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Morrissey : "Your Arsenal"
Nationalisme et hooliganisme

vendredi 10 décembre 2004, par Jérôme Delvaux

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En 1992, l’ado que j’étais s’intéressait davantage à Nirvana qu’à Morrissey. Quoi de plus normal ? Je percevais alors le crooner de Manchester comme un nostalgique du rock’n’roll des années 50 qui menait péniblement une carrière solo dans un registre rendu obsolète par l’explosion de la scène de Seattle. J’étais alors loin de réaliser que ce refus de s’adapter, cette indépendance et cette intégrité faisaient de Morrissey un artiste au dessus de la mêlée. Indémodable et intemporel. Il est grand temps aujourd’hui de redécouvrir quelques-uns de ses joyaux, à commencer par Your Arsenal, son album le plus controversé des années 90.

Steven Morrissey a toujours eu le chic pour se faire des ennemis. Que ce soit en solo ou avec les Smiths, les paroles de ses chansons ont souvent heurté un large public, de par leur côté ambigu ou bien à cause de leur caractère tranchant et sans appel. Amoureux fou de son pays, la Grande-Bretagne, il n’aura pourtant de cesse tout au long de sa carrière d’en critiquer ses institutions : la monarchie (The Queen is dead), le Premier ministre (Margaret on the guillotine) ou encore le système éducatif (The Headmaster ritual). Dans le même temps, il s’amuse à choquer le toujours très homophobe conservatisme britannique en laissant planer le doute sur sa sexualité (I want the one that I can’t have).

En pleine mode grunge, alors que tous les regards du grand public et de la presse musicale sont encore tournés vers Seattle, Morrissey décide de frapper fort et complètement à contre-courant. Il s’entoure d’un gang de blousons noirs, au look rockabilly et aux cheveux gominés, et recrute Mick Ronson comme producteur. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Ronno n’était autre que le légendaire guitariste de David Bowie période Ziggy Stardust. Il faisait partie, avec Trevor Bolder et Woody Woodmansey, des fameux Spiders From Mars. Autant dire qu’il s’agit d’une des plus grandes idoles de Morrissey, fan absolu de l’âge d’or du glam-rock.

Mick Ronson avait déjà acquis une expérience comme producteur, notamment avec le fameux Transformer de Lou Reed, co-produit avec Bowie. On sent sa patte sur Your Arsenal dès le morceau d’ouverture, le très rock’n’roll You’re gonna need someone on your side, toutes guitares en avant. Les paroles, censées traiter d’une banale histoire d’amitié, sont à rapprocher de l’univers des supporters de football, de leur solidarité et des chants de travées comme You’ll never walk alone. Le titre We’ll let you know aborde ce thème de façon beaucoup plus évidente. Sur un ton presque résigné, Morrissey déclame des paroles que pourrait tenir n’importe quel hooligan : « We will descend on anyone unable to defend themselves ». Le bruit et les cris de la foule en arrière-plan gagnent en intensité au fur et à mesure que les minutes s’égrainent. Et puis vient la charge. La batterie et la basse annoncent l’attaque d’une horde de supporters déchaînés. « We sadly know that we are the last truly British people you’ll ever know » chante-t-il. En digne représentant de Manchester la prolétaire (et de son club-phare, United), Morrissey s’adresse à Londres la capitaliste et à son équipe : Arsenal.

Après des drames comme celui du Heysel, ou d’autres survenus en Angleterre, ce type de complaisance - même supposée - envers la violence dans les stades de football est extrêmement mal perçu. Moz ne fait pourtant que relater des faits et des états d’esprit sans prendre position. Le procédé est le même pour The National Front Disco, qui causera un authentique scandale. Dans cette chanson hyper entraînante, Morrissey chante England is for the English !, de la même manière que le ferait un partisan de l’extrême-droite anglaise. Plutôt que de chercher à apaiser la polémique, il se présentera ensuite sur scène drapé d’un Union Jack. Les accusations de racisme et de nationalisme fusent de partout. S’il réfute la première, Morrissey ne nie pas la seconde. Il adore son pays et n’y voit - à juste titre - aucun mal. Il n’empêche que pour beaucoup de gens, mal il y a, au moins sur la forme. En plus de la sempiternelle question « est-il gay ? » s’ajoutent désormais les plus encombrantes « est-il raciste ? » et « est-il sympathisant du National Front ? ». Comme toujours, le chanteur se contentera le plus souvent d’éluder ces questions dont la réponse lui semble tellement évidente.

Au final, le thème de l’album n’est autre que le désespoir. Celui-là même qui pousse des jeunes gens dans la voix du hooliganisme et dans les bras du National Front, ou d’autres groupes prêts à leur offrir ce qu’ils ne trouvent pas au sein de leur famille décomposée. La solution du suicide comme échappatoire est abordée sur I know it’s gonna happen someday, qui n’est autre qu’une relecture assumée du Rock’n’roll suicide de David Bowie. Touché, Bowie en fera une reprise, en 1993, sur son album Black tie, white noise.

Le suicide, Morrissey y a pensé aussi pendant ses longues années de mal-être. Durant deux décennies, sa thérapie aura toujours été la même : plutôt que de chanter l’amour et les vacances, il utilise son talent et sa créativité pour cracher son malaise à la face du monde, pour dénoncer les injustices, pour titiller l’ordre moral et pour mettre en lumière les vrais problèmes de société. Ces sujets que beaucoup trop de politiciens, par peur de ne pouvoir les régler, préfèrent minimiser ou feindre d’ignorer. Sorte de chanteur protestataire moderne, Morrissey n’hésite pas à repousser le plus loin possible les limites du toléré dans l’exercice du songwriting. A sa manière et, en emboîtant le pas de gens comme Bob Dylan, il a grandement contribué à faire avancer les mentalités et à dédiaboliser la musique populaire engagée. Rien que pour ça, il était grand temps que cet album damné, vibrant témoignage de son époque, soit réhabilité. Et avec les honneurs !



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Jérôme Delvaux





Il y a 7 contribution(s) au forum.

Morrissey : "Your Arsenal"
(1/2) 17 mai 2008, par thom
> Morrissey : "Your Arsenal"
(2/2) 10 décembre 2004, par Paul




Morrissey : "Your Arsenal"

17 mai 2008, par thom [retour au début des forums]
http://legolb.over-blog.com

Bravo ! C’est vraiment un très bon (et bel) article sur mon album favori de Morrissey.

Les accusation de racisme lui ont fait du mal, en effet, ce qui ne l’a pas empêché d’en remettre une couche récemment. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de chanter sur "America is not the World" : But where the president, is never black, female or gay, and until that day, you’ve got nothing to say to me, to help me believe... Autant dire qu’il cultive les ambiguités. Mais dans le fond son nationalisme n’est que le reflet du nationalisme habitant un nombre impressionnant d’anglais de droite comme de gauche, qui rejettent en bloc la politique d’immigration menée pendant vingt ans dans leur pays. Difficile, pour nous français qui aurions plutôt tendance à la citer en exemple, de vraiment comprendre ça.

Reste qu’il m’a toujours paru que "The National Front" était un morceau ironique, et pas vraiment une déclaration d’intention. Ce qui est frappant sur ce disque de manière générale, c’est que Morrissey y pousse l’exercice de style rockabilly très très loin, utilisant comme les maîtres du genre des paroles souvent simplissimes qui ne manquèrent pas de surprendre à l’époque de la part d’un auteur connu pour la finesse de ses textes...

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> Morrissey : "Your Arsenal"

10 décembre 2004, par Paul [retour au début des forums]

Et cette interrogation récurante "est il gay ?". Toujours collée à sa personne... Sa sexualité est elle si importante ?

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    > Morrissey : "Your Arsenal"

    11 décembre 2004, par Claudie [retour au début des forums]


    Bonjour,
    J’aurai tendance à dire "peu importe", mais si cette question l’est, alors, je pense que la réponse se trouve dans "I’M NOT SORRY" de son album "You are the Quarry", dans laquelle il dit "the woman of my dreams, well there never was one...
    Claudie

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    > Morrissey : "Your Arsenal"

    13 décembre 2004, par Uncle Luke [retour au début des forums]


    A priori, non, sa sexualité n’est pas importante... sauf s’il décide du contraire. Or, il l’a mise en avant dans ses chansons, donc il veut qu’on lui accorde de l’importance.

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    > Morrissey : "Your Arsenal"

    13 décembre 2004, par Paul [retour au début des forums]


    Ok, je peu etre d’accord avec vous...
    Cependant, cette mise en avant, dans son esprit, est ce un moyen de marketing ?

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