Pop-Rock.com



Ministry : "Houses of the Molé"
Missile anti-chars

mardi 6 juin 2006, par Jérôme Prévost

DANS LA MEME RUBRIQUE :
The Rasmus : "Dead letters"
The Eighties Matchbox B-Line Disaster : "Hörse Of The Dög"
Sedna : "9 titres promo"
Quidam : "Alone together"
Death Cab For Cutie : "Plans"
Sean Lennon : "Friendly Fire"
Grizzly Bear : "Veckatimest"
Danko Jones : "Sleep is the enemy"
Adele : "19"
The Warlocks : "Surgery"


Après l’album Animositisomina sorti en 2003 et la tournée qui avait suivi, on pouvait se dire que Ministry avait retrouvé l’énergie qui lui faisait défaut depuis plusieurs années. Un gros changement de line-up plus tard, voilà qu’un nouvel album voyait déjà le jour, juste à temps pour l’événement politique américain que la planète allait regarder de près au mois de novembre 2004...

Si Ministry continue à être cité comme LA référence du metal-indus, c’est pour un album, Psalm 69. Ce disque, s’il n’était pas révolutionnaire pour Ministry, est en fait devenu instantanément la référence de tous les jeunes groupes qui commençaient à booster leurs guitares avec des machines. C’était en 1992, alors que la vague du grunge régnait sur le monde. Par la suite, Ministry tenta de se dépêtrer de ce carcan caricatural qui les gênait ; on se souviendra notamment d’Al Jourgensen disant en 1996, au moment de la sortie de l’album suivant : "Nous utilisons moins de machines que ZZ Top ! Qu’on arrête de nous prendre pour ce que nous ne sommes pas, nous sommes un groupe de rock, c’est tout !". Filth Pig était, il est vrai, un morceau de rock gras, lent, pesant, lourd. Les critiques furent perturbées, et les fans aussi. "J’aime le fait que ce disque ne plaira pas à tout le monde éternellement. On aurait pu sonner comme les millions d’autres groupes qui nous ont copié au départ. Donc je suis content qu’on ait évolué". Deux albums, une compilation et un live plus tard, voilà Ministry de retour, mais avec un élément en moins. Paul Barker, bassiste et co-producteur du groupe et de tous ses side-projects (Revolting Cocks, Lard, 1000 Homo DJ’s, Pailhead,...) depuis 1986, quitta le bateau officiellement en janvier 2004, après avoir annoncé à Al en août 2003 qu’il n’était plus intéressé par le groupe depuis un moment. De duo, Ministry se trouva donc réduit à sa plus simple entité. Al clama d’ailleurs à droite et à gauche qu’il en avait assez qu’on lui reparle de Paul, que tous ces projets sont les siens depuis le début, que Paul était celui passionné par les ordinateurs et que maintenant, "retour au thrash comme sur Psalm 69".

Car oui, monsieur Jourgensen semble vouloir nous faire avaler cet album comme si c’était la suite du chapitre laissé de côté en 1992 : un Psalm 70 - il le dit lui-même. Etrange idée, car avec le départ de Paul, on pouvait justement s’attendre à un style plus sec. Et tout au contraire, retour à une invasion de samples et de boucles, qui fait effectivement penser à leur opus le plus célèbre. Tel Robert Smith comparant le chef-d’œuvre Distintegration et le pâlot Bloodflowers jusqu’au ridicule, Al Jourgensen dit tenir là un album majeur, digne de l’admiration de tous. Pour appuyer ses dires, Al indique qu’il a repris à ses côtés Mike Scaccia, "le guitariste de Psalm 69". Scaccia était ceci dit déjà revenu jouer lors de toute la tournée 2003... Tout cela ne serait-il donc pas que du marketing ? Penchons-nous sur la question.

Tout d’abord, le titre. Conformément à ses habitudes, Al nous propose le pastiche d’un album classique, en l’occurrence Houses of the Holy de Led Zeppelin. La molé est une sauce mexicaine qui se verse sur la viande. Al précise : "Cela ressemble suspicieusement à du pétrole... et vu l’appétit extrême de notre gouvernement pour le pétrole, je jugeais ce titre très approprié". Sur la couverture, le A symbolisant l’anarchie se combine avec la pyramide et l’œil maçonnique représentés sur le billet de 1 dollar, avec la devise latine qui y figurent, "novus ordo seclorum", couramment traduite par "un ordre du nouvel âge", et la seconde, "annuit coeptis", officiellement traduite par le département d’Etat Américain comme "Dieu a favorisé nos promesses". Tout cela cadre très bien avec la cible principale de Ministry, à savoir leur cher président George W. Bush, qui a par exemple dit, entre autres conneries monumentales : "Je ne crois pas que les athées puissent être considérés comme des citoyens, ni même comme des patriotes. Cette nation vit sous le joug de Dieu". Cela a de quoi énerver la moindre personne dotée d’un cerveau, et Al et ses recrues sont parties au quart de tour...

... et cela a posé problème. Car il faut bien le dire, si Ministry a toujours été un peu politisé, quand l’on considère le nombre d’Américains ayant voté Bush, il est difficile de se dire qu’il ne s’agit que d’une bande d’abrutis. En sortant ce disque, Ministry a décidé de faire face à tous les républicains, y compris à la frange de ses fans qui votent à droite. Si les chansons de Houses of the Molé ne parlent pas toutes du gouvernement américain, elles commencent toutes par un W, à l’exception de la première, qui s’appelle tout simplement No W. Comment décrire ce premier titre ? Eh bien, prenez pour l’intro un extrait de Carmina Burana de Carl Orff, montez doucement le volume, entrecoupez cette musique bien connue du mot evil prononcé par George Bush, et défoncez tout cela avec une rythmique à la double croche, un déferlement de guitares samplées et cette voix bien corrosive qui chante Ask me why you’re feeling screwed / And I’ll give you the answer / There’s a Colon Dick & Bush / Just hammerin’ away, et un refrain ou le sieur Jourgensen hurle Trust me. Le ton est donné. De tous les groupes ayant fait leur maximum pour crier dans les médias leur besoin de foutre Bush hors de la Maison Blanche, aucun n’a sorti un brûlot pareil. Des chansons pareilles, ça reste, ça ne s’oublie pas, contrairement à deux ou trois déclarations dans la presse. On n’est pas près de voir ça de la part de Moby ou R.E.M. qui, en cas d’échec, ne risquaient pas grand-chose. Aujourd’hui, avec le recul et la réélection sans difficultés de George W. Bush, on peut considérer une manifestation concrète d’opinion comme celle de Ministry comme plus courageuse.

Après No W, on ne peut pas dire que la colère de Jourgensen se calme. Monsieur fait paroles et musique, alors personne d’autre n’aura de comptes à rendre. Second titre, Waiting. Qu’attend-il ? Certainement pas Godot - quoique... Waiting for Christ in the USA / Wasting my time in the USA / Waiting for a life in the USA, voilà tout. Sur les titres suivants, le "groupe" rejoint Jourgensen et Scaccia. Worthless, petit hymne à la haine, est mené par une superbe ligne de basse et une batterie très présente, et Wrong contient un des plus beaux riffs de guitare que Ministry nous ait donné à entendre depuis des années. La pression monte, et les paroles sont tout aussi dirigées que quelques minutes plus tôt (You’re wrong everytime / What makes you think you’ve got a God-given right / For killing people in a needless fight / You’re like a rapist with a target in sight / Democracy), d’autant plus qu’elles sont entrecoupées, encore une fois, de montages de discours de Bush (Tonight I have a message for the people of Iraq / Go home and die).

Tout cela finirait par être lourd si cela durait tout l’album. Heureusement, Alain Jourgensen a la solution : changer d’ambiance. Oh, ce n’est pas pour ça qu’on va avaler des ballades, oh non. Warp City fonce à 180 BPM : Mark Baker, le nouveau batteur, y massacre sa caisse claire, alors que Jourgensen entonne un chant d’amour de blues qui finit mal. WKYJ est un autre type de chant d’amour, tel qu’un junkie s’étant enfilé deux bouteilles de vodka polonaise cul sec pourrait en hurler - pas beau à voir, donc. WTV est une TV Song comme Ministry en a régulièrement produites, notamment sur Psalm 69. Un riff dévastateur, une boîte à rythmes réglée à pleine vitesse, des vocaux hurlés le plus rapidement possible, tout cela entrecoupé d’extraits d’émissions TV montrant la stupidité des chaînes américaines. Bush y est ciblé, mais il n’est pas seul.

S’il ne fallait garder que deux titres sur cet album, ce serait tout simplement World et Worm. World développe une rythmique lente et magnifique et une ligne de basse hypnotique. Et le chant de Jourgensen s’y fait clair et mélodique, au point que le refrain sonne presque pop. Un titre qui rappelle le don de Ministry pour les ambiances torturées et évocatrices. Worm, comme tous les derniers titres des derniers albums de Ministry, se doit d’être lent, long et pesant. En cela, il remplit parfaitement son rôle. La voix de Jourgensen s’y fait triste, la guitare pleure tout comme l’harmonica, et le saxophone de Max Brody ajoute à la morosité ambiante. Un titre complètement halluciné de par ses audaces, qui laisse tout simplement mélancolique. Heureusement, les titres bonus (autre habitude du groupe) qui suivent cette magnifique chanson de plus de huit minutes ne viennent qu’après un long silence. Premier cadeau, un remix de No W, renommé pour l’occasion Psalm 23, sans les samples de Carmina Burana - plutôt anecdotique. Second cadeau, qui vient après 59 plages vides, un instrumental inutile et irritant, Walrus, où une voix vient déclamer, à l’envers, la phrase "Paul is not with us", également inscrite à l’envers sur la tranche intérieure de la jaquette de dos du CD. Etrange dédicace à Paul Barker, dont l’absence, quoi qu’on pût imaginer, ne se sent pas du tout au long de l’écoute de ce disque.

Avec son artwork et plusieurs chansons très orientées, le groupe se donne une image difficile à effacer, qui fait se poser la question suivante : comment va vieillir cet album ? Deux ans après sa sortie, avec l’actualité en cours, le propos reste bien sûr tristement valable. On rappellera toutefois que Psalm 69 tapait déjà sur Bush père et que sa portée musicale n’a jamais été remise en question. De toute façon, que Jourgensen parle de drogues, de tromperie amoureuse ou de politique, cela ne change pas grand-chose : on écoute Ministry pour sa globalité. Avec Houses of the Molé, le groupe revient comme promis à un style plus direct et virulent que sur ses précédentes productions, et retrouve un peu de la couleur sonore qui l’avait rendu célèbre, sans pour autant donner l’impression de se mordre la queue ou de retourner en arrière. Le pari est donc gagné. En agissant ainsi, Al Jourgensen semble crier qu’il a remis ses bottes et son cuir, et qu’il faudra l’attendre au tournant. Et ce disque, mine de rien, brillera sans difficultés dans la discographie de ce groupe déjà vieux de 25 ans.



Répondre à cet article

Jérôme Prévost





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Ministry : "Houses of the Molé"
(1/1) 10 novembre 2016




Ministry : "Houses of the Molé"

10 novembre 2016 [retour au début des forums]

This album is perhaps, the most excellent work they have. - Marla Ahlgrimm

[Répondre à ce message]