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Laibach : "Volk"
Rise and fall of the nations

mardi 30 janvier 2007, par Marc Lenglet

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Après un WAT martial et dansant à souhait, Laibach a cette fois décidé de s’exprimer par le biais d’une pop atmosphérique curieusement paisible. Composé en binôme avec le groupe electro-pop slovène Silence - en charge d’une bonne moitié des parties vocales et du processus de composition - Volk séduit instantanément par son concept totalement inédit : reprendre et revisiter avec talent les hymnes nationaux d’une dizaines de nations du monde, sélectionnées pour leur poids international et leur politique agressive et impérialiste. De quoi fournir une occasion inespérée à Laibach de jouer avec les codes et les références comme il l’a toujours affectionné.

La recette de base de Volk est toute simple, tellement simple d’ailleurs qu’on se demande bien pourquoi personne ne s’y était collé jusqu’ici. Alors que Silence a pour mission d’interprêter certains extraits de ces chants patriotiques dans leur langue d’origine, c’est le chant caverneux de Milan qui, exclusivement en anglais, se charge d’exprimer les concepts et les points de vue politiques propres à Laibach. Comme à son habitude, le groupe slovène se montre aussi cynique que ludique et a su conserver en apparence tous les éléments, lexicaux notamment, qui font d’un hymne national une envolée nationaliste à usage exclusif du peuple auquel il se destine. Apaiser la méfiance pour mieux déflorer la psyché nationale en quelque sorte...

Le collectif sait pourtant se montrer magnanime : avec l’Allemagne par exemple, dont il souhaite qu’elle finisse par accepter son passé récent pour affronter l’avenir, car sa grandeur intrinsèque ne doit pas être jugée à l’aune de douze funestes années. Mais la tendance est plutôt aux démonstrations empreintes d’acidité. La manière toute en finesse dont sont jetés en pâture aux auditeurs les paradoxes sociétaux parfois nauséabonds et la religiosité ardente des Etats-Unis permet à Laibach de ne pas affubler sa vision de tics "donneurs de leçons". Une expérience étonnante de maîtrise quand on connaît la réflexion grossière qui accompagne souvent la critique du nouvel « Empire du mal » chez le groupe de rock moyen. Israël, par une subtile déconstruction musicale où Hatikvah s’unit à l’hymne palestinien, se retrouve à partager la terre de Sion avec ses frères ennemis. D’autres nations passent sur le grill avec une virulence qui ne laisse aucun doute sur les sentiments des Slovènes à l’égard de ce qu’elles incarnent. L’Angleterre machiavélique qui, refusant de regarder la réalité en face, se mire dans les lambeaux de sa puissance impériale ou l’Espagne triomphante dans la souillure sanglante des épées des conquistadors en sont d’intéressants exemples. Quant à la France, Laibach y porte le fer avec rage, y appelant presque les damnés de la terre à dénoncer les armes à la main la faillite des idéaux républicains. Seul l’hymne de la NSK (Neue Slovenische Kunst), cette nation virtuelle fondée à l’aube des années 80, renoue avec le classicisme retentissant d’un hymne "normal".

Il serait néanmoins hasardeux de considérer que le groupe slovène distribue les bons et les mauvais points en fonction de ses sympathies et antipathies envers le vécu historique ou le contexte géopolitique des nations visées. Pour certaines, comme la Chine ou le Japon, les propos de Milan peuvent sembler neutres, davantage tournés vers la description symbolique que le réquisitoire chauffé à blanc. Mais Laibach joue là aussi avec les doutes et les préconçus de chacun par un subtil jeu de symboles que l’on peut retourner à loisir dans un sens ou dans l’autre. Là a toujours été la force de ces musiciens à l’aura sulfureuse, et de cet album en particulier. Ceci est UNE interprétation, et certainement pas la liste des valeurs que Laibach souhaite transmettre à ses ouailles. En jouant sur les mots, les codes culturels et la construction du sens liée à des compositions aussi symboliques que ces hymnes nationaux, Laibach renvoie l’auditeur à sa propre perception des choses et le laisse au final unique décisionnaire de la teneur du message.

Si la texture de Volk peut sembler aussi sobre et déshumanisée qu’à l’accoutumée, Laibach sait pourtant parer de riches couleurs la trame électronique minimaliste de cette dizaine de relectures blasphématoires. Troublantes évocations orientales pour la Turquie, minauderies d’opéra pékinois pour la Chine, pseudo-mandoline ensoleillée pour l’Espagne, chant liturgique en latin pour le Vatican, chœurs d’enfants pour l’ex-hymne soviétique (à vous filer le frisson, celui-là !), Laibach utilise tous les gimmick pop disponibles afin de rendre Volk le plus accessible possible. Même dans le cas d’arrangements moins ouvertement accrocheurs, l’inventivité dont ils font preuve gomme toute monotonie dont on pourrait suspecter cet œuvre peu démonstrative. La participation des deux membres de Silence apporte également une certaine douceur à même d’équilibrer les grondements de Milan. Néanmoins, ce chant très/trop suave peut finir par taper sur le système dans quelques cas (les hymnes français ou allemand par exemple).

Malgré quelques menues faiblesses et fautes de goût de loin en loin et le risque que tout le monde ne dispose pas du background nécessaire pour apprécier le travail de recomposition et l’insidieuse élégance du propos, Laibach signe ici un album au concept hautement intéressant. Sa mise en œuvre démontre une fois de plus le souci du détail et l’optique volontairement trouble qui est la leur. Ces artistes aux motivations incertaines mais au talent évident n’ont décidément pas fini de surprendre !



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Marc Lenglet