hybride, c’est bien pour le laisser vivre, et le montrer au monde. On est donc rassuré lorsque Jean-Marc Mélot arrive de derrière la scène et discute avec des amis, le sourire aux lèvres, dans une attitude fort éloignée des clichés goth kitschissimes qui fleurissent sur son site web personnel. A ce moment, le public est déjà bien plus nombreux qu’au début de la soirée, et se presse devant la scène.

Une fois le claviériste placé derrière ses synthés, Jean-Luc De Meyer arrive. Au départ, l’homme semble heureux et sourit. Il remercie le public d’être là, ayant noté la présence d’étrangers, de France et d’ailleurs, et continue, un peu grinçant : des socialistes se trouvent peut-être là aussi ! Soudain, quand il commence ensuite à déclamer un court extrait de Pauvre Belgique !, le pamphlet écrit par Baudelaire en 1864, les choses deviennent moins nettes. Le public ne sait pas comment réagir. "Ne croyez jamais ce qu’on vous dira sur la bonhomie belge. Ruse, défiance, fausse affabilité, grossièreté, fourberie, oui" avait écrit Baudelaire à un ami. "La Belgique est un des enfers gradués", avait-il dit aussi. Nous y sommes, assumons, semble dire Jean-Luc.

Dès le premier titre, le mélange fonctionne, l’alliage tient bon. La musique, une électro froide et glauque, est solide : les tonalités sont agressives, les rythmes variés d’un titre à l’autre, et les mélodies soutiennent très bien le texte. Et quel texte ! S’il vous reste des souvenirs de vos récitations scolaires de poésie, essayez d’imaginer la torture mentale que doit être la mémorisation de phrases ciselées à l’extrême, où les mots comptent autant que le ton. Seulement voilà, non seulement Jean-Luc se joue de cela, mais le résultat est tout sauf scolaire. Les mots semblent avoir été écrits pour le groupe, et sonnent de façon terriblement moderne. Réellement structurés en chansons, ils fascinent les premiers rangs dans lesquels se plonge le regard froid du chanteur. A certains moments, on aurait même préféré qu’il porte ses habituelles lunettes noires - et pourtant, les émotions sur son visage, bien plus variées que chez Front 242, c’est évident, permettent de saisir combien ces mots sont vivants, mais sombres, aussi. Quel que soit le rôle joué, même pour des textes connus (qui n’a pas lu Je suis comme le roi d’un pays pluvieux / Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux ?), il est maîtrisé. En face, on écoute attentivement, et on s’amuse même parfois à guetter les rimes à venir derrière les césures. L’exercice est inhabituel, au point que certains spectateurs semblent lâcher la rampe. Tant pis pour eux. Derrière Jean-Luc, Jean-Marc Mélot semble très à l’aise, au point d’en venir à fredonner certains vers, comme s’il jouait chez Depeche Mode. A leurs côtés, la présence de Fabienne Danloy, dans une robe qui la rapproche bien plus de la scène goth que ses deux comparses, ne semble toutefois pas toujours justifiée : si sur l’album, elle a réellement sa place, elle ne chantera qu’un titre en solo ce soir, et un en duo avec Jean-Luc. Pour le reste, son rôle se cantonne donc à ajouter des mélodies aériennes sur chaque titre. Ce procédé sonne parfois trop artificiel, d’autant plus que le résultat est bien moins gracieux que pourraient le laisser penser les poses lyriques adoptées par la demoiselle. Devant souvent se battre contre des problèmes de sono (notamment quelques larsen vraiment malvenus), elle ne donne pas la même impression d’assurance que les deux autres. Le bateau tient bon, pourtant, et après un très noir Examen de minuit (La pendule, sonnant minuit / Ironiquement nous engage / À nous rappeler quel usage / Nous fîmes du jour qui s’enfuit...), les trois artistes se retirent, puis reviennent pour jouer une plus tranquille Chanson d’après-midi qui clôture donc ce concert d’une dizaine de titres.

Sans nul doute, l’attention que nécessite l’écoute de telles chansons n’est pas comparable à celle que l’on porte à des titres plus classiques. Difficile d’imaginer si la lassitude viendrait après un concert plus long : l’expérience est nouvelle et quelque part, elle donne à réfléchir quant à la vision que l’on a des paroles de chansons. Fatalement, la comparaison entre Baudelaire et les textes moyens d’EBM est mortelle pour ces derniers. Elle ferait évidemment tout aussi mal aux textes de chanson/variété française actuelle. Ce n’est pourtant pas le but du projet Modern Cubism. Il s’agit juste là d’une idée qui n’avait pas été tentée, et qui nécessite du courage. Un courage nécessaire du côté des musiciens, comme de celui des auditeurs. Quoi qu’il en soit, si l’on analyse ce concert comme un événement unique, il s’agit là d’un bel hommage au poète. J’ai lu récemment que Chet Baker aurait dit : "Si un bon musicien parle français, c’est qu’il est Belge". Aucun doute.

Photos © Jérôme Prévost / Pop-Rock.com - 2006. Droits réservés.



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Jérôme Prévost