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Devendra Banhart : "Cripple crow"
Comme un orgasme intense

mardi 1er novembre 2005, par Marc Lenglet

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Devendra Banhart, je l’avoue, je ne le connaissais que de réputation, celle d’un musicien folk assez particulier, au look improbable entre yogi hindou et baba-cool hors du temps. Je n’avais jamais eu le temps de m’intéresser outre mesure aux réalisations de cet étrange électron libre de la scène folk d’outre-Atlantique. Et comme il n’est jamais trop tard pour découvrir de nouveaux horizons, cet album, enregistré dans un studio non loin de Woodstock, m’aura insufflé une furieuse envie de combler cette dramatique lacune.

C’est que chez Pop-Rock, on n’a pas le temps de souffler, voyez-vous. Un rythme de galérien, des cadences fordistes, des pauses aléatoires... bref, des conditions de travail dignes de Zola, que l’alcool frelaté avec lequel on nous rétribue parvient à peine à rendre plus supportables. Et Devendra Banhart, je le sais aujourd’hui, ne peut s’écouter et s’apprécier correctement qu’en cas d’inactivité prolongée et de sérénité d’esprit absolue. Je me voyais déjà négocier tout cela : « Chef, je prends ma journée pour m’occuper du Devendra Banhart. Et demain aussi, dans la foulée. En fait, ne comptez plus sur moi avant la fin de la semaine. »

A supposer que j’ai pu bénéficier de quelques secondes de répit pour avoir le temps de quitter en un seul morceau le « Morrissey Office », bureau blindé et insonorisé de notre bien aimé rédac’chef, les garde-chiourmes (d’autenthiques fans de The Rasmus, à qui l’on diffuse quotidiennement des images subliminales des rédacteurs qui n’aiment pas les Rasmus mêlées à des séquences de violence et de torture : vous imaginez un peu comme ça les rend méchants à notre égard) ne m’auraient jamais laissé sortir vivant du stalag où nous travaillons. J’écris donc cette chronique planqué depuis trois jours dans une zone désaffectée du bâtiment, me nourrissant de rats affaiblis et repoussant leurs congénères plus vigoureux avec des photos de Lemmy. Arrêtons là les complaintes, je révélerai tout à la presse si je m’en sors (vous aviez aussi remarqué que de nombreux chroniqueurs de ce site avaient mystérieusement disparu sans laisser de trace ?). Là, je sens que je suis sur écoute. Heureusement que Cripple crow maintient un lien karmique entre moi et le monde extérieur. Un monde de paix, de beauté, de sagesse millénaire, une espèce d’ashram musical fantasmé.

Les effluves asiatiques que l’on peut déceler, par exemple, au détour d’un accord de Now that I know et à travers les sitars de Lazy butterfly n’ont que peu de rapport avec une hypothétique origine extrême-orientale du jeune musicien. Il faut plutôt chercher du côté de la fascination que nourrissaient ses hippies de parents pour le mysticisme du sous-continent indien, philosophie dans laquelle Devendra a plongé dès l’enfance, et dont il ne semble toujours pas être ressorti à ce jour. A 24 ans à peine, le jeune Texan dispose déjà d’un solide crédit artistique auprès de ses pairs, crédit qui l’a auréolé du statut de seigneur officieux du « Weird-folk », cette récente mouvance illuminée de la musique traditionnelle américaine. Une notoriété précoce qui ne trouble pas outre mesure notre troubadour new-age, qui confesse, rigolard, s’évader en pratiquant le yoga tantrique, en feuilletant le kamasutra et en buvant sa propre urine. Mais qu’y a-t-il donc dans la musique de ce shaman des temps modernes qui puisse inciter à une telle dévotion ? Tout simplement une atmosphère qui invite au songe et à la rêverie, à la paix et à l’harmonie, qui permet encore de se laisser bercer par des ondes positives sans avoir à subir de la noirceur formatée ou de l’intellectualité pesante. Un retour aux plaisirs simples de la vie, qui se dévoile petit à petit, au cours de cette odyssée délicieusement apaisante. A travers ses envolées poétiques pleines de délicates images naturalistes (Queen bee), ses réflexions absurdes (Chinese children, Long-haired child), ses timides revendications politiques (Heard somebody say, qu’on jurerait avoir été élaborée à l’occasion d’un sitting contre la guerre du Vietnam, mais qui sont la pierre Banhart à l’édifice anti-guerre actuel), Devandra impose son imagerie personnelle, ses rêves et ses réflexions. Et on ne l’en remerciera jamais assez.

C’est naïf, immature, indigne de l’esprit musical du temps ? Où sont la verve, la colère, l’énergie primale, la modernité ? Nulle part, et on ne s’en plaindra pas. Et ce n’est pas Devendra qui prétendra le contraire. Cette vision enfantine et naïve, ce bonheur adolescent de quelqu’un à qui tous les horizons viennent à peine de s’ouvrir, il l’exalte dans l’exceptionnel I feel just like a child, qui lui vaudrait d’être pendu au grand gibet des égarés, si sa simplicité désarmante ne faisait instinctivement baisser la garde à ses bourreaux potentiels. C’est ce que Devandra possède de plus rafraîchissant : cette illusion qu’il donne de composer sans objectif marketing particulier, sans même réfléchir le temps d’un souffle à savoir si son idée de départ est adaptable en en une minute ou en six (par bonheur, elle l’est dans n’importe laquelle de ces configurations).

Je l’avoue sans honte, Devendra Banhart est à mes yeux des plus grands compositeurs de sa génération, dont le feeling mélodique, n’ayons pas peur de le dire, égale celui des Beatles, idoles clairement avouées (la pochette de Cripple crow, le titre The Beatles,...). Quant à sa manière de chanter, elle est insaisissable, ondoyante, bondissant de minauderies de falsetto en inflexions plus chaudes et généreuses, titillant le nasillement de Bob Dylan avant de revenir à cette voix frémissante, dont le meilleur - quoiqu’incomplet - hommage qu’on puisse lui faire est qu’elle égale l’organe de Marc Bolan dans ses meilleurs moments. Le spectre d’influences de Devendra Banhart est une véritable mosaïque : les Beatles et Bolan bien sûr, mais aussi Nick Drake, l’Argentin Atahualpa Yupanqui, le Brésilien Caetano Veloso et le Vénézuélien Simón Díaz (Voir la reprise de Luna de Margerita). Car de son enfance vénézuelienne, l’artiste a également ramené un attachement particulier aux rythmes lascifs et colorés de l’Amérique latine. C’est dans ces titres hispanophones et lusophones que Devendra Banhart brille de son plus bel éclat. Mélancoliques (Inaniel) ou enjoués (Santa Maria da Feira), ces morceaux surclassent encore, d’une manière inexplicable leurs colocataires d’album en langue anglaise.

A ce que je découvre au fil des pages qui lui sont consacrées, certains déplorent la disparition de l’aspect quelque peu "Fais le toi-même" des précédents opus du musicien, ces prises sur le vif, un peu brouillonnes, qui instauraient une complicité immédiate entre l’auditeur et Devendra. Cripple crow est effectivement luxueusement produit et, dans ce domaine, je réserverai mon jugement faute d’avoir écouté les chef d’œuvre précédents.

Vingt-deux chansons, n’est-ce pas un peu excessif ? Ne devrait-on pas tenir la bride à une telle prolixité pour éviter de saturer son public ? Ne faut-il pas préférer la qualité de la concision à la profusion de nouveau matériel ? Ne faut-il pas... Oh, et puis ah quoi bon ? Moi qui ai du mal à supporter dix chansons d’affilée chez la plupart des formations, je me suis retrouvé à chercher fébrilement le bouton replay sitôt les dernières notes d’Anchor envolées. Parce qu’on ne veut pas que ça s’arrête. Jamais. Un genre de Post coïtum animal triste transposé en folk, en fait. Il y a pourtant des faiblesses dans Cripple crow. Des chansons plus dispensables en tout cas. Aucune importance, elles se fondent et disparaissent dans le flux de l’album. Cripple crow est une caresse suave, une brise onirique se répandant au sein d’un monde brutal et blasé, une réconciliation avec tout ce qui n’est pas rock’n roll, une effluve d’innocence dont la brièveté est presque choquante au regard de la magie de l’album. J’en fais trop ? Oui, mais c’est pas grave. Je me rattraperai en flinguant sadiquement la prochaine saleté qui atterrira sur ma platine. Qu’on se le dise, Cripple crow entrera sans formalités dans mon top 5 personnel de l’année.



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Marc Lenglet





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Devendra Banhart : "Cripple crow"
(1/1) 22 septembre 2016




Devendra Banhart : "Cripple crow"

22 septembre 2016 [retour au début des forums]

Indeed, he has proven to be one of the best singers in his time. - Dennis Wong YOR Health

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