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Tori Amos : "Little earthquakes"
Douceur et tremblements

vendredi 27 octobre 2006, par Marc Lenglet

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Les adjectifs manquent pour qualifier Little earthquakes. Premier album de la « nouvelle » Tori Amos, ce joyau étincelant, sorti en 1992, recèle tout ce qu’un chef-d’œuvre bien compris devrait incarner. Toute la gamme des sentiments et des émotions de la Comédie humaine y trouvent la place qui leur reviennent, nichée au creux de mélodies scintillantes de joie et de tristesse mêlées. Envoûtant du début à la fin, comme touché par la muse, Little earthquakes est la plus brillante démonstration du talent unique de Tori Amos, de ce don incroyable qui fait d’elle l’une des artistes les plus importantes de la dernière décennie. Mais ça, tout le monde le sait déjà.

Ce que peu de gens savent en revanche, c’est que Tori officiait depuis le milieu des années 80 dans une formation nommée Y Kant Tori Read ainsi nommée en raison de sa capacité à jouer un morceau à l’oreille tout en s’avérant inapte à déchiffrer la moindre partition. Malgré son sympathique côté pop mélodique, l’accueil réservé par la critique au premier album du jeune groupe en 1988 fut glacial ; Tori y étant elle-même considérée comme une bimbo rock à la Pat Benatar. Dévastée par ces railleries, Tori disparut de la circulation et s’éparpilla dans diverses collaborations éphémères mais formatrices. Quand, début 90, Atlantic Records revint exiger que les termes du contrat soient honorés et que Tori livre un nouvel album dans l’année, la jeune femme avait les idées bien arrêtées sur sa future direction musicale. Lors de la présentation du nouveau matériel, les responsables d’Atlantic n’en menaient pas large, terrifiés à l’idée de la perte sèche qu’allait leur occasionner ce "truc avec une fille et un piano". Néanmoins, alors que Tori et ses musiciens fignolaient les arrangements de leur nouveau-né, ils en vinrent à penser que cette œuvre étrange méritait peut-être qu’on lui laisse sa chance. Après tout, qui pourrait prédire le réel destin de ces chansons brûlées à la chaux vive, de ces vues iconoclastes sur la religion, de cette artiste à la sensibilité explosive et impudique, qui n’hésitait pas à aborder ouvertement l’éveil sexuel, le patriarcat, ses conflits intimes ou même son propre viol, des années plus tôt, par le patron du bar où elle se produisait. Atlantic choisit donc l’Angleterre comme premier terrain d’expérimentation. Little earthquakes y démarra en trombe, avant de franchir l’océan dans l’autre sens et de déferler sur le Nouveau-Monde, générant dans son sillage un étonnant succès critique et commercial.

Et rarement un succès fut plus amplement mérité que celui de ce chef-d’œuvre. Plus tard, Tori délaisserait à l’occasion la musicalité de ses morceaux au profit de métaphores parfois trop obscures pour être bien comprises, mais sur Little earthquakes, on frôle du doigt la divinité, l’alchimie absolue entre les textes, le chant et la mise en musique.

Girl est poignant par la quête désespérée d’identité qu’il exprime. Precious things, cette évocation à vif des trahisons sentimentales et des souffrances enfouies dans les limbes du passé dont on ne sait si elle est sereine ou enragée, touche tout autant la corde sensible. Il faut enterrer le passé, ses errements et ses méprises pour aborder l’avenir avec la sérénité confiante qui s’impose en de telles circonstances, tel est en substance la révélation véhiculée par la muse. Cette merveille partage avec le monumental Crucify, le palanquin de la plus écorchée des révélations intimes de l’artiste. Crucify justement, l’une des plus mémorables - et des plus magnifiques - mélodies jamais développées par Tori Amos renoue avec cette soif éperdue de liberté, loin des carcans sociétaux et des pressions morales inacceptables qui semble planer sur l’entièreté de Little earthquakes.

A travers ses chansons, Tori Amos crée un lien durable avec toute personne qui prendra la peine de l’écouter. Que l’on se sente personnellement concerné ou pas par le message, il est impossible de ne pas ressentir une profonde solidarité humaine avec cette femme qui ose exprimer sans fard tout ce que la décence et les convenances sclérosées interdisent ordinairement. Tout autant que le contenu universel des préoccupations évoquées au fil des plages, cette complicité imposée tient aussi à la manière très personnelle de la belle Tori d’exprimer ses émotions. Parfois scandées, parfois presque déclamées, toujours enchanteresse et débordante de fragilité, la voix de Tori est tout aussi unique que son expressivité. Sans trahir ses questionnements empreints de gravité, Tori Amos sait pourtant aborder l’existence - ou plutôt la non-existence avec quelque légèreté (Happy phantom). A l’opposé de cette chanson et des quelques métaphores fantaisistes qui parsèment ses autres textes, le chant a capella de Me & a gun s’impose comme la création la plus glauque de Little earthquakes, un morceau nu et raidi par les ténèbres, ceux d’une femme traquée et emprisonnée au cœur d’une indignité que rien ne pourra effacer.

Une expérience intense, des émotions brutes, presque ensanglantées, qui contrastent avec la douceur de l’instrument fétiche de la belle. Des mélodies inoubliables qui allient simplicité et profondeur, Little earthquakes fut le décollage vers le firmament d’une carrière qui, tout en restant extrêmement intéressante par le suite, ne retrouverait plus jamais l’étincelle créatrice de tels sommets. Ce message récurrent de liberté que Tori Amos délivre au monde au fil des notes, ce besoin de réconfort qui ne s’abandonne jamais à la faiblesse et au désespoir ni n’abdique sa fierté, fait toute la puissance et la beauté de Little earthquakes. Tout au long de l’album, Tori Amos invoque l’amour, la vie et la mort, la douleur et l’amour, la servitude et la liberté. Bref, tout ce qu’une femme et, plus généralement, un être humain peut, et est en droit de ressentir. Little earthquakes est l’œuvre d’une survivante, d’une battante qui refuse de baisser les bras face à l’adversité, qui dénonce la condition qui lui est imposée et ne pose comme seule et unique revendication que son droit inaliénable d’être humain au bonheur et à la compréhension.



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Marc Lenglet





Il y a 2 contribution(s) au forum.

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(1/2) 26 novembre 2013, par newsgaadi
Tori Amos : "Little earthquakes"
(2/2) 27 octobre 2006, par MarcD




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26 novembre 2013, par newsgaadi [retour au début des forums]

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Tori Amos : "Little earthquakes"

27 octobre 2006, par MarcD [retour au début des forums]

très bonne chronique ! Je me souviens à l’époque avoir reçu une claque musicale avec cet album, voulant même l’égaler au piano, ce que j’ai jamais réussi à faire (mais au moins ça m’a fait travailler mes gammes). Maintenant j’ai l’impression que la magie Tori Amos est un peu passée, si ses premiers albums sont excellents, les derniers ont un petit côté de déjà-vu, de répétition...

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