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Johnny Cash : "American IV : The man comes around"
Chants du Cygne

samedi 21 janvier 2006, par Boris Ryczek

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Composés en majorité de reprises, les derniers enregistrements de Johnny Cash convainquent par leur vision profonde et inhabituelle du folk. American IV fait ainsi partie des meilleurs disques de sa carrière. Entre deux mondes, il y contemple gravement chacune des rives, changeant chaque titre en une méditation sur la mort, une possible épitaphe. Un album d’une grande noirceur, mais possédant la beauté des seuils.

Johnny Cash fit ses débuts à l’époque où le mot « répertoire » avait son plein sens, où les folk-singers remuaient encore des villes entières pour trouver de vieux enregistrements et des partitions oubliées. Le chanteur était un chercheur et un porte-voix, une sorte de « média alternatif », pour reprendre les mots de Bruce Springsteen, qu’on venait entendre pour connaître des témoignages d’autres temps ou d’autres mœurs. Aussi quand Woody Guthrie, Bob Dylan ou le Man In Black composaient leurs propres pièces, ils se voyaient avant tout comme des continuateurs, dont le rôle était de contribuer à un répertoire immémorial. Ces temps ont duré jusque dans les années 60, et l’on peut sans doute considérer les premiers standards du rock, que chaque groupe reprenait à son compte, comme des équivalents dynamiques de ces thèmes populaires, appartenant à tous.

Puis le mouvement s’est fait discret. Malgré la persistance du folk dans les années 70, la presse et le public se sont mis à défendre une esthétique plus personnelle, plus lyrique, plus moderne aussi : celle du songwriter. On se mit à acclamer l’individu, le « génie », celui qui changeait la musique par la force de sa propre vision. Il faudrait nuancer, bien sûr, montrer ce qui peut relativiser ce discours : comment certains groupes punk, par exemple, se voyaient avant tout comme des représentants de leur milieu, de leur classe. Néanmoins, à lire la presse d’aujourd’hui, on se rend compte à quel point le fantasme romantique a la vie dure. Si l’on donnait dans la caricature, pour être un parfait chanteur de rock, il faudrait écrire ses premières chansons à quatorze ans, mener une courte carrière dans l’incompréhension la plus totale et mourir à vingt-cinq.

Johnny Cash n’a rien fait de tout ça. Mais son dernier disque, par sa qualité indéniable et son accueil unanimement respectueux, tendrait à prouver que la démarche folk n’est pas morte. Et qu’elle s’enrichit chaque jour de nouveaux morceaux, provenant d’horizons parfois inattendus. Ainsi, American IV ne compte que deux compositions de Cash et le reste peut apparaître comme une redéfinition actuelle, une réactualisation du répertoire folk. On y trouve de très vieilles chansons anonymes : la célèbre ballade irlandaise Danny Boy, les traditionnels country Sam Hall et Streets of Laredo, ainsi que des classiques qui passaient en boucle sur les radios quand Johnny Cash était jeune : We’ll meet again, I’m so lonesome I could cry d’Hank Williams ou The first time I ever saw your face d’Ewan McColl. Le chanteur y ajoute des œuvres d’auteurs qui étaient tout jeunes quand il était au faîte de sa popularité : Bridge over troubled water, de Simon & Garfunkel, Desperado, l’anti-Hotel California des Eagles, l’inattendu In my life des Beatles, et même I Hung my head de Sting, qui jouait à peine aux billes quand Cash chantait I walk the line. Surtout, on y trouve deux chefs-d’oeuvre des années MTV, qu’on croirait égarés là : Personal Jesus, de Depeche Mode, et Hurt, l’un des slows industriels de Nine Inch Nails.

Cette playlist méritait d’être citée intégralement car, malgré sa diversité apparente, elle frappe finalement par sa cohérence. Sur le plan sonore, on peut remercier Rick Rubin, producteur de toute cette série des American Recordings. Le célèbre et éclectique metteur en son qui, rappelons-le, a débuté sur le label hip-hop Def Jam avant de collaborer avec les Red Hot Chili Peppers, System Of A Down ou Justin Timberlake (sic), a concocté pour Johnny Cash une formule immuable : un son dépouillé mettant rigoureusement en valeur les guitares sèches et ne s’autorisant que quelques ajouts pointillistes comme un orgue religieux (Danny Boy), un piano désaccordé (Hurt), un accordéon (Bridge over troubled water)... Son sens de l’économie et de l’effet projette toutes ces chansons dans un même hors-lieu et hors-temps, les vidant de toutes leurs connotations éphémères. Toutes semblent dès lors écloses dans les mêmes terres, de Personal Jesus, soudain boogie râpeux sorti d’un vieux saloon, à la valse de Streets of Laredo, noircie par un climat gothique en quelques accords de piano. Toutes les routes se rejoignent, toutes les correspondances se justifient. Mieux, c’est une fraternité qui s’établit entre ces chansons que plus d’un siècle sépare.

Cette mise en commun resterait cependant artificielle si l’émotion contenue dans les chansons, leur musique et leur texte, n’était pas si justement transmise. La voix de Johnny Cash est celle d’un vieil homme malade. Rocailleuse, parfois hésitante ou fêlée, elle est techniquement limitée. Mais elle transporte, par sa capacité à souligner chaque syllabe, à indiquer les sous-entendus que cachent les mots, tout en restant constamment digne et sobre. Le texte est pesé, réfléchi, tout indique qu’un choix sévère a réuni ces morceaux, d’autant plus sévère que le temps lui était compté. Comme les trois albums qui l’ont précédé, American IV a été conçu comme un possible « dernier disque ». Il témoigne, à chaque chanson, des réflexions qui habitaient le chanteur peu avant sa mort. Et cette dernière leur apporte son lugubre éclairage. Souvent, elle s’invite sans détour dans le texte. Dans Danny Boy, elle est possible (« But if you come, and all the flowers are dying/If I am dead, as dead I well may be »), dans I hung my head, elle est prochaine (« I prayed for God’s mercy/For soon I’d be dead »), dans Streets of Laredo, elle est imminente (« Come and seat here beside me, and hear my sad story/I’m shot in the breast and I know I must die »).

Ailleurs, son reflet est plus insidieux, mais tout aussi implacable. John Lennon avait à peine 25 ans quand il écrivit In My Life, une belle chanson d’amour nostalgique, illuminée par les arrangements de George Martin. Dans la bouche d’un homme de 70 ans, elle est bouleversante, bilan poignant de 45 autres années. Quant à Hurt, si elle indiquait surtout le peu d’estime de Trent Reznor pour lui-même, elle devient chez lui une « vanité » comme en peignaient les artistes de la Renaissance. Dans le clip, on voit Johnny Cash jeune, tournant dans des westerns, puis attablé devant un gigantesque festin, en 2002, au milieu du musée commémoratif qui lui est consacré. L’air implacable avec lequel il assène : « You can have it all/My empire of dirt » renvoie aux paroles de L’Ecclésiaste : « Vanité des vanités/Tout est vanité ». Rien n’a de sens quand tout est périssable. De même, quand le chanteur de NIN disait « Everyone I know goes away in the air », il jouait probablement le couplet du chanteur abandonné. Ici, il s’agit d’une douleur bien plus précise et universelle : celle de voir mourir ses proches. Interprète rare, Johnny Cash rend ainsi parfaitement justice aux morceaux qu’il reprend, tout en leur apportant une lecture éminemment personnelle. C’est pourquoi les deux morceaux les plus faibles du disque sont ceux où Fiona Apple et Nick Cave interviennent : (Bridge over troubled water et I’m so lonesome I could cry). On assiste alors à quelque chose de plus conventionnel, des duos, des hommages... qui mettent plus en valeur les interprètes que les morceaux.

Johnny Cash était croyant. Les références chrétiennes abondent dans l’album, du début à la fin. The man comes around s’ouvre sur quelques versets de L’Apocalypse et We’ll meet again, placé à la fin du disque, indique le réconfort d’un au-delà. Mais il n’est pas nécessaire de croire à l’éternité pour aimer ce disque, ainsi que tous les autres American Recordings. Ils prouvent néanmoins une chose, bien plus sûre : que la chanson populaire a quelque chose d’atemporel et qu’il existe pour elle une sorte de panthéon, dans lequel tout artiste talentueux peut chercher une inépuisable pertinence.



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Boris Ryczek





Il y a 4 contribution(s) au forum.

Johnny Cash : "American IV : The man comes around"
(1/2) 11 mars 2011, par H.
Johnny Cash : "American IV : The man comes around"
(2/2) 21 janvier 2006, par Leif Erikson




Johnny Cash : "American IV : The man comes around"

11 mars 2011, par H. [retour au début des forums]

Johnny Cash est un Grand, un Immense de la chanson folk. Folsom Prison Blues, Ring of Fire, Don’t take your guns to Town, I Walk The Line, sa fantastique reprise de (Ghost) Riders In the Sky. Autant de perles inoubliables, d’une profondeur immense.

Sa mort, je dois bien l’avouer, m’a dévasté.

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Johnny Cash : "American IV : The man comes around"

21 janvier 2006, par Leif Erikson [retour au début des forums]

Je ne connaissais pas l’existence de cet album, merci donc à vous de le présenter.

Comme beaucoup d’européens, je connaissais Johnny Cash de par sa notoriété outre-atlantique mais sans réellement connaître l’étendu de son oeuvre.

Je me souviens de lui dans une interprétation mémorable d’un prêtre coupable dans un épisode de Columbo et surtout du magnifique titre The Wanderer qui clôture Zooropa de U2, une voix grave, folk, immensément belle, rocailleuse et immédiatement identifiable.

Un achat que je me réserve, à n’en point douter.

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    Johnny Cash : "American IV : The man comes around"

    21 janvier 2006, par R.T. [retour au début des forums]


    Si vous voulez adorer Cash. Ecoutez absolument son live "At San Quentin". A tomber. Fureur et douleur à tous les étages.

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      Johnny Cash : "American IV : The man comes around"

      27 janvier 2006 [retour au début des forums]


      Merci du conseil :)

      Sinon, une critique est-elle prévue concernant Unearthed, le coffret sorti juste après sa mort ? (dispo en import il me semble)

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