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Tori Amos : "American doll posse"
American Amazones

jeudi 24 mai 2007, par Marc Lenglet

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Cela devait arriver un jour : après des années à triturer ses démons intérieurs, la flamboyante Tori Amos se pique depuis quelques albums d’étendre sa quête de sens à l’ensemble de la société. Après avoir parcouru l’Amerique sous les traits de sa jumelle imaginaire le temps d’un époustouflant Scarlet’s walk et dépeint la féminité dans des teintes pastorales sur le parfois très hermétique The beekeeper, Tori Amos unit à présent l’esprit et les ambitions de ces deux derniers albums par une nouvelle entourloupe schizophrènique. Portrait de la dernière réalisation d’une artiste douée mais pas toujours très mesurée. N’est ce pas après tout ce qui fait son charme ?

Le « Doll Posse », c’est ce petit clan composé des quatre alter-egos féminins de Tori imaginées pour l’occasion : Isabel, Clyde, Santa, Pip, et Tori elle-même. Blanches, noires ou latinas ; sensuelles, revanchardes ou politiquement engagées, ces cinq muses virtuelles se passeront le micro de morceaux en morceaux, dans une audacieuse tentative de faire le tour de l’éternel féminin cuvée America 2007, littéralement « éclaté » en entités distinctes par des siècles de domination patriarcale. Histoire de se montrer la plus exhaustive possible sur le sujet et de laisser à chacun de ces esprits le temps d’exprimer leur nature profonde, madame Amos n’a pas fait dans la dentelle : ce ne sont pas moins de 23 chansons - parmi lesquelles un certain nombre de courts intermèdes chantés - étalées sur près d’une heure vingt que nous offre American doll posse. On pointera une fois de plus du doigt une certaine forme d’incontinence créatrice, qui se justifie peut-être en regard de l’idée de base mais provoque un certain inconfort si l’on souhaite simplement profiter de la voix et du talent musical de Tori Amos, sans chercher plus que ça à intellectualiser son propos. Au moins American doll posse, surtout dans ses premiers titres, a-t-il à offrir quelques perspectives neuves et parfois surprenantes sur les compétences artistiques de la chanteuse américaine.

Ainsi, Big wheel remporte sans conteste la palme de la chanson la plus atypique de la carrière d’Amos, hors Y Kant Tori Read, avec un esprit sautillant qu’on ne lui avait jamais connu jusqu’ici. Bouncing off clouds et Secret spell, avec leur faux-airs de singles à succès des Corrs semblent également curieusement optimistes, même si la mélancolie n’est jamais très éloignée de cette apparente bonne humeur. Quant à Teenage hustling, saturé de guitare électrique et emmené par la hargne de chat sauvage d’une Tori qui semble avoir enfilé les bottes de la jeune Alanis Morrissette du début des années 90, il fait montre d’une fougue tout aussi inhabituelle au fan moyen de Little earthquakes. Facilité, diront certains, et on les approuvera du bout des lèvres tant Tori Amos, dans le registre très particulier qui est habituellement le sien, reste une étoile unique dans le monde de la pop. Ces nouvelles tentatives, qui ne font finalement que reprendre à leur compte des procédés plus courants chez d’autres artistes, n’en restent pas moins suffisamment atypiques et bien assumées pour que l’on ne puisse pas y trouver grand-chose à redire.

Le mieux est toujours l’ennemi du bien et Tori Amos n’a pas encore acquis le sens de la mesure. On peut admettre qu’un concept aussi ambitieux ne pouvait trouver sa conclusion en 40 minutes montre en main. Mais avec sa durée à nouveau très excessive, ce n’est pas peu dire qu’American doll posse n’est pas ce qu’on a conçu de plus digeste. Si Scarlet’s walk, par sa très haute qualité, parvenait à contrarier avec brio ce sentiment de lassitude, The beekeeper souffrait déjà de longueurs notables, avec d’émouvantes réussites mais aussi - et malheureusement - nombre de chansons plus anecdotiques qui, sans être déplaisantes, n’étaient pas ce que Tori Amos avait composé de plus déterminant. Sur cet album comme sur le nouveau venu, ces pistes ont le mauvais goût de se planquer en fin de disque, laissant les expériences les plus originales et les incantations les plus poignantes occuper totalement le premier tiers de l’album. On retrouve à ce moment une Tori Amos plus conventionnelle, prodigue en ballades attendries ou désabusées au piano. Si les soixante (!) dernières minutes d’American doll pose ne sont pas exemptes de franches réussites (Father’s son, par exemple), les morceaux restent assez convenus, majoritairement agréables mais dépourvus de l’envergure qui les aurait réellement transcendés.

Les possibilités d’écoute restent heureusement multiples : à la classique écoute des pistes dans l’ordre où elles apparaissent sur l’album, on privilégiera une écoute thématique, en regroupant les chansons selon l’avatar censé les interpréter. Un tel choix facilite beaucoup la compréhension des différentes thématiques, une fois de plus peu évidentes à décoder, et évite d’abandonner prématurément l’écoute de cet album qui, même avec la meilleure volonté du monde, reste difficile à s’envoyer d’une traite. Il y a pourtant beaucoup à découvrir et à comprendre sur les oeuvres de Tori Amos, même (surtout ?) lorsqu’elles paraissent plus qu’indigestes de prime abord. Ces mêmes albums ayant tendance à se bonifier avec le temps, il est hasardeux de porter un jugement péremptoire sur cette réalisation difficile à décortiquer objectivement avec aussi peu de recul. Si American doll posse semble une fois de plus pêcher par excès d’ambition, il propose suffisamment de moments intéressants - mais inégalement répartis - pour esquiver le côté rébarbatif du disque précédent. L’album se feuillette plus qu’il ne s’écoute, en fonction de l’humeur du moment et d’une foule d’autre éléments personnels à chacun et, d’une manière ou d’une autre, tout le monde y trouvera sans doute son compte. Sans être un chef-d’œuvre absolu, American doll posse devrait être considéré d’ici quelques temps, non pas comme le meilleur album studio de Tori Amos, mais sans doute comme le plus ambitieux et le plus audacieux d’une carrière aujourd’hui relativement longue.



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Marc Lenglet





Il y a 4 contribution(s) au forum.

Tori Amos : "American doll posse"
(1/4) 11 août 2016
Tori Amos : "American doll posse"
(2/4) 29 mai 2007, par Florence
Tori Amos : "American doll posse"
(3/4) 26 mai 2007, par Diagnose
Tori Amos : "American doll posse"
(4/4) 25 mai 2007, par Cosmo




Tori Amos : "American doll posse"

11 août 2016 [retour au début des forums]

Nice review. I like reading this review. I couldn’t agree more. - Morgan Exteriors

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Tori Amos : "American doll posse"

29 mai 2007, par Florence [retour au début des forums]

Je pense que l’on adhère à l’univers musical et thématique de Tori Amos ou pas...ou moins...selon
sa propre sensibilité, la résonnance qu’il apporte dans notre vie.
Personnellement, j’ai découvert "under the Pink" et "little earthquakes" quand j’avais 17-18 ans. Cela fait maintenant
10 ans que je suis son évolution artistique et à chaque fois je suis touchée par son talent, ses choix thématiques, sa voix, ses mélodies,
et sur ce, je dirais que c’est un peu "dur" de souligner 2 chansons valables de American Doll Posse. Pour en citer quelques unes :
Mr Bad Man (positif et léger, digne d’un Mister Zebra), Girl disappearing (harmonique touchant), Programmable soda (enjoué), Dark side of the Sun
(rythmes amérindiens et les fans comprendront sûrement pourquoi je le souligne), Code red et Smokey Joe (I absolutly agree).
Je ne suis peut-être pas objective certes mais je voulais apporter le point de vue de quelqu’un qui aime Tori Amos depuis longtemps et je pense que
bcp se reconnaîtront dans ce message. Cette femme est talentueuse, originale, authentique, sensible ...Touchante pour certains, prise de tête pour d’autres...

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Tori Amos : "American doll posse"

26 mai 2007, par Diagnose [retour au début des forums]

Lézards flemmards et autres bébêtes à sang froid à faible longévité, jetez-vous direct dans les eaux glacées et venimeuses de "Smokey Joe".
Restez-y un moment.
Puis remontez le courant pour vous réchauffer sur les berges de la plage 15, "Code Red", avant d’envisager d’explorer quoi que ce soit d’autre.

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Tori Amos : "American doll posse"

25 mai 2007, par Cosmo [retour au début des forums]

Si ce nouvel album n’égale pas ce chef d’oeuvre que représente Scarlet’s walk, il n’en contient pas moins quelques moments de bravoure : Big wheel, Bouncing off clouds, Teenage hustling, Body and soul, Father’s son. Et s’il est vrai qu’il s’essoufle sur la fin, cette dernière partie nous livre une perle : Smokey Joe. Merci Tori pour ce nouvel album concept bien maîtrisé !

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