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Ariel Pink’s Haunted Graffiti : "Before today"
Vingt-huit ans plus tard...

vendredi 9 juillet 2010, par Yû Voskoboinikov

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Il y a quelques années de cela, j’écrivais au sujet du premier ratage de Deadchovsky qu’il était “l’exemple parfait d’un groupe qui s’auto-proclame batcave, sans pour autant avoir su gratter sous la couche de vernis”, ce qui m’avait d’ailleurs valu un message scandalisé de Julien, chanteur et bassiste du groupe, qui ne fit que confirmer mon opinion, à savoir que tout cela n’était qu’un mélange maladroit de différents clichés voilés, ayant enfanté une machine lourdingue qui part dans tous les sens sans bien savoir où se situe son juste milieu.

Ceci étant, voyons le bon côté des choses : pendant que les enfants en mal de rébellion financée par leurs parents (milieux riches) ou leur corps (milieux pauvres) écoutent ces esbroufes insipides, l’on peut s’offrir un plaisir élitiste en écoutant des disques que l’argent seul ne peut acheter, car nécessitant ce qui aujourd’hui encore — n’en déplaise aux nouveaux riches qui remplacent les bibliothèques par des écrans géants — reste le matériau le plus précieux de l’humanité : son savoir. De là, le rôle des avant-gardistes et des archivistes.

Les premiers rouvrent les yeux, et baissent la tête ; ils contemplent. D’un geste las, ils tendent le bras, au bout duquel un poing fermé se met à éclore. Ce n’est pas Maître Corbeau qui laisse tomber son fromage, tout comme il est absurde qu’au XXIe siècle la majorité des Hommes n’aient pas encore compris que Dieu ne descendra jamais de sa branche. De cette minorité, la sphère la plus noble jette en pâture le futur à une plèbe déboussolée qui ne comprend pas de quoi il retourne ; encore une fois, il n’y a pas de création, mais de la découverte, et de la redécouverte. Découvrir que, redécouvrir que, éventuellement comprendre que. C’est l’avant-gardisme, être le premier à découvrir que, suivi du temps des archéologues, qui ne découvrent pas, mais redécouvrent. Et à chaque fois, comme si face à une mauvaise traduction de Heidegger, une foule de petits êtres s’affolent, embrassant ou rejetant sans condition, jusqu’à ce que la passion de la surprise laisse place à la raison de la circonspection : Ah, ouais, mais en fait, New Order, c’était de la house... Vous voyez le genre.

Les seconds sont fébriles : ils soufflent pour enlever la poussière, ils traquent, ils numérisent contre vents et corps enseignant, et ils constituent des sommes, des archives, des collections, des bibliothèques. Ils rédigent des anthologies, et sont ceux qui permettent au savoir de se constituer en briques conceptuelles, un savoir potentiellement dangereux mis à la disposition de crétins qui ne savent pas quoi en faire ; en fait qui n’en font rien, cf. Deadchovsky. Et puis il y a ceux qui prennent à bras le corps des piles de livres aussi massifs que passionnants. Ce sont des gens bien élevés, alors ils ne marquent pas les livres, préférant noircir des liasses de papier disposées relativement logiquement sur la table, apprenant, réfléchissant, comprenant, et évoluant. Une cathédrale est un édifice composé de pierres posées les unes sur les autres, et le savoir ne saurait progresser autrement, en une belle cathédrale gothique, avec ses enluminures et ses faisceaux qui sont autant de pistes de recherches à même de bien remplir plusieurs vies. C’est la basse couche de la noblesse, celle sans qui la plus haute serait vouée à rester byzantine.

Les autres — le reste — sont là. D’une manière ou d’une autre, les élites leur trouvent des utilités qui les contentent. Après tout, vivre fatigue et penser épuise, alors autant ne pas se tuer à la tâche et être un bon petit subalterne. Et puis, les temps modernes sont formidables : chaque membre du foyer dispose de son propre ordinateur. En outre, nous avons eu David Bowie, Joy Division, les Pixies, et Nirvana. Alors, pourquoi se plaindre ? Oh, les raisons ne manqueront jamais, et c’est sans doute mieux ainsi. Car pendant que les punks ramassaient leurs dents dans le caniveau avec leurs doigts cassés, deux sales gosses jetaient un pavé dans la mare aux canards avec Blue sunshine, une découverte qui préfigura pas moins de 20 ans de redécouverte pop, mais qui n’a jamais eu d’épilogue comme les découvreurs et fossoyeurs du rock gothique — Bauhaus, si tant est qu’il soit encore nécessaire de la préciser — ont de leur côté su l’asséner en 2008. Et, de toute façon, The Glove avait jeté l’éponge avant même d’avoir commencé.

Mais c’était sans compter sur le travail d’un archiviste consciencieux, même si peu catholique, qui, au prix de multiples essais, est enfin parvenu à produire ce que les plus érudits n’espéraient plus un jour entendre : une anthologie de ce que la musique pop a pu produire de meilleur, érigée au sein d’un édifice en apparence désordonné mais qui, pour peu que l’on prenne le temps de l’appréhender, se révèle être une somme précieuse et passionnante n’ayant, au travers de son statut d’épilogue, cesse de nous encourager à tourner la page pour que l’avant-garde d’aujourd’hui puisse devenir les sonorités de demain. En cela, la querelle des Anciens et des Modernes se révèle dans toute son absurdité, la question véritable n’étant pas tant de savoir qui a raison, mais plutôt de bien séparer le grain de l’ivraie afin que les Modernes d’aujourd’hui deviennent des Classiques enrichissants pour les Modernes de demain ; c’est dans cette perspective que s’inscrit Ariel Pink’s Haunted Graffiti.



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Yû Voskoboinikov