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Crippled Black Phoenix : "A love of shared disasters"
Complaintes de la fin des temps

vendredi 19 octobre 2007, par Geoffroy Bodart

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Ce disque est un miracle pour lequel les mots manquent. Il s’agit d’un de ces albums qui vous bouleversent irrémédiablement, gorgé de chansons que l’on peut écouter en boucle sans se lasser, il s’agit d’un de ces groupes dont vous n’aviez jamais entendu parler et qui squatte directement une place très haut placée dans votre palmarès.

D’aucuns pourraient rattacher ce disque à la mouvance post-rock. La présence du bassiste de Mogwai dans le line-up n’y est sans doute pas étrangère. Mais on est loin des constructions épiques et déstructurées, noyées sous un déluge d’électricité du groupe écossais. Au niveau des ambiances, le seul référent pertinent qui vienne à l’esprit semble F#A#∞ de Godspeed You Black Emperor. Mais au niveau de cette atmosphère de fin du monde, uniquement. Car musicalement, malgré trois morceaux qui flirtent avec les dix minutes, Crippled Black Phoenix nous offre surtout une collection de fabuleuses chansons et de ballades folk, psyché, ou expérimentales. Faut-il y voir l’ombre de Geoff Barrow (Portishead) qui a chaperonné ce projet constitué de pas moins de neuf membres ? L’enregistrement s’est déroulé « à l’ancienne », sur du matériel obsolète, sans recours à toutes ces barbaries modernes que sont l’électronique, les samples, beats et autres palliatifs au talent et à l’inspiration, avec seulement une bonne vieille guitare, un piano, un accordéon, un violon, et tous ces instruments véritablement capables de dégager, lorsqu’on sait les caresser dans le bon sens, les émotions que l’on a en soi et que l’on cherche à exprimer.

Et le moins que l’on puisse dire est que les sentiments dégagés par le groupe sont loin d’être euphoriques. Un désespoir si profond que l’on ne peut que pleurer avec cette guitare, une lassitude totale et absolue, une sensation d’isolement contagieuse sont tout ce que vous retirerez de cet album. Extrêmement cinématographique, la musique de Crippled Black Phoenix invite à faire preuve d’imagination pour poser des images désolées sur ces complaintes en phase terminale. On est parfois aidé, comme sur la glaciale ouverture, The lament of the nithered mercenary, chant grave de marins perdus dans la tempête, ou par des titres comme Long cold summer, When you’re gone ou Suppose I told the truth, mais on ne profitera des chansons et on ne ressentira cette musique qu’en s’y impliquant un strict minimum.

En découvrant l’album, une crainte parcourt l’échine. Plus d’une heure et quart de musique. C’est long, et rares sont ceux qui parviennent à éviter le ventre mou d’un disque pareil. Mais non. Il n’y a pas une seconde superflue sur le disque. On est immédiatement happé par ce chant ténébreux, et l’album ne relâche sont étreinte qu’aux toutes dernières secondes, quand ce fantastique crescendo de cordes est noyé sous les interférences. Entre cet alpha et cet omega, on aura eu droit à tout : des ballades les plus simples (Really, How’d it get this way) aux interminables mélopées hypnotiques (The whistler), des ritournelles (Suppose I told the truth) aux instrumentaux psychédéliques et tortueux (Long cold summer, I’m almost home) en passant par les spoken words inquiétants (The northern cobbler). Certaines chansons sont meilleures que d’autres, il y a des climax, mais l’album s’écoute d’une traite, forme un tout inébranlable et intangible. Il y a un côté fourre-tout indéniable à ce recueil de chansons, probablement dû à la multiplicité des intervenants, mais la magie opère, l’harmonie et l’unicité sont bel et bien là, le disque transcende les étiquettes et vit par lui-même.

On est également bluffé par ces musiciens. On n’a en aucune manière l’impression d’être face à des techniciens de génie, mais plutôt face à des « artistes » capables de nous tenir en haleine avec seulement deux accords. Et à certains moments, comme sur You take the devil out of me, ou Goodnight Europe, d’ores-et-déjà intronisée au panthéon des plus belles chansons des cinq dernières années, les phases s’enchaînent, grisantes, électrisantes, les musiciens semblent habités, incontrôlables et leur jeu gagne en ampleur et atteint des cimes d’intensité inouïes. Pareil pour le chant que certains pourraient trouver morne et quelconque, mais qui en quelques occasions semble touché du doigt par un dieu triste à la recherche d’un prêtre écorché.

Apparemment, ce disque serait le premier d’une trilogie. Si l’on respecte le schéma classique des œuvres en trois étapes, après cette scène d’exposition, on devrait avoir droit à un volet encore plus sombre avant de conclure par un final flamboyant et définitif. Voilà déjà deux disques attendus de pied ferme pour les deux ou trois prochaines années. D’ici-là, la seule certitude est que ce disque n’aura pas vieilli. Ni dans deux ans, ni dans dix. Ce disque a ce quelque chose qui le débarrasse de toute contingence et l’inscrit hors du temps.

A écouter de préférence dans le noir, un verre à portée de main...

A écouter absolument : Burnt Reynolds, chanson absente du disque, composée en tournée et proposée sur la page MySpace du groupe. Magique !



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Geoffroy Bodart





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Crippled Black Phoenix : "A love of shared disasters"
(1/2) 3 mars 2008
Crippled Black Phoenix : "A love of shared disasters"
(2/2) 7 février 2008, par Christophe de c ::e




Crippled Black Phoenix : "A love of shared disasters"

3 mars 2008 [retour au début des forums]

Aux exobiologistes laudateurs de cette oeuvre si bien mise en lumière on a bien envie de proposer, en manière de prolongements, le dernier Robert Wyatt (Comicopera), enfin (plus) accessible sur Terre. Prévoir également un mode quelconque de digestion lente, si vous êtes un mammifère.

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Crippled Black Phoenix : "A love of shared disasters"

7 février 2008, par Christophe de c ::e [retour au début des forums]

C’est probablement le meilleur disque que j’ai pu découvrir en 2007.
J’ai hâte de connaître la suite

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