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Paris, La Cigale, 8 avril 2005
Einstürzende Neubauten
Attention, chutes de pierres !

vendredi 22 avril 2005, par Jérôme Prévost

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25 ans. Un quart de siècle que ces Allemands abreuvent de sons étranges les amateurs de musique un peu différente. Non contents d’avoir fêté cela avec plusieurs concerts impliquant leurs supporters à Berlin et ailleurs, ils ont finalement décidé de financer eux-mêmes une petite tournée pour faire profiter le public européen de chansons historiques de leur répertoire. Compte-rendu détaillé d’une soirée de fête : prenez votre souffle !

Cela faisait un an et deux jours qu’ils n’étaient pas venus à Paris - autant dire rien du tout. Mais forcément, la tournée Perpetuum Mobile avait été si mémorable qu’on ne pouvait résister à l’envie de les revoir, surtout à la Cigale, probablement la salle la plus adaptée à leur charisme. Les Parisiens se sont donc déplacés en masse pour cette soirée, supporters ou non - rappelons que le groupe a décidé il y a trois ans de créer une souscription pour permettre aux fans de financer leurs prochaines oeuvres. En échange d’un paiement annuel, il est possible aux supporters de suivre par webcast les répétitions et enregistrements en studio, d’en parler avec les musiciens, et de recevoir un album exclusif par an (en 2003 ce fut une version préparatoire au CD qui sortit l’année suivante en bacs, Perpetuum Mobile). En octobre et novembre dernier, le groupe convia sa communauté de fans à les rejoindre pour plusieurs concerts anniversaires en Allemagne et en Italie. Ces concerts, regroupés sous le nom de Grundstück, devaient rester événementiels. Finalement, et pour notre plus grand bonheur, les Neubauten décidèrent de partir au printemps 2005 pour une petite tournée passant donc par Bruxelles et Paris.

Comment décrire Einstürzende Neubauten à des gens ne les connaissant pas ? Ce n’est pas chose facile, et l’on risque à chaque fois de provoquer au mieux la curiosité ou au pire, un sourire. On peut les résumer à "un groupe qui crée un chaos sonore avec des instruments hors normes tels que perceuses, tubes en plastique ou containers en acier". Ce ne serait qu’un résumé, car de ce chaos sonore surgissent bien souvent des mélodies, car à ces instruments se rajoutent une basse et une guitare, torturées certes, mais bien présentes, ainsi qu’une voix hallucinante capable des cris les plus inhumains comme de la douceur la plus étonnante. Après tout, il suffit de les écouter : en 25 ans, ils ont balayé les préconceptions sur la musique concrète ou bruitiste, et ont toujours suivi leur instinct. Et si l’instinct de ces quarantenaires les mène aujourd’hui sur des chemins différents de ceux où ils sont passés à vingt ans, on ne peut qu’avec grand plaisir les voir regarder en arrière. Quand les musiciens arrivent tranquillement sur scène et que Blixa Bargeld prend le micro pour annoncer le planning de la soirée ("une heure de greatest hits, un entracte et une autre heure de greatest hits. On jouera jusqu’à ce qu’on nous demande de nous arrêter"), le public s’enflamme.

Là commence la folie furieuse. Des sons stridents se font entendre, et Blixa commence à scander "fütter mein ego, fütter mein ego..." : oui, c’est bien Yü-Gung, le hit de Neubauten. Car oui, Neubauten a eu un hit en 1985, produit par Gareth Jones (Depeche Mode), et remixé par Adrian Sherwood. Un single qui eut un succès tout à fait relatif, mais qui prouve qu’à cette époque, certaines choses étaient encore possibles. Et là, le public se retrouve bel et bien transporté 20 ans en arrière : le groupe n’est plus tout à fait le même, mais le line-up tient parfaitement le coup. Si Blixa, comme toujours en costume trois pièces et pieds nus (vernis à ongles sur les orteils, qui plus est), impressionne par sa présence, on ne peut s’empêcher d’être hypnotisé par les géniaux percussionnistes que sont Rudolph Moser et surtout N.U. Unruh. Cela pourrait sembler très simple de taper ainsi sur des caissons en acier, mais rien n’est fait au hasard, la coordination des différents musiciens le prouve. Alexander Hacke, particulièrement en joie, donne le tempo avec sa basse, et se débarrasse rapidement de sa veste de costume pour être plus à l’aise. Après une interprétation de die Befindlichkeit des Landes, Blixa annonce en riant : "Maintenant, nous allons jouer le titre préféré du Pape, qui vient de mourir. Je sens que vous voulez tous l’entendre, maintenant. C’est la dernière chose qu’il a entendue avant de mourir. Le disque a été retrouvé en train de tourner sur la platine du Vatican". Sonnent alors les percussions martiales de Haus der Lüge, autre titre mythique du groupe. Entre les versets chantés par Blixa, Jochen Arbeit arrache des sons violents de sa guitare, et Unruh tape comme un damné sur son estrade. Les paroles de cette Maison des mensonges résonnent comme jamais : "Premier étage : ici vivent les aveugles, qui ne croient que ce qu’ils voient, ainsi que les sourds, qui ne croient ce qu’ils entendent...". Il y a effectivement de quoi devenir sourd avec le titre suivant : Armenia (1983), titre où Blixa murmure et crie pendant que les autres semblent vouloir tout détruire, avant qu’un musicien arménien, Hrair Hratchian, vienne sur scène jouer du duduk, instrument traditionnel au son proche de la clarinette. Moment de quiétude après la tempête - sur cette mélodie, Blixa tape du doigt sur ses joues près du micro, et enregistre cette percussion humaine sur sa loop pedal, avant de recommencer à chanter doucement. Cinq minutes pleines d’étrangeté.

Des roadies apportent ensuite des tréteaux, sur lesquels sont posés de chaque côté de la scène un ensemble de longs tubes en plastiques. Le public, familier de ces "instruments" depuis la tournée précédente, applaudit leur arrivée, ce qui amuse Hacke. Blixa explique que pour les deux dates en Grèce qui vont clôturer la tournée, ils devront y partir en avion, mais qu’il ne sera pas possible d’emmener quoi que ce soit dépassant 1m70 de long : "On a téléphoné au promoteur pour qu’il achète des tubes en plastique et on lui a donné les mesures pour qu’il les scie". Si l’an dernier, Blixa passait du temps à expliquer la conception des chansons et des instruments, il semble plus enclin à plaisanter simplement, comme s’il était là pour faire plaisir à des amis. La lente ballade Youme & Meyou, tirée du dernier album, est parfaitement jouée, mais l’on regrette que le groupe n’ait pas les moyens de tourner avec un ensemble à cordes plutôt que d’utiliser des bandes. On ne boude néanmoins pas son plaisir : voir une mélodie si belle sortir de frustres tubes en plastique sur lesquels on tape a quelque chose de magique.

Blixa annonce un titre de 1984 : "Nous ne l’avons jamais joué live avant cette tournée, peut-être parce que nous n’étions alors pas capables de la jouer". Le public applaudit, et Blixa ajoute : "Attendez, peut-être ne l’aimerez-vous pas !". Raté : on entend les sirènes séquencées de Z.N.S., titre ultra-minimaliste, parfaitement représentatif de ce qu’était Neubauten à cette époque : aucune mélodie ne vient se poser sur les percussions, et quand Blixa chante, rejoint en choeur par les autres, c’est pour scander les paroles de manière aussi froide que possible. Retour à une forme bien plus classique sur Dead Friends (around the corner), ballade parfaitement accessible, à la suite de laquelle N.U. Unruh (alias Andrew Chudy) frappe sur son établi (c’est le mot, on y reviendra) deux tubes en acier l’un contre l’autre, pour former une petite rythmique. Blixa raconte alors que "ce titre a commencé comme une petite improvisation sur scène... Il n’y avait que cela. Ca s’appelait Andrew Tango !". Ce titre s’appellera en définitive Redukt. Toujours très attendu sur scène depuis sa création il y a cinq ans, il alterne de longues phases de calme, ou Blixa récite ses paroles sur fond de quatuor à cordes et de tranquilles percussions, avec de courtes phases de chaos bruitiste, qui ne durent que le temps pour Blixa de hurler deux fois Redukt !, laissant enfin l’occasion aux spectateurs de se lâcher. Peu à peu, les instruments se retirent, et les dernières minutes de la chanson (qui en dure dix) voient Blixa chanter seul sur fond de violons. Il s’arrête enfin, applaudi par le public, et se retire de scène. Entracte.

Au retour du groupe, on voit Alexander Hacke prendre un tube en acier, dans lequel il va souffler après avoir inspiré de la fumée de cigarette - le résultat est un son proche du cor. Cela dure une minute, c’est étrange et ça se suffit à soi-même. Après les applaudissements du public, tous les musiciens s’approchent de leur micro et commencent à chanteur en chœur : Salamandrina est une chanson jouée a cappella pendant sa première moitié, et dont le nom est répété durant le refrain de manière cyclique et hypnotique, pendant que Blixa geint ou hurle. On enchaîne toujours dans le calme, avec Sabrina, ballade très calme tirée de l’album Silence is Sexy - on regrette toujours la présence de violons enregistrés, mais les modulations de la voix de Blixa sont touchantes, surtout lorsqu’il répète I wish this would be your color... Retour au bruit ensuite avec le titre Perpetuum Mobile : ce disque est décidément un peu trop à l’honneur ce soir... On aurait tout autant préféré profiter de deux ou trois vieux titres à la place, mais il est difficile de bouder son plaisir, et c’est d’ailleurs là que le public commence à pogoter. Blixa ouvre le morceau en agitant un transistor sur scène, changeant les stations toutes les deux secondes (on entend musique classique, commentaire de match de foot, débat...), avant que les deux percussionnistes ne s’en donnent à coeur joie. N.U. Unruh, en particulier, projette lors des breaks instrumentaux de l’air comprimé sur un instrument qu’il a appelé le "air-cake" : une platine vinyle sur laquelle est posé une sorte de mille-feuilles circulaire composé d’une couche de polystyrène, d’une couche de boîtes de conserves, d’une autre couche de polystyrène et d’une dernière de bouteilles de soda en plastique. L’ensemble tourne sur la platine, et en contact avec l’air comprimé, provoque un son assez étrange. Pour la suite, Unruh saisit ce qui semble être une perceuse, et s’en sert sur son établi, ce qui provoque des étincelles assez hautes. Il disparaît ensuite de l’estrade, et revient avec un peu de retard avec l’attiral le plus spectaculaire de la chanson et du concert : un ensemble de bidons d’huile vides, chacun au bout d’une corde. Unruh tient les cordes à deux mains et balance les bidons sur le sol violemment devant lui, au risque évidemment de bousiller tout ce qui s’y trouve. Petit regret : sur ce titre de 13 minutes, il manquera la couverture de survie en aluminium que Unruh était censé froisser devant les micros... Cela suffirait presque à trouver que l’interprétation est cette fois un ton en-dessous de celle de l’an dernier, mais c’est bien subjectif.

Pas le temps de respirer, de toute façon, Neubauten enchaîne sur deux vieux titres dont Sehnsucht, à la rythmique très rapide et bruitiste, où l’on ne trouvera la mélodie que dans la voix de Blixa, qui semble parfois à bout de souffle. Warren Ellis, violoniste des Dirty Three et des Bad Seeds, débarque sur scène, et c’est visiblement avec plaisir que Hacke annonce alors au public "It’s singalong time !". Blixa s’amuse : "Nous vous avons chanté des chansons en allemand pendant 25 ans, il est temps que vous nous chantiez quelque chose en allemand en retour !". Hacke indique que les paroles sont simples, mais lorsqu’il les dicte, certains spectateurs doutent : "Was ist ist / Was nicht ist ist möglich". Il précise : "Quand je chante, vous répétez, quand le boss chante, vous ne dites plus rien". Comme à l’école, les musiciens commencent par la rythmique, puis chantent pour entraîner le public. Blixa se plaint du manque d’enthousiasme : "Il y a quand même 1500 personnes ici, nous avons un maximum de 105 dB que nous n’avons pas encore atteint !". Avant que la chanson ne commence, Blixa saisit l’un des feuillets présents au sol, où les paroles de certains titres sont écrits. Was ist ist est en effet un titre particulièrement délicat : basé à l’origine sur des samples vocaux d’un seul mot insérés au milieu des paroles chantées par Blixa, il est fort difficile pour un seul chanteur de restituer parfaitement le texte avec un phrasé aussi rapide. Blixa s’en sort cependant très bien, soutenu par le public durant les refrains, pendant que les musiciens torturent leurs instruments - surtout Ellis, courbé en avant, dont le violon semble réellement souffrir. Après ces trois minutes de folie, le public, essoufflé lui aussi, applaudit avec enthousiasme. Blixa saisit une plaque en acier de forme carrée, complètement rouillée ; il l’approche du micro et tape successivement sur chacun de ses coins avec une baguette, tout en chantant lentement. Il s’agit d’un des plus vieux morceaux du groupe, Draussen ist feindlich : on a l’impression d’être en face d’un document historique en entendant pour de vrai un vieux morceau totalement abstrait. Enchaînement avec Kalte Sterne, single de 1981 sorti chez Zick Zack, réédité récemment en CD et magnifiquement restitué ici. Malheureusement, on retrouve ensuite deux énièmes morceaux de Perpetuum Mobile, Selbsportrait mit Kater et Ich gehe jetzt. Ce dernier reste cependant appréciable pour sa particularité. Blixa démarre les compresseurs d’air et s’exclame : "96 dB ! C’est le maximum qu’on puisse jouer sur ce titre. Ici nous sommes limités à 105 dB..." Lui et Hacke commencent à fredonner la Marseillaise par moquerie, hués par le public. Blixa précise : "Si nous jouons ce titre doucement, ce n’est pas à cause des limitations sonores françaises, mais parce que ces instruments ont facilement tendance à faire du feedback". Les instruments en question, ce sont les tubes en plastique, de retour de chaque côté de la scène. Rudi Moser et Jochen Arbeit projettent de l’air comprimé grâce aux compresseurs posés au sol dans les tubes, chacun d’eux produisant alors un son différent.

Le rappel est assez particulier : Blixa annonce que ce titre fera exclusivement partie du prochain album destiné aux supporters, et qu’il ne sera pas disponible ailleurs : il invite donc bien évidemment les spectateurs à faire partie de la communauté. Le titre en question, c’est Grundstück en version surgonflée, la version jouée aux premiers concerts anniversaires, un titre énorme de 30 minutes, qui semble sans fin. Ce morceau, presque boursouflé par son côté fourre-tout, semble résumer toute la carrière du groupe : il sera bien plus intéressant de l’entendre en version studio, afin d’en avoir une perception moins anarchique. Après ce long effort, les allemands se retirent de scène. Les spectateurs quittent lentement la salle, pour ne laisser que la cinquantaine de supporters, qui après un peu d’attente, peuvent enfin rencontrer les cinq musiciens. Ceux-ci dédicacent des disques à tour de bras, visiblement de très bonne humeur. Après ces instants de contact privilégié, les fans s’en vont dans la nuit, des images et des sons d’un autre monde plein la tête. Drôle de soirée...

Plus sur Einstürzende Neubauten sur Pop-Rock :

- Notre chronique de Ende Neu.
- Notre chronique de Perpetuum Mobile.
- Notre galerie photos du concert.
- Notre chronique du concert à l’A.B., Bruxelles, Avril 2004.

Photos © Jérôme Prévost / Pop-Rock.com, à l’exception du cliché de Blixa Bargeld, © Marine Berton / Pop-Rock.com - 2005. Droits réservés.



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Jérôme Prévost





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Einstürzende Neubauten
(1/1) 10 novembre 2016




Einstürzende Neubauten

10 novembre 2016 [retour au début des forums]

Such an impressive performance. The band has really got what it takes to be a big hit. - Mark Zokle

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