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Bruce Springsteen : "Devils & dust"
Et tu redeviendras poussière...

samedi 18 juin 2005, par Marc Lenglet

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A la recherche des racines de sa musique, c’est la meilleure manière de définir Bruce Springsteen lorsqu’il abandonne temporairement son fameux E-Street Band pour s’adonner aux joies de la relecture des musiques traditionnelles. Comme beaucoup de musiciens américains vieillissants, Springsteen semble de plus en plus souvent préférer à la fièvre de la scène rock la retraite dans une coin de "son" Amérique éternelle, celle du folk, de la country et du blues, celle qui sera certainement toujours là quand le rock, l’électro ou le hip-hop qui récoltent gloire et honneurs actuellement auront été rangés dans le placard à vieilleries.

Peut être déçu des résultats de son dernier engagement en faveur de l’élection de John Kerry à la présidence, le Boss s’est recentré sur son objectif de moins en moins secret au fil du temps : l’ambition de rejoindre les plus grands au panthéon des artistes qui assurent la continuité de la tradition musicale américaine. On remarque d’ailleurs des clins d’œil, volontaires ou non, à de nombreux modèles avoués : ce Long time comin’ qui nasille sous perfusion dylanesque, ou encore les inflexions falsetto dont il garnit un Maria’s bed ou All I’m thinkin’ about et qui rappelleront à beaucoup l’inimitable filet de voix de Al Wilson, regretté vocaliste de Canned Heat.

Là où The ghost of Tom Joad posait clairement l’engagement de Springsteen envers tous les laissés pour compte du lustre américain, Devils & dust renoue avec l’émotion et les sentiments. La vie est toujours aussi ingrate pour les hommes du commun qui peuplent les chansons de Springsteen mais, moins que leur situation, c’est à leurs émotions que le Boss s’intéresse cette fois. Pratiquant l’introspection par procuration, l’artiste entre dans le quotidien des protagonistes de ses compositions, tâchant d’y extraire leurs pensées intimes, leurs terreurs, leurs espoirs, pour dresser un tableau d’une Amérique rarement exposée sous les projecteurs, celle des gens simples, qui vivent leurs histoires d’amour, leurs amitiés et leurs déceptions à l’écart de la rumeur du monde.

La poussière des terres de l’Ouest, dont la chanson et l’album dans son ensemble tirent leur atmosphère, renvoie aussi à une autre poussière, celle des sables du Moyen-Orient foulés par les troupes américaines, où la mort et la peur s’entrelacent impitoyablement. La peur qui peut faire commettre le pire et par ricochet, la mort, qui emporte la peur dans le sillage du cercle vicieux presque parfait du titre Devils & dust. Ce sera la seule concession du Boss à l’actualité, le reste de l’album se composant de chansons restées sans album fixe depuis une dizaine d’années, et occasionnellement jouées en concert, notamment lors de la tournée Vote for change de l’an dernier. Ce qui peut paraître inquiétant et laisser poindre l’idée d’un album élaboré "parce que la maison de disques a donné un coup de téléphone" n’est pas d’application ici. Car dans les fonds de tiroir de la conscience sociale de la musique américaine, on trouve davantage de perles que de poussière.

Courant chez Springsteen, le thème de la rédemption est présent sur le bondissant Long time comin’, où le personnage principal réclame l’absolution pour un passé que l’on devine assez sinistre, et une nouvelle chance en hommage à la vie en devenir qui grandit dans les entrailles de sa compagne. Autre sujet récurrent, l’aliénation et l’absence de choix. De quel droit juger ceux qui exercent une activité que les belles âmes pourraient qualifier de vile et méprisable, alors qu’il s’agit de l’unique échappatoire que l’existence ait daigné leur présenter ? The hitter boxe, blesse, fait souffrir autrui. Sa violence n’est pas un choix de carrière ou une malédiction, simplement un moyen, en l’occurrence le seul, de survivre. The hitter cherche les réponses sans vraiment les chercher, prie pour son salut sans vraiment y croire. Springsteen ne justifie rien ni ne défend qui que ce soit. Comme à son habitude, il place les différentes pièces du puzzle à leur juste place, laissant le tableau en nuances claires-obscures à la libre appréciation de chacun. Understand, in the end, Ma, every man plays the game/ If you know one different, then speak out his name : tout est dit à l’égard de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître du bon côté du rêve américain.

Jesus was an only son, ensuite. Springsteen aurait-il suivi la tendance au retour à la religion, histoire d’amener à ses récits la frange grandissante de la population américaine qui semble virer vers le mystique ? L’homme n’a certes jamais fait mystère de ses croyances, qui sont aussi celles de la foi simple et personnelle de beaucoup d’Américains. Mais si son intérêt se porte vers ceux qui n’auront jamais droit à leur photo sur la couverture de Forbes, il n’a jamais témoigné d’empathie particulière envers les nombreux intégristes obtus qui se terrent dans la sinistre Bible belt. Au delà de son cachet biblique, cette chanson exprime avant tout la souffrance d’une mère qui voit disparaître son fils unique, une souffrance qui sera de toute éternité, à laquelle les siècles écoulés n’ont absolument rien retiré. On trouve aussi de simples chansons poétiques, sans vocation ni symbolique particulière Silver Palomino, des accords pour le simple plaisir de faire de la musique, des textes pour le simple plaisir de l’écriture. Inutile de chercher plus loin...

Fait assez curieux, l’album bénéficie d’un de ces fameux stickers explicit content qu’on retrouve aux Etats-Unis sur la plupart des objets culturels, à l’exception de la Bible et de l’intégrale de Dolly Parton. Comment le musicien américain par excellence a-t-il ainsi pu subir les foudres des gardiens de la pureté langagière ? Simplement par l’existence d’une seule chanson pécheresse, Reno, qui s’adonne à une description minutieuse d’un moment passé dans les bras d’une prostituée mexicaine, avec un souci du détail crû plutôt inhabituel chez l’auteur. Les obsédés du coup de ciseau moralisateur qui y chercheraient une quelconque provocation d’ordre sexuel feraient bien de se rappeler que Springsteen n’a jamais prétendu à autre chose qu’à la simple retranscription d’instants ordinaires, piochés au détour de vies ordinaires, et que les maisons closes - blasphème ! - sont des choses qui ont une existence on ne peut plus réelle dans la vie ordinaire, au même titre que la pauvreté, la solitude ou les clandestins morts au cours de leur voyage vers un avenir plus radieux (Matamoros banks, clairement issu des sessions de The Ghost of Tom Joad). Le grotesque de cette hypocrite pudeur éclabousse d’autant plus ses initiateurs que la chanson est brillante, incantée sereinement, d’un ton quasi dépourvu d’excitation, à l’image de son protagoniste principal qui semble observer sa propre activité d’un œil indifférent et blasé.

Il y a peut être moins de choses extraordinaires sur Devils & dust que sur les précédentes tentatives acoustiques de Springsteen. Ce nouvel album est également plus facile d’accès, moins minimaliste et engagé que The Ghost of Tom Joad, moins crépusculaire et orageux que Nebraska. La production, légère et parfois lumineuse, apportent un certain confort d’écoute à ceux que l’austérité et la sécheresse rebutent. Attention : on n’est pas du tout en face de la puissance vrombissante du E-Street Band, mais les discrets arrangements de Brendan O’Brien le remplacent avantageusement. Devils & dust ne marquera pas l’histoire comme les deux références du genre citées plus haut. Mais, sincère, honnête et authentique, à l’instar de (presque) tous les album du Boss, il mérite tout à fait une place enviable dans la discothèque de tout fan Springstinien qui se respecte.



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Marc Lenglet





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Bruce Springsteen : "Devils & dust"
(1/1) 16 janvier 2013, par liza jennifer




Bruce Springsteen : "Devils & dust"

16 janvier 2013, par liza jennifer [retour au début des forums]

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