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Phillip Boa & The Voodooclub : "Decadence & Isolation"
Le plus grand squat du rock

mardi 6 septembre 2005, par Albin Wagener

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Son crade, brut de décoffrage et cheveux sales, voilà ce que Boa savait faire de mieux il y a vingt ans. Et bien vous savez quoi ? Il le fait encore mieux maintenant. Dans une étonnante reconversion, Boa oublie le charme méditerranéen du rock travaillé de C90 pour nous emmener faire un aller simple dans un enfer sonore décomplexé et bourré d’énergie punk, d’envie de se réveiller avec la gueule de bois et de tout envoyer bouler. Du grand Boa, comme du bon vin - mais du vin renversé sur la table.

Regard hagard et dérangé, costume et cravate, cheveux gras en bataille, voilà le spectacle que Phillip Boa nous offre dès la pochette, accompagné de sa blonde égérie Pia Lund, avec qui il semble définitivement réconcilié. Entre humour schizoïde et textes incisifs jetés en vrac sur un coin de table, ce Decadence & Isolation (un titre à faire pâlir d’envie Ian Curtis) est un subtil de mélange d’Aristocracie pour le punk-rock foutraque et déréglé et de Helios, pour la luminosité accablante et presque trop chaude des atmosphères maltaises. Une sorte de concentré de musique que Boa nous envoie en pleine figure, sans aucun avertissement ni aucun complexe, et une énorme claque dans la figure qui surprend déjà les critiques et les fans.

Comprenons-nous : depuis Lord Garbage, en 1998, Boa arrivait à livrer de bons albums, et avait entretenu une certaine idée du rock, quelque part entre Nick Cave et Lord Byron sur My private war, puis dans un métal déstructuré sur The Red. Et là, on se retrouve propulsé carrément au début de la carrière du jeune Boa, vingt ans en arrière, quelque part entre les salles indépendantes allemandes et les tournées anglaises. La même chose, mais avec le regard du bonhomme qui a vu couler de l’eau sous les ponts, et qui a troqué sa naïveté mordante contre une sagesse caustique, mais toujours aussi folle. Folle à lier même. Que penser de titres aussi mystérieux que 2 white moths & a black cat ou bien The songs of life 1 2 3 4 ? Pas grand chose a priori, si ce n’est que c’est le genre de morceaux qui donne furieusement envie de rentrer dans son voisin de concert, comme ça, gratuitement. D’ailleurs, tout l’album sonne comme s’il avait été enregistré vite fait, à l’arrache, dans une cave ou en soundcheck. Rien n’est retouché, les effets sont pratiquement inexistants, et on tient ainsi un album de rock absolument étonnant, ébouriffé de partout, juvénile et violent. Un coup de maître qui nous propulse directement aux croisées les plus osées du punk, du rock cold-wave et d’autres brailleries chaleureuses.

Et pour notre plus grand plaisir, les mélodies sont toujours aussi décalées ! En onze titres, Boa ramasse l’efficacité en entraînant ses chansons sur des riffs de guitare qui ont toujours l’air d’être à côté de la plaque, et qui pourtant injectent aux morceaux une dose inévitable de fraîcheur : le morceau éponyme se détache ainsi dans une sorte d’innocence rageuse, et le titre testamentaire, Making noice since 85, assoit Boa avec culot comme le Lord incontestable du rock indépendant européen - même s’il a depuis disparu dans l’anonymat du grand public, qui lui a préféré ses pendants américains, j’ai nommé les Pixies. Et pourtant, c’est ici un juste retour des choses qui vient étayer la thèse patraque du maître, puisque Gordon Raphael (producteur des Strokes, qui ont reconnu vouer une admiration pour l’œuvre de Boa) et Swen Meyer (Tomte, Kettcar) se sont bousculés derrière les consoles.

Avec le brûlot Burn all the flags comme single phare, cet album vient se loger au palmarès des meilleurs albums rock de cette année, en ruant autant que possible dans les brancards bien installés des nouvelles formations et des vieux retours d’âge. Insolent et surprenant, c’est comme ça qu’on a connu Boa dans ses premières années, alors forcément, ça étonne grandement de revoir le diable sortir à nouveau de ses gonds, pour le plus grand bonheur de nos esgourdes. Ca étonne, mais fichtre, qu’est-ce que ça fait du bien ! Et quand je dis fichtre, c’est pour éviter d’être grossier, parce que cette galette ne donne pas envie de prendre des pincettes. Une sorte de squat du rock’n’roll, aux murs taggés et au sol jonché de menus objets en tout genre, une ambiance fiévreuse, et l’été maltais à notre porte.



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Albin Wagener