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Barbès-Voltaire : "On prend"
C’est seulement la première fois que ça fait mal

samedi 22 mai 2010, par Yû Voskoboinikov

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Barbès-Voltaire est ce que l’on appelle un groupe culte : très peu ont pu les voir en concert, mais tous ceux qui ont eu cette chance s’en souviennent encore comme d’apparititions apocalyptiques dont les seuls survivants étaient ceux qui couraient le plus vite. L’unique disque à leur actif — un maxi ! — s’est vu récemment négocié à deux mille euros, non loin de Crocodisc, et ses membres n’ont jamais plus donné signe de vie depuis la séparation du duo. Pas de florilège, pas de réédition, et même pas une célébrité pour se vanter de les connaître ; le principe du culte est que seuls les vrais initiés savent, et le fait est que je suis anticlérical.

Cela ne s’invente pas, Zéro et Un se sont rencontrés dans une backroom du Marais : Zéro en avait marre d’attendre que son mec sorte de l’arrière-salle, alors il décida d’aller le chercher.

- La porte !

La salle est en effet plongée dans une obscurité totale, et le moindre filet de lumière est considéré comme une agression bien plus douloureuse qu’un diamètre hors-norme. Peu habitué au romantisme aveugle, Zéro s’avance, trébuche, et prend appui sur un membre imposant au point d’en oublier ses bonnes manières :

- Oh... Ah...
- T’excites pas, c’est mon poignet !

Alors voilà, c’est un peu comme une chanson de la Negra Bouch’Beat : l’un habitait Barbès, l’autre Voltaire, leur rencontre c’était fatal, ça s’est passé près des Halles. Et, non, Un n’est pas aussi bien membré que cela.

À la base, Barbès-Voltaire était un gag, une idée folle survenue entre deux magasinages à IEM : monter un groupe pour botter le cul d’une scène électronique qui se résumait à pas grand-chose, Suicide et Atari Teenage Riot, point barre. Deux formations mortes, et personne pour reprendre le flambeau, et continuer la route, l’amener plus profond encore, faire avancer un genre rachitique, sous-alimenté par des groupes calibrés pour les gosses bourgeois, style NIN.

Objet de culte, le maxi n’a jamais bénéficié de distribution numérique ; ceux qui prétendent le contraire sont ceux qui n’ont pu obtenir que des copies. Les disc-jokey possédaient le vinyle, et les spectateurs des concerts pouvaient acheter à prix coûtant le CD, et même le faire « dédicacer » : Zéro glissait de la poudre — cocaïne ou héroïne, il fallait tester pour le savoir — dans le livret, puis Un crachait dessus avant de le refermer. Sans surprise, la musique correspond aux dédicaces : défoncée et sale, elle tourne autour d’une boîte à rythmes poétiquement nommée Entrée Libre, Un assurant l’échantillonnage des guitares en studio (héritage d’ATR) et les hurlements sur scène, Zéro œuvrant stoïquement derrière les claviers.

Zéro, à Barbès.

Le premier titre du maxi est On prend, dont les paroles se résument à Un scandant « On prend, on prend, on prend ! » de sa voix grave tandis que Zéro, plus fluet, tente de le calmer : « Attends, attends, attends ! », le tout accompagné de guitares que l’on peut aisément confondre avec des scies tronçonneuses destinées à pratiquer la césarienne, tandis que les nappes de clavier agrémentent avec une véhémence délicate une rythmique froide qui renvoie le grand-père Reznor à ses couches culottes pour vieux ; le final étant une explosion de synthétiseurs extatiques auxquels se joignent les râles éjaculatoires de Zéro et Un, très apprécié dans les clubs homos — autant sinon plus que le fameux extended mix [1] de l’Elektro Kardiogramm de Kraftwerk —, mais pas seulement puisque le remix de ce titre, qui est également la quatrième et dernière piste du maxi, a été réalisé officieusement par certains membres — allez savoir lesquels — de Rammstein, non sans humour puisque titré Rammstein is a fag mix.

Entre l’Alpha et l’Omega, deux reprises : une du guitariste japonais Hide, Pose, reprise en Porcs (« Porcs, porcs, rien que des porcs, tire-bouchon ! »), et une de Cure, l’inévitable A forest, reprise en Une bière, dont le légendaire pont était alors constitué d’une répétition de la marque dégueulasse Heineken, conclue par un rot particulièrement déprimant. La légende veut d’ailleurs que Un ait changé les paroles du master dans le dos de Zéro — totalement réticent à changer les mots de ce qu’il considérait comme un hymne — ce qui serait à l’origine de la séparation du groupe.

Un, à Voltaire.

Mythe ou pas, il est vrai que la chanson ne fut jamais jouée en concerts, mais il est également vrai que les concerts — uniquement dans des squats — étaient a priori suffisamment denses pour constituer de quoi faire un album, à ceci près que le programme n’arrivait jamais à son terme ; la violence des représentations était telle que la police intervenait sempiternellement, le groupe abandonnant quant à lui systématiquement son matériel sur place, qu’il s’agisse d’avoir les mains libres pour cogner du képi, ou tout simplement pour ne pas devoir rendre de comptes à une autorité que personne dans le tas ne reconnaissait vraiment.

C’est d’autant plus dommage que certains titres ne manquaient pas d’humour. Tout perdre, par exemple, était basé sur une rythmique échantillonnée « Oh... Ah... Beuh... », destinée à illustrer le thème de la chanson, dédiée aux « femmes ayant un cul à tout gagner et une gueule à tout perdre ». Mais Barbès-Voltaire était de par trop engagé dans ce qui était devenu une entreprise de destruction, un projet guerrier tel qu’en témoigne Deux mille, en fait le nombre de morts à partir duquel une manifestation peut effectivement être considérée comme telle. Dans une telle optique, mieux vaut sans doute ne pas savoir ce qu’ils sont devenus, si tant est qu’ils sont devenus.

Il fut un temps, un pauvre type comme Frédéric Beigbeder se vantait de posséder une première édition d’Alain Pacadis. Mais les plus malins restent ceux qui ont la réédition, avec les pages en plus, et l’odeur de la merde en moins.

(Crédit photo : Mondino.)


[1] Celui où les halètements des coureurs sont prolongés jusqu’à plus soif.



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Yû Voskoboinikov





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Barbès-Voltaire : "On prend"
(1/1) 22 mai 2010




Barbès-Voltaire : "On prend"

22 mai 2010 [retour au début des forums]

On dirait les 2 Many DJ’s sur la photo. Mais avec les sponsors en plus.

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