Pop-Rock.com



Tori Amos : "The beekeeper"
Dans la peau d’une femme

mardi 12 avril 2005, par Marc Lenglet

DANS LA MEME RUBRIQUE :
Peter Gabriel : "Up"
Alex Gopher : "Alex Gopher"
Diablo Swing Orchestra : "Sing along songs for the damned and delirious"
Riverside : "Out of myself"
Indochine : "Alice & June"
Pearl Jam : "Backspacer"
INXS : "Switch"
Clinic :"Winchester cathedral"
The Corrs : "Home"
Lisa Gerrard : "The silver tree"


Après avoir promené ses admirateurs à travers les 50 états d’une Amérique sans faux-semblants sur le superbe Scarlet’s walk, Tori Amos réinvite les amateurs à une balade, plus informelle et plus cérébrale, dans l’inconscient et les sentiments d’une femme, territoires autrement plus intimidants et pleins de dangers que le désert de Mojave ou les bayous de Lousiane.

Au cours de cette (très) longue promenade introspective, Tori suit les pérégrinations de ce personnage féminin surnommé la gardienne des abeilles - la bestiole étant depuis l’antiquité un puissant symbole féminin - , évoque (à travers des métaphores jardinières un peu trop avant-gardistes pour être bien comprises de tous...), ses joies et ses peines, ses tourments et de ses angoisses, et toutes ces expériences propres à marquer une existence et à transfigurer la perception des choses. Il est tentant d’y voir le propre parcours de la volcanique rousse, l’intéressée n’ayant jamais pu s’empêcher d’injecter son propre vécu au cœur de ses compositions. Comme d’habitude, une telle interprétation, pourtant plus que suggérée, est abandonnée au libre arbitre de chacun.

Dans la continuité de l’album précédent, le piano devient de moins en moins le vecteur principal des émotions de Tori Amos, concurrencé de plus belle ici par de l’orgue Hammond, des instruments à cordes et même de fréquentes incursions électroniques. Le mélange n’est pas déplaisant en soi, même si beaucoup - moi y compris - préfèreront rester fidèles à cette inimitable relation qu’elle entretenait avec son instrument favori. Sur l’essentiel des plages, la voix de Tori n’a jamais semblé aussi forte, aussi assurée et résolue. L’âge, la maturité, la nécessaire victoire sur certains démons du passé : on ne va pas non plus lui jeter la pierre d’être heureuse, quitte à y perdre cette espèce de complicité factice que l’on se croyait en droit de ressentir pour elle. On voit donc disparaître une certaine fragilité, celle que l’on appréciait tant chez cette chanteuse que l’on taxa un jour d’"incontinence émotionnelle". Les heures de la Tori Amos flamboyante, à la fois blessée et savoureuse, semblent bel et bien révolues. Y perd-t-on au change ? J’oserais dire que oui... que Tori perd ce cachet unique, cette personnalité diaphane et spectrale qui faisait d’elle un joyau précieux de la musique, et rejoint la grande confrérie des artistes apaisés et sereins. Mais là aussi, il serait malvenu de lui reprocher ce qu’on souhaiterait tant pouvoir signaler chez d’autres artistes moins bien pourvus en génie : une volonté de changement et une absence de crainte envers la prise de risques. The Beekeeper marque donc une évolution de plus au crédit d’une femme qui n’a jamais eu froid aux yeux, dans aucun domaine !

The beekeeper ne renferme aucune chanson simple, aucun morceau fédérateur, aucun titre qui frappera immédiatement les esprits. Comme souvent avec Tori, il faudra prendre le temps de découvrir l’œuvre, lentement, avec douceur et abandon. Comme signalé plus haut, la réalité de Tori ne semble jamais très éloignée du contenu. La belle habitant en Cornouailles depuis plusieurs années, on retrouve sa piste sur le très beau Jamaica inn, inspiré de la nouvelle de Daphné Du Maurier, et également sur la très jolie Ireland, clin d’œil romantique à ces terres celtiques dont elle semble être tombée amoureuse. Ribbons undone exprime sa découverte admirative des joies de jeune mère, tandis que Toast album rend un intime hommage à son frère récemment disparu dans un accident de voiture. Sleeping with butterflies s’attarde sur les nécessaires concessions mutuelles à accepter pour maintenir l’harmonie d’une relation entre un homme et une femme. Qu’il s’agisse du bouleversement émotionnel qui accompagne la fin d’une romance (Goodbye pisces, merveilleuse), de la colère rentrée face à la trahison (Parasol), de l’infidélité (Hoochie woman), des questions que posent les conflits de ce début de millénaire (General joy), le ton est mesuré, les mots sonnent juste, le choix des instruments est parcimonieux. Vous n’avez jamais rien compris aux femmes ? Tori vous aidera à y remédier... du moins pourra-t-elle vous offrir une vision floue et métaphorique de l’éternel féminin. Si ces nouvelles connaissances ne seront sans doute pas suffisantes pour éviter à jamais les sempiternels « Si tu ne sais pas pourquoi je suis en colère, je ne vais certainement pas te le dire », au moins éprouve-t-on l’illusion de commencer à percevoir pourquoi les femmes demeurent si énervantes... et si indispensables.

Loin d’être aussi abordable que son album précédent, le petit dernier souffre principalement d’une longueur très excessive (80 minutes tout de même !). Le raccourcir d’un tiers n’aurait pas été superflu. The Beekeeper reste malgré tout une réalisation à la hauteur du talent de cette artiste accomplie et entière, même si cette expédition dans le subconscient d’Eve semble très austère de prime abord. A réserver aux fans avertis.



Répondre à cet article

Marc Lenglet





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Tori Amos : "The beekeeper"
(1/1) 19 avril 2007, par manamara




Tori Amos : "The beekeeper"

19 avril 2007, par manamara [retour au début des forums]

Etes-vous prêt pour American Doll Posse ? J’ai adoré vos trois articles sur Tori Amos. Vous n’aviez pas écrit entre Under the Pink et Scarlet’s Walk ?

[Répondre à ce message]