Pop-Rock.com



Bruce Springsteen : "The Rising"
Une prière américaine

mardi 17 juin 2003, par Marc Lenglet

DANS LA MEME RUBRIQUE :
The Fray : "How to save a life"
The Wave Pictures : "Instant coffee baby"
Sharko : "Sharko III"
Yeah Yeah Yeahs : "It’s Blitz !"
Lisa Gerrard : "The silver tree"
Ozark Henry : "The sailor not the sea"
Nine Horses : "Snow borne sorrow"
Kaiser Chiefs : "Yours truly, angry mob"
OMR : "Superheroes crash"
Sinead O’Connor : "Sean-nós nua"


Peu après les attentats du 11 septembre, Bruce Springsteen se vit aborder par un quidam qui l’apostropha en ces termes : "Boss, we need you !". Il n’en fallait pas davantage pour que celui qui aime à se voir comme le Woody Guthrie des temps modernes se remette au charbon, en réunissant pour la première fois depuis 1989, le fameux E-Street Band qui l’a accompagné durant son ascension vers le succès.

Il y a mille raisons de ne pas apprécier Bruce Springsteen, et cet album les affiche à nouveau sans complexes. Oui, il chante toujours avec cet épouvantable accent yankee qui donne l’impression qu’il marmonne plus qu’autre chose. Oui, le E-street band continue à ressembler bien davantage à une fanfare pataude du 4 juillet qu’à un groupe de musiciens professionnels. Non, Springsteen, même par amour, ne devrait pas laisser Patti Scialfa s’approcher autant du micro. Mais ce que l’on ne peut lui reprocher, comme on l’entend encore trop souvent, c’est de pratiquer un patriotisme aveugle et messianique. Springsteen a été choqué par les attentats du 11 septembre, et c’est bien normal. Qu’il veuille consacrer une grande partie de son nouvel album à cet événement, c’est tout aussi normal, venant de la part d’un artiste qui a souvent saisi les événements de l’actualité pour illustrer ses propos. Mais contrairement à quelques groupes de country rednecks abrutis de Budweiser qui ont commencé à glorifier la future victoire militaire américaine sur "les ennemis" dès le 12 septembre, le Boss se contente, comme à son habitude, de décrire des tranches de vie américaine, les sentiments de perte, de souffrance ou d’incompréhension, qui l’ont traversé, lui ou la population américaine, lors de ces événements. Il ne réclame ni soutien ni commisération, il exprime juste la stupéfaction d’un peuple ordinaire, un peuple qui ne s’intéresse pas aux diverses considérations politiques ou géostratégiques, et qui se retrouve choqué par un acte qu’il ne comprend pas. Cette neutralité et cette expression des sentiments bruts de la rue étaient déjà présents sur Born in the USA, album éternellement pris en grippe par quelques analphabètes incapables de lire entre les lignes.

Même si des chansons comme Into the fire ou My city of ruins ne laissent planer aucun doute quand à leur contenu, d’autres titres, moins évidents de prime abord, sont tout aussi poignants. En des termes simples, sans beaucoup de recherche stylistique, sans technique musicale époustouflante, Bruce Springsteen possède toujours ce don d’impliquer ceux qui l’écoutent dans le devenir des personnages de ses chansons. La souffrance de l’orphelin de You’re missing, l’épuisement du héros anonyme de Nothing man, intrigué d’être subitement devenu le centre de l’attention général pour avoir juste fait son boulot, la volonté de l’homme qui veut surmonter le désastre et aller de l’avant dans Lonesome day, tout cela semble réel, proche, exprimé avec la simplicité du commun. On peut gloser sur l’aspect religieux de bien des textes : c’est cela aussi l’Amérique dont Springsteen se veut le porte-parole, une Amérique qu’il incite à se relever et à repartir de l’avant, dans le vibrant hymne The rising. Tout comme Renaud, Springsteen a sacrifié à la mode du duo sur l’incompréhension entre les peuples, au travers d’un très aérien Worlds apart épaulé par des chœurs d’Asie centrale. Il n’y a guère de comparaison possible entre ce titre et le Manhattan-Kaboul du Français, même si on peut légitimement préférer Axelle Red à Patti Scialfa (qui s’est heureusement fait plus discrète qu’en live, merci le mixage ! ).

Au niveau instrumental, on retrouve la fameuse tambouille du E-street band. Un peu de folk, un peu de blues, un peu de gospel, un peu de jazz, beaucoup de rock et de fanfare clinquante à l’américaine. C’est rarement raffiné, mais ça fonctionne à la perfection, et c’est finalement tout ce qu’on demande à ce mythique orchestre. Le sympathique saxophoniste Clarence Clemons semble avoir été relégué au second plan et c’est bien dommage, mais globalement, on retrouve l’esprit et le son de la grande époque Springstinienne, au début des années 80. On peut encore mentionner l’éblouissant Further on up the road, aux tendances presque hard rock, et son exacte antithèse, Paradise, une balade acoustique très intimiste, dont les paroles murmurées, font immédiatement penser au superbe The Ghost of Tom Joad.

The rising est indéniablement un des très grands albums de Springsteen, du moins ceux dans la veine de Born in the USA et de son rock héroïque. Les chansons contiennent presque toutes de bonnes idées, fonctionnent impeccablement, et sont interprétées avec une conviction que l’âge ne semble pas avoir entamé. Reste à débattre de l’intégrité réelle de tout cela : on a reproché à Springsteen d’exploiter sans vergogne les attentats pour accroître sa popularité. Honnêtement, j’ai de très gros doutes à ce sujet. Outre le fait que je ne vois guère par quels moyens il pourrait encore accroître sa popularité, ses albums ont toujours eu le ton de la sincérité, lui- même connaît trop bien la condition de prolo pour abuser de sa position actuelle, et je vois mal le Boss attendre 7 ans pour se refaire une santé financière après avoir sorti en toute connaissance de cause un album suicidaire commercialement ! The rising apportera évidemment une fois de plus beaucoup d’eau au moulin des détracteurs du chanteur américain, mais ravira ses fans de longue date qui attendaient depuis longtemps le retour du band le plus célèbre des années 80. Si Springsteen n’est certainement plus l’avenir du rock comme l’écrivait en 74 le chroniqueur Jon Landau du magazine Rolling stone, il demeure l’un de ces artistes qui ont les capacités et la sincérité pour transcender les générations et maintenir leur succès en dépit des modes éphémères.



Répondre à cet article

Marc Lenglet





Il y a 3 contribution(s) au forum.

Bruce Springsteen : "The Rising"
(1/2) 3 avril 2007, par Christian C
> The Rising
(2/2) 19 juin 2003, par Michel




Bruce Springsteen : "The Rising"

3 avril 2007, par Christian C [retour au début des forums]
http://close-up.hautetfort.com/

Bonjour

J’ai peut-être mal lu, mais le Boss a réuni le E-Street Band avant le 11 septembre, à New York, pour le live 2000... non ?

Quant à dévaloriser le groupe à ce point, ainsi que Patti Scialfa, c’est un jugement bien hâtif, et il faut être très bon musicien pour se le permettre... et encore ...

C’est un groupe de rock, pas un philharmonique jouant du Mozart !

Amicalement

CC

[Répondre à ce message]

> The Rising

19 juin 2003, par Michel [retour au début des forums]

Tu es un digne collaborateur de pop rock !
Pas de doute à ce sujet... !
Une sonnerie de trompe de chasse pour te saluer..... ha ha ha !
Allez on chante...à la pêche aux moules..moules..moules....

[Répondre à ce message]