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Tears For Fears : "Raoul and the Kings of Spain"
Olé !

mardi 8 janvier 2008, par Clarisse de Saint-Ange

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Deux ans après Elemental et le tube Break it down again, Roland Orzabal, seul rescapé à bord sur le navire Tears For Fears, livrait ce qui allait devenir le meilleur album de la formation de Bath. Après avoir digéré la rupture avec Curt Smith, Roland Jaime Orzabal De La Quintana (de son joli petit nom) livre un album à la fois épique et introspectif, qui plonge vers les racines hispaniques du songwriter, et élabore un patchwork d’impressions riches en histoires, en questionnements métaphysiques et religieux, et en idées sur l’amour et l’amitié. Petit récit du pic créatif d’un auteur trop sous-estimé.

Dix ans après Songs from the big chair, que reste-t-il des Tears For Fears ? Une épave qui aurait pris l’eau et qui refuserait d’amarrer par excès d’égocentrisme, ou bien une glorieuse goélette qui laisserait à son principal capitaine le soin d’aller au bout de sa démarche ? Inutile, en tout cas, de chercher du Shout ou du Sowing the seeds of love sur cet album : on se retrouve devant une sculpture d’une pop aux accents rock et folk, une musique mûre et adulte, qui dresse une véritable œuvre d’art des interrogations intérieures d’Orzabal.

Dans ce maelström coloré et pertinent, Orzabal parviendra à atteindre un véritable sommet de création artistique : aussi prolifique qu’efficace (les singles issus de Raoul and the Kings of Spain seront riches en face B inédites, avec même une reprise du Creep de Radiohead), les différentes chansons de ce cinquième album de la formation britannique traitent de différents thèmes que l’on n’avait pas eu le loisir de soupçonner jusqu’alors dans l’écriture du groupe. Secondé par Alan Griffiths et Tim Palmer, Orzabal a rassemblé plusieurs musiciens autour de lui pour créer un véritable album conceptuel. Orzabal a gardé de ses origines argentines et basques son caractère bien trempé, et le transpose ici via des sujets traités avec luminosité et grandiloquence.

Premier thème : l’Espagne en tant que mère culturelle, ou plutôt de père culturel, puisque Roland Orzabal explore ainsi les origines de son géniteur. Raoul and the Kings of Spain, Los reyes católicos ou encore Sketches of pain (allusion directe au Sketches of Spain du regretté Miles Davis) mêlent histoire, religion et désir de conquête. Poussiéreux et solaires, ces titres confèrent à l’album toute sa puissance ibérique, qui rejaillit instantanément sur les autres titres. La pochette et le titre de l’album accompagnent directement et clairement la ligne directrice des morceaux.

Deuxième thème : la religion - ou comment Roland parvient à faire son coming out catholique (qu’il maintiendra et amplifiera cinq ans plus tard sur le morceau Bullets for brains, tiré de son excellent album solo Tomcats screaming outside, plus expérimental mais tout aussi méconnu) en s’appuyant sur des considérations méditerranéennes et colorées. Secrets est ainsi une chanson dont la découverte de la religion est maquillée par l’amour ("I gave up thinking that way long ago / In conversation with a priest"), alors que God’s mistake aborde l’idée de Dieu avec circonspection et foi à la fois, et reprend des idées plus humanistes, à l’encontre des paradigmes bibliques. Humdrum and humble reprend la métaphore des guerres de religion qui ont secoué la péninsule ("All for the love of the humdrum and humble / Rubbishing the phillistines"), et même Don’t drink the water, sous des abords plutôt athées et critiques ("Don’t say thank God for simple truths") entérine une vision réfléchie et révélatrice du christianisme. Plus métaphysique, Falling down arbore un questionnement plus neutre des hauts et bas de ce monde.

Dernier thème : l’amour. Faussement naïf dans Secrets, violent et énergique dans Sorry, carrément illuminé dans I choose you (qui effectue une nouvelle fois une digression sur l’idée de Dieu : "Some things come out of nothing / As with God"), Orzabal s’exprime toujours à demi-mots, utilisant force métaphores et comparaisons. Dans cette thématique, son écriture utilise une finesse rarement atteinte et parvient à magnifier les émotions avec de jolies tournures d’une grande poésie. Le travail d’orfrèvre d’Orzabal atteint son paroxysme sur le dernier morceau, Me and my big ideas, en duo avec Oleta Adams (clin d’œil à leur single commun Woman in chains). Dès le début, c’est une phrase poignante ("Me and my big ideas / Won’t wash away your tears") qui ouvre le bal, et dressera le portrait sobre et digne de sentiments mitigés et pleins d’espoir, en terminant la métaphore filée des origines hispanisantes dans un ballet doux et respectueux ("It’s a southern kind of heat").

Cinq ans plus tard, Roland Orzabal choisira cette fois de sortir l’hybride Tomcats screaming outside sous son propre nom, avant de reformer le duo anglais avec Everybody loves a happy ending, paru en 2005, et qui n’atteindra malheureusement pas la cheville de l’album de 1995. Entretemps, en 1999, Orzabal mettra à profit ses talents d’écriture pour produire le premier album d’Emiliana Torrini, Love in the time of science. Ceci étant, Raoul and the Kings of Spain reste l’album le plus ambitieux du sieur Orzabal, bien loin des théories primales d’Arthur Janov qui avaient sous-tendu la création du groupe, bien loin aussi des hymnes new wave comme Everybody wants to rule the world. Intime et baroque, cet album cathare se dresse sans craindre l’érosion du temps, comme un fier château castillan, et reste encore aujourd’hui un trésor à découvrir. Du grand art.



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Clarisse de Saint-Ange





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Tears For Fears : "Raoul and the Kings of Spain"
(1/2) 13 septembre 2013, par Martin
Tears For Fears : "Raoul and the Kings of Spain"
(2/2) 21 avril 2008




Tears For Fears : "Raoul and the Kings of Spain"

13 septembre 2013, par Martin [retour au début des forums]

Des Tears For Fear, je dois avouer que je connaissais plus le fameux "Everybody wants to rule the world" mais la c’est vraiment un son à part et pas mal du tout !
Martin, expert en code de la route

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Tears For Fears : "Raoul and the Kings of Spain"

21 avril 2008 [retour au début des forums]

je suis ravi de lire votre article car cet album méconnu que je découvre à peine est tout simpliment un chef d’oeuvre de sensibilité profonde au rythme rock and folk

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