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Ministry : "The last sucker"
Vous reprendrez bien un peu de Bush-bashing ?

dimanche 25 novembre 2007, par Marc Lenglet

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On se souviendra de The last sucker comme de l’épitaphe de ce qui fut le groupe indus le plus important de l’histoire de la musique. Pionnier, parrain officieux, défricheur de nouveaux territoires, ce n’est pas peu dire que Ministry, peu importe ses scores de vente, a occupé une place de premier plan au sein du rock des trois dernières décennies.

Au tripot des artistes rock qui considèrent leur activité comme un apostolat artistique, moral ou politique, on n’aime pas fort les traîtres à la cause ni les lâcheurs. Quand un client d’une certaine renommée cesse définitivement de fréquenter l’établissement, c’est souvent discretos, après avoir largué une petite bouse sonore assorti d’un mot d’excuse genre « J’ai une vie de famille » ou « Mon banquier me fait des misères mais j’ai trouvé une permanence à mi-temps au Caesar’s Palace à Vegas ». Parfois, le restaurant d’à côté, celui où on discute cotations en bourse et bandages herniaires avec Metallica et les Rolling Stones consent même à accueillir les fugitifs. Dans la plupart des cas cependant, les conversations vont bon train le long du zinc : « On le sentait venir », « Ca fait longtemps qu’il aurait du arrêter », « Il était bizarre depuis quelques temps »... Monsieur Jourgensen est concerné au premier chef par cette situation. Son label personnel 13th Planet Records téléphone tout le temps pour qu’il rentre à la maison. De plus, comme il l’affirme lui-même, mi-goguenard mi-convaincu, Ministry n’a jamais rien produit de bon lorsque les démocrates étaient au pouvoir. Et avec l’actuel locataire de la Maison Blanche qui se prépare d’ici peu à repartir piteusement pour Crawford la queue entre les jambes, ce serait donc une période d’au moins quatre années de vaches maigres qui poindrait à l’horizon. Ministry, c’est fini, donc. Mais Monsieur Jourgensen ne connaît apparemment pas la direction de la porte de service. Non, monsieur Jourgensen, lui, il sort la tête haute, par l’entrée principale. Après avoir tabassé tout le monde. Vous l’aurez compris, Ministry ne fait pas partie de ces formations qui quittent la scène sur la pointe des pieds. Non, quand un groupe meurt, faut marquer le coup. Et pour marquer le coup, Al Jourgensen a décidé de marquer le coup !

On le pressent dès ce Let’s go qui fait déjà tourner la tête et signe le grand retour d’une approche plus « metal » de la musique de Ministry. Rien qu’avec cette déflagration de fin du monde, on a pigé en un tour de main que The last sucker ne joue pas du tout dans la même cour que ses prédécesseurs. Parce qu’on dira ce qu’on voudra mais House of the molé et, dans une moindre mesure, Rio Grande blood, c’était tout de même pas glop. Coincé dans un Bush-bashing monomaniaque et déterminé à transcrire fureur et dégoût de la manière la plus littérale qui soit, Ministry avait largué deux machins jusqu’au-boutistes, véritables manifestes politiques au format indus parce qu’il fallait bien leur donner un format. Ultra violents mais métronomiques, répétitifs et finalement un peu pompants sur la longueur, ces deux albums n’avaient pas convaincu ceux qui, comme moi, aiment surtout les albums de Ministry quand on y trouve un quota minimal de tendances metal. Rien de tout cela avec The last sucker. Pour un peu, on se croirait même revenu au temps béni de Psalm 69, tant des pièces comme l’impitoyable Watch yourself ou The Dick song soutiennent la comparaison avec les monuments de cette époque. Ministry ménage néanmoins quelques instants de détente à ses auditeurs avec le punk presque sautillant de Die in a crash (qui peut compter sur la participation de Burton C. Bell de Fear Factory). Et que dire de cette reprise dévastatrice du Roadhouse blues des Doors, sans doute la cover la plus hallucinante qu’il m’ait été donné d’entendre depuis bien longtemps ?

La véritable résurrection artistique que constitue cet album d’adieu ne signifie pas pour autant que Jourgensen a cessé de régler ses comptes avec l’administration Bush et ses satellites. En prennent ainsi salement pour leur grade Bush Jr (le fameux Last sucker, personne ne s’en était douté) évidemment mais aussi le vice-président Dick Cheney (The Dick song, sans doute l’un des sommets de l’album), les sociétés Halliburton et Blackwater voire même le troufion de base ravi de se voir proposer une partie d’Unreal Tournament au milieu des chameaux (Life is good). Bien entendu, les extraits de discours de Bush habilement détournés (celui qui ouvre Death & destruction est vraiment drôle), font toujours partie du paysage mais il phagocytent moins la structure musicale que sur les deux réalisations précédentes. La seconde section de l’épique End of days clôture l’album sur le fameux discours d’adieu du président Eisenhower mettant en garde le peuple américain contre les dangers du complexe militaro-industriel. Al Jourgensen ne lâche décidément pas facilement le morceau !

Que ceux qui persistent à penser que la place d’un artiste n’est pas dans l’arène politique se rassurent : The last sucker n’a aucun besoin réel de se montrer politique, vindicatif et d’une certaine manière, délicieusement rassurant et conformiste aux oreilles européennes. Eut-il parlé de petits lutins ou de saillies dans le drive-in d’une petite ville du Midwest que sa valeur n’en aurait pas été affectée. Pas évident de déterminer précisément ce qui lui confère une telle supériorité sur ses prédécesseurs. Peut-être est-ce cette impression que l’objectif cette fois était d’accoucher d’un Fucking great album et pas uniquement de faire un caca nerveux contre la famille Bush en noyant le tout sous une course à la vitesse et à la brutalité. Avec The last sucker, c’est le propos qui sert la musique et non l’inverse, à travers une synthèse qui conclut de manière fulgurante la trilogie anti-Bush mais également une bonne partie de la carrière du groupe américain. Incroyable réussite complètement imprévue, The last sucker devrait laisser à tous le monde le temps de digérer la dissolution de Ministry. Et le jour où les nombreux side-projects de Jourgensen ne suffiront plus à faire oublier les hurlements cybernétiques, les riffs acérés et le T-800 planqué dans la boîte à rythme, il y a fort à parier que du côté d’El Paso, on assistera de nouveau à un « soulèvement des machines ».



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Marc Lenglet