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Primal Scream : "Screamadelica"
Paix, Amour et Dance Music

lundi 16 janvier 2006, par Boris Ryczek

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On se tromperait si l’on considérait Screamadelica comme un point de départ de l’electro-rock. Paru en 1991, cet album arriva quelques années après les morceaux fondateurs de New Order ou Depeche Mode, et deux bonnes décennies après les pionniers : Kraftwerk et autres Tangerine Dream. En revanche, il eut le bon goût de révéler au public rock que la musique mécanique pouvait devenir un gigantesque trip planant et hédoniste. Obsédés par le mouvement hippie, les acides et le cinéma underground, les Ecossais de Primal Scream ont ainsi influencé bon nombre d’enregistements illuminés.

Avant Screamadelica, quand on parlait d’electro-rock ou d’electro-pop, on avait en tête une musique aigre-douce, à la limite du paradoxe, où les mélodies parfois exaltées s’appuyaient sur une trame minimaliste et vaguement inquiétante. Dans Bizarre Love Triangle de New Order, par exemple, le lyrisme des guitares et de la voix était d’autant plus habilement amené qu’il s’opposait à une boîte à rythme et à une basse électronique à la rigueur menaçante. Quant à Kraftwerk, leur carrière était vouée tout entière à commenter la froideur du monde industriel.

Avec Primal Scream, fi de tout ce spleen ! Sur la pochette aux couleurs pétaradantes : un soleil ! A l’intérieur du livret : des chevelus jouant de la flûte et du sitar ! Sur la liste des morceaux : des titres éloquents tels Come together, Higher than the sun, Shine like stars,... D’emblée le message est clair : les punks ont eu beau vouloir s’en débarrasser, Screamadelica proclame le retour de la révolution psychédélique, du communautarisme rythmique et des « paradis artificiels » qui élèvent l’esprit et enivrent le corps. De fait, quand on réécoute ce disque, nul besoin d’absorber le traitement de cheval qu’ont dû s’administrer Bobby Gillepsie, Robert Young et tous leurs brothers and sisters pour se sentir flotter dans une sorte de trou d’air, brassant de multiples influences : le gospel façon Rolling Stones, triomphant dans l’inaugural Moving on up et ses riffs richardsiens ; la house-music d’Ibiza, appliquée au méconnaissable Slip inside this house des 13th Floor Elevator ; le funk, réduit à sa plus simple expression dans le trémoussant Don’t fight it, feel it ; le novo-dub, porté par la basse vrombissante de Jah Wooble sur le deuxième Higher than the sun... On en passe ! Screamadelica se situe à un carrefour, un moment où toutes les fusions étaient possibles et naturelles.

Deux grooves distincts s’y relaient. Pour les accros du canapé, l’album a son lot d’ascenseurs tranquilles, indiscutablement dominés par Higher than the sun, premier du nom, single parfait aux paroles débiles comme un 45 tours garage : « My brightest star’s my inner light, let it guide me, experience and innocence bleed inside me », etc. Une nuée d’orgues et de synthétiseurs nimbe la voix du chanteur un moment, puis une basse électronique emporte le morceau dans des hauteurs inespérées, couronnées par quelques secondes de transe. Et tout s’apaise à nouveau. On a beau être prévenu de cet enchaînement, l’avoir réécouté mille fois, il est impossible de ne pas s’y laisser prendre.

D’autres morceaux révèlent davantage leur puissance sur une piste de danse, à commencer par Loaded, historique à bien des égards. Sur l’album précédent, intitulé Primal Scream, on trouvait, entre autres réussites, une sorte de blues-rock stonien aux arrangements luxuriants qui s’appelait I’m losing more that I’ll ever have. Andy Weatherall, DJ de choc recruté dans l’intervalle, s’en est emparé et en a tiré un véritable modèle de remix, évitant toutes les facilités du genre. Dans Loaded, pas de beat assourdissant ni d’instruments ajoutés. Tout ce qu’on entend figurait dans le morceau original : les tapis de cuivres, la vielle celtique, les guitares slide, les percussions. Mais tout est remonté selon une lente et irrésistible progression, qui fait de ce morceau un remède miracle pour les ambiances qui s’enlisent. Les deux seuls ajouts ne modifient pas cette matière instrumentale. Il s’agit d’un choeur féminin et d’un sample exhumé d’un film underground des années 60 : The Wild Angels, de Roger Corman, une histoire de motards interprétée par Nancy Sinatra et Peter Fonda. La réplique, en soi anthologique, contribue à faire de ce morceau un hymne festif : « We wanna be free to do what we wanna do. And we wanna get loaded, and we wanna have a good time. That’s what we’re gonna do. We’re gonna have a good time. We’re gonna have a party. » Dans le même registre, on recommandera le Come together figurant sur le pressage britannique de l’album, les Américains n’ayant eu droit qu’à une version gospel nettement plus conventionnelle. A nouveau, c’est la révolution qui règne sur le dancefloor pendant dix minutes.

On relèvera enfin deux chansons plus cafardeuses, sans lesquelles Screamadelica serait moins parfaitement un disque de drogués. Damaged et I’m coming down, vers la fin du disque, viennent évoquer les moments de redescente, et relativiser l’exaltation psychédélique qui prédomine ailleurs. Dans Damaged, pour déclarer son amour à une de ces éternelles petites amies qui larguent les chanteurs de rock, Bobby Gillepsie trouve le moyen de lui dire : « I was stone in love with you ». Et dans I’m coming down, il se lance dans le thème de l’insuffisance des drogues, non sans ajouter : « Highs and pills won’t heal my ills, but they make me feel better for a little while ». Tant et si bien que cette dernière chanson, éclairée par un sax free, voit son ambiance osciller entre la rêverie et la dépression.

Ces contrepoints révèlent une certaine lucidité de la part de Primal Scream. Scénario hippie rejoué avec conviction mais sans naïveté, Screamadelica n’a pas plus changé le monde que les œuvres de Jefferson Airplane ou Grateful Dead qui l’inspiraient. Et nos musiciens s’en doutaient. Mais, en offrant à la pop électronique de nouvelles possibilités planantes, ils ont annoncé quelques uns des meilleurs disques des années suivantes : ceux venus de Bristol dans lesquels Portishead, Tricky ou Massive Attack se ressaisirent de leur fusion planante en y insufflant un nouveau poison mélancolique. Ceux de certains Frères Chimiques, également, qu’on finira par retrouver sur un album du Scream (XTRMNTR). De nos jours, bien que que de tels mariages soient moins populaires, cet album offre toujours un réservoir d’idées à tous ceux qui désirent inventer de nouvelles hybridations technoïdes.



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Boris Ryczek