Pop-Rock.com



Nirvana : "In utero"
From the guts

mercredi 7 novembre 2007, par Marc Lenglet

DANS LA MEME RUBRIQUE :
The Rolling Stones : "Bridges to Babylon"
Kyuss : "...And the circus leaves town"
Neil Young : "Harvest moon"
Philippe Léotard : "A l’amour comme à la guerre (Chansons)"
Tori Amos : "Little earthquakes"
Tin Machine : "Tin Machine II"
Soundgarden : "Superunknown"
Bob Dylan : "Time out of mind"
Nirvana : "Nevermind"
INXS : "Full moon, dirty hearts"


Treize années après avoir mis ses menaces à exécution (le titre de travail de ce troisième et dernier album, I hate myself and I want to die, fut finalement écarté car jugé trop subversif), on a tout lu, tout entendu et tout écrit sur Kurt Cobain et Nirvana... A tel point qu’il devient difficile de jeter un regard frais sur leur parcours et leurs réalisations. Cobain, éternel adolescent trop fragile ou faussaire de génie ? Nirvana, mythe (re)fondateur du rock ou Great rock’n roll swindle supplémentaire ? Peu importe au fond : à l’écoute d’In utero, on se dit que si illusion il y avait, elle était parfaitement crédible. Et si ce déballage de sombres pensées venait sincèrement du fond des tripes, voilà qui assurerait la pérennité du mythe. Dans les deux cas, In utero demeure très un grand album. Brutal. Cru. La synthèse parfaite de ce que le groupe de Seattle rêva d’être et de ce qu’il fut réellement, et un véritable testament pour celui qui fut, bon gré mal gré, le groupe référentiel des années 90.

Il y eut un avant et un après Nevermind. Devenu instantanément la Bible pour toute une génération laissée pour compte par les outrances superficielles des années 80. Fossoyeur à lui seul d’une partie notable de cette décennie, Nevermind, qu’on l’apprécie ou pas, fut l’un des albums les plus importants de l’histoire du rock ; et ce, qu’il ait mérité ce statut par ses qualités propres ou par l’enthousiasme de la presse contemporaine. Pourtant, malgré ou peut-être à cause de ce foudroyant succès commercial et critique, Cobain se sent mal à l’aise dans sa nouvelle posture d’icône générationnelle. Il estime que Nirvana a été beaucoup trop loin dans l’édulcoration de sa musique et les œillades pop, fussent-elles sous perfusion de guitares saturées. Il veut à la fois retrouver le côté brut de Bleach et aborder des thématiques plus personnelles. Le prochain album sera un retour aux sources ou ne sera pas. Désireux d’être pris au sérieux en tant que songwriter, il consacre plusieurs titres de l’album aux relations qu’il entretient avec les médias, aux rumeurs qui courent sur lui, sur Courtney Love et sur leur addiction commune à la drogue. Dans la veine des anecdotes dont on fait les légendes, le processus d’enregistrement d’In utero est chaotique. Grand admirateur du travail de Steve Albini avec les Pixies, Cobain lui confie le soin de retranscrire sa vision de l’album en studio. Des rumeurs surgissent rapidement dans la presse selon lesquelles le label Geffen aurait estimé que la production initiale d’Albini rendait l’album « invendable », obligeant label et membres du groupe à publier démenti sur démenti. Au final, plusieurs titres seront néanmoins légèrement retouchés par Scott Lit (Cobain était déçu de certaines parties vocales et souhaitait les pousser plus en avant dans le mixage).

Il subsista cependant suffisamment du travail d’Albini pour qu’on puisse prendre la pleine mesure de la volonté de départ de Nirvana. In Utero est d’une lourdeur et d’une puissance sans commune mesure avec ce que le groupe de Seattle avait proposé jusqu’alors. In utero suinte la rage, la névrose et la vulnérabilité par tous les orifices, et cette texture sonore rapeuse et oppressante (qui, selon la petite histoire, viendrait de l’admiration de Novoselic pour celle du groupe suisse Celtic Frost) rend hommage à ce mal-être viscéral de la plus brillante des façons. Dans son travail, Albini ne gomme rien : ni la sur-saturation de ces riffs torrentiels, ni les imprécisions, ni le chant torturé, à la limite de la cassure de Cobain. Nirvana a toujours prétendu qu’In Utero aurait du être publié avant Nevermind et que la carrière du groupe y aurait gagné en cohérence. On ne peut que leur donner raison. Au regard de son successeur, Nevermind donne l’impression de n’avoir été qu’une parenthèse mal digérée, une incursion honteuse dans les sphères du Grand Public, qu’In utero serait en charge de faire oublier, notamment en renouant avec une certaine éthique underground que les chiffres de vente, estimait Cobain, ne pourraient que contredire.

In utero n’est pas qu’une production ébouriffante, ce sont aussi les compositions d’un Nirvana alors au sommet de son art. A commencer par une longue liste de brûlots abrasifs devenus de véritables classiques avec le temps : Rape me, Heart-shaped box, Pennyroyal tea, Milk it pour n’en citer que quelques-uns. C’est à leur écoute qu’on prend conscience que, quels que soient les procès qu’on puisse lui intenter, Cobain restait quand même un compositeur nettement au-dessus de la mêlée, capable d’aller à l’essentiel et d’accoucher d’un classique instantané là où nombre de ses concurrents se perdaient en chemin. Même les titres moins connus (Frances Farmer will have her revenge on Seattle, voire même la piste cachée européenne, le très pixien Gallons of rubbing alcohol flow through the strip, n’échappent pas à ce constat. Ce don inné pour la mélodie simple et efficace coûta autant à Nirvana qu’il ne lui apporta. Dans un registre moins consensuel, la troublante violence de Scentless apprentice ou le rythme dératé de Very ape et Tourette’s marquent le talent du groupe à faire passer la furia punk au premier plan, sans pour autant annihiler toute trace de mélodie. Lorsque le rideau se ferme sur un All apologies dont on mesure seulement a posteriori toute la charge émotionnelle, il est difficile de ne pas mettre en parallèle immédiat avec les derniers mois de Cobain. Eprouvant pour ceux qui adhèrent au mythe, passionnant et libérateur pour les autres, In utero offre un bon aperçu de ce que Nirvana aurait pu devenir, la maturité aidant et libéré de ses obligations contractuelles et de l’esclavage artistique imposé par le public. Le destin en a décidé autrement.



Répondre à cet article

Marc Lenglet