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T-Bone Burnett : "Tooth of crime"
De la loge à l’avant-scène

vendredi 19 décembre 2008, par Vincent Ouslati

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Si l’homme est finalement plus connu pour ses talents de producteur, notamment d’Elvis Costello ou très récemment de la nouvelle livraison sublime de B.B. King, si il s’est essayé avec bonheur au cinéma avec la bande originale plus que parfaite de O’Brother des frères Coen, La carrière personnelle de T-Bone Burnett était quelque peu passée à la trappe. Mais après presque quinze ans sans nouveautés, voilà qu’il nous offre son second album en deux années. Loin du blues folk countrisant des débuts, Burnett a mis de la pellicule dans sa musique, et la sauce prend plutôt bien.

Tooth of crime n’est à la base que la bande-son originale devant accompagner la nouvelle mise en scène d’une pièce de Sam Shepard. Le cahier des charges ainsi établi, il est bien entendu que la musique se devait d’être imagée, emplie de visions, elle se devait de refléter et mettre en lumière l’action. C’est là que l’expérience cinématographique de Burnett lui était nécessaire. Car imagée, la musique l’est sans l’ombre d’un doute, flirtant avec des thématiques dylaniennes à la Slow train coming, lorgnant du côté des orchestres new-yorkais des années 50, habités de temps à autres par le spectre de Leonard Cohen dans ses moments les plus sombres, parcourues par une pléiade d’intervenants, des titres comme Anything I say can and will be used against you sont de petites pépites de blues progressif. Aux relents rock, aux influences indé de temps à autres, le mélange est savoureux, évocateur. Un langoureux Dope Island, mené par la choriste Sam Philips, la propre épouse de Burnett qui, si elle n’a pas le timbre de voix singulier d’une Patti Smith, est fort convaincante tout du long de l’album. Burnett est lui-même plus que doué au chant, mis à part quelques variations nasales en roue libre. Le vieux routier musicien de Bob Dylan il y a de cela trente ans, maitrise ses partitions sur le bout des cordes vocales.

Toute la rondelle est gonflée aux ambiances, aux arrangements, aux chœurs en fond de scène, aux chausse-trappes, aux rebondissements, et l’ensemble navigue à l’instar de la pochette dans un brouillard épais, qui imprègne chaque titre. Une odeur de blues, ça sent le vieux cuir, la vieille Cadillac garée dans la ruelle, les relents de clopes bon marché, ces sons se voient plus qu’ils ne s’entendent, ils vous amènent à extraire du crâne une masse de vieux clichés. Les conditions sont importantes aussi, vous n’allez pas vous mettre ça dans le MP3 le matin pour votre footing. Tooth of crime convient mieux à l’écoute placide au coin du feu, ou du radiateur électrique selon vos moyens financiers. Un jour de grisaille où, loin de vouloir sortir vous éclater en boite, vous privilégiez le cocooning de circonstance, l’Irish Coffee dans une main et la zapette dans l’autre.

On peut être allergique à ces titres trop empruntés, remplis de tics propres aux musiques de films, qui doivent vous coller par grosses louches de l’ambiance gratuite et vous faire rentrer bon gré mal gré dans l’histoire. Car une musique de péloche digne de ce nom ne peut vous laisser perdu sur votre strapontin, elle doit vous imprégner de son atmosphère, vous installer dans le décor. Tooth of crime évite pourtant plutôt bien l’écueil, parvenant à proposer des titres indépendants les uns des autres, ne nécessitant pas la connaissance de l’œuvre théâtrale pour en apprécier toutes les subtilités. Le petit côté désuet de Kill Zone s’évapore rapidement au bout de quelques écoutes, ce morceau écrit il y déjà vingt ans en compagnie de Roy Orbison, s’est offert un joli petit lifting sans pour autant lui ôter sa délicate patine, le résultat s’apparente à l’odeur du pain d’épice de la grand-mère, ça fait jaillir les souvenirs, ça rend nostalgique.

Burnett est bien considéré en tant qu’artiste, mais le public n’a jamais vraiment suivi son parcours. Il se fera finalement réellement connaître en tant que compositeur et producteur, mais son œuvre plus personnelle s’est pris un stop dans le brouillard, à tort incontestablement. Pourtant Tooth of crime peut se vanter d’une jolie entrée dans le top 30 des ventes aux Etats-Unis. Une reconnaissance tardive, surtout grâce à sa participation à quelques grosses productions hollywoodiennes, le public est suiveur et un peu niais. Peu importe en fin de compte, que Burnett trouve enfin une petite consécration après tant d’années est méritoire, et Tooth of crime n’a rien d’un bide artistique.



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Vincent Ouslati