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Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"
Machina Sancti

mercredi 27 février 2008, par Marc Lenglet

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Par leur ampleur et leur impact sur leur époque, certains albums fondent un genre, l’incarnent à eux seuls pendant une longue période et ne laissent comme unique possibilité à leurs suiveurs que celle de s’échiner laborieusement sur des copies plus ou moins inspirées et de pathétiques variations sur le même thème. ΚΕΦΑΛΗΞΘ, dont le titre mélange la symbolique et le bêtement trivial, fait partie sans aucune hésitation de cette catégorie fort prisée. Voilà un album qui ne s’explique pas et ne se décortique que fort peu aisément... La seule méthode connue pour approcher ce mythe est de se laisser percuter de plein fouet par ses sonorités jusqu’au-boutistes, poussées de préférence au delà de 220 décibels, afin de pouvoir le haïr ou le vénérer en toute connaissance de cause, l’accepter dans toute sa fureur désaxée, ou le repousser comme l’un de ces produits toxiques estampillés d’une petite tête de mort et d’une mention « Ne pas agiter sous peine d’explosion ». A l’inverse d’innombrables réalisations qui possédaient quelque chose de novateur en leur temps et avaient sombré dans le has-beenisme dès l’année suivante, ΚΕΦΑΛΗΞΘ n’a en rien perdu de sa superbe, et demeure le témoignage du génie de Paul Barker et Al Jourgensen, deux guérilleros intransigeants, deux voltigeurs de l’extrême - dans la vie comme dans la musique - déterminés à bouleverser au passage les frontières reconnues du metal et de la musique électronique, dans le cadre d’une tentative mûrement réfléchie de jeter à bas tous les symboles de l’American way of life.

Pour les non-hellénophiles que je suppose nombreux parmi vous, les signes barbares du titre sont tout simplement les majuscules grecques qui forment le mot « tête » (Képhalè) mais par commodité, l’album est passé à la postérité sous l’appellation Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs. Il s’agit là d’une référence à un célèbre ouvrage d’Aleister Crowley intitulé The book of lies (ce qui colle bien avec l’attrait de Jourgensen pour les théories du complot) et plus précisément à son chapitre 69, dont Jourgensen a repris le sous-titre évidemment lié à la position du même nom (ce qui colle bien, tout simplement). Rajoutez à cela que Head (donc, Képhalè), dans sa connotation argotique américaine, renvoie à la fameuse position citée plus haut, et la boucle est bouclée. Rien de biblique dans tout cela, contrairement à ce qu’on pourrait penser (encore que... bon, OK, je laisse tomber).

Si on peut, à raison, déplorer que le Ministry d’aujourd’hui ait tendance à faire passer ses opinions politiques avant la qualité de sa musique, il serait indécent d’oublier à quel point ce groupe originaire de Chicago a pu se montrer pionnier et avant-gardiste en son temps. Inutile de se voiler la face : toutes considérations sur ses thématiques mises à l’écart, Psalm 69 est l’un des albums les plus essentiels des années 90, voire même du metal dans son ensemble... Encore qu’il ne s’agisse pas à proprement parler de l’écurie d’origine de Jourgensen et Barker. Ceux qui ne considèrent le rock que par le prisme de la rébellion ou de l’engagement politique peuvent néanmoins être rassurés : Jourgensen n’avait pas attendu l’arrivée de Junior à la Maison Blanche pour prendre en grippe toute la famille Bush. En 1992, c’était Papa Bush qui présidait à la destinée manifeste des Etats-Unis. La Guerre froide n’était plus qu’un lointain souvenir et l’Amérique venait de faire la première démonstration de sa toute-puissance en écrasant l’Irak lors de la Première Guerre du Golfe. Bien que Psalm 69 soit moins ouvertement polémique que les récents House of the molé et Rio Grande blood, Ministry prend un plaisir vicieux à déflorer tous les symboles et les références américano-occidentales, tout ce qui passe à portée de sa hargne apocalyptique, et n’hésite pas à jeter le bébé avec l’eau du bain au plus profond d’un maelstrom millénariste dominé par la haine, la terreur et le nihilisme.

Il n’y a pas qu’au niveau de son atmosphère que Psalm 69 prend à la gorge. Poursuivant la voie empruntée sur The mind is a terrible thing to taste, Ministry a durci sa texture sonore jusqu’à lui faire atteindre la consistance de l’acier trempé. Impossible d’échapper à ce raz-de-marée de guitares saturées et à ces sprints rythmiques qui squattent les moindres interstices d’espace disponible. Jamais jusqu’alors Ministry n’avait été aussi bouillonnant, aussi connoté metal. Avec Psalm 69, le groupe est arrivé à concocter le cocktail parfait que certains nommeraient par la suite « Metal Industriel ». Ministry a réussi le tour de force de fusionner deux courants musicaux a priori peu compatibles avec un génie et une violence cathartique que personne n’arrivera vraiment à égaler par la suite. Jamais la musique industrielle n’avait été aussi brutale et lourde ; jamais le metal n’avait été aussi martial et déshumanisé. Contre toute attente, alors que bien des œuvres pionnières de ces années-là séduisent aujourd’hui par leur côté gentiment vintage, Psalm 69 n’a en rien souffert du passage des années et son impact corrosif demeure à l’égal de ce qu’il était à l’époque.

Le gigantesque N.W.O., réquisitoire enragé contre le Nouvel Ordre Mondial qui se profile à l’horizon en est le rejeton le plus représentatif. Avec sa rythmique impitoyable, sa ligne de basse hypnotique, sa sirène de raid aérien, ses sampling de Bush père ou d’Apocalypse Now, la plus célèbre des compositions de Ministry se révèle une pépite d’exception, comme on n’en entend que rarement dans une seule vie. Just one fix, écrit en collaboration avec l’écrivain William S. Burroughs (auteur notamment du Festin nu), est rammsteinien avant l’heure. S’ensuivent une flamboyante successions de condamnations sans appel éructées à l’encontre des mass-média (TV II et sa cadence inhumaine), de la religion (Psalm 69), ou encore de l’alliance contre-nature de cette dernière et de la société de consommation (le disjoncté Jesus built my hotrod, rythmé par les vocalises détraquées de Gibby Haynes des Butthole Surfers). Quand Ministry relâche un tantinet la pédale d’accélérateur, c’est pour s’immerger dans de longues complaintes plombées où seuls résonnent les hurlements d’écorché vif de Jourgensen (Scarecrow). Si, considérés indépendamment les uns des autres, tous les titres de l’album ne sont pas forcément inoubliables, ils participent tous à l’élaboration de la vision dominante de Jourgensen, celle d’un monde froid, cynique et brutal où ne peut subsister aucune humanité.

Que dire de plus ? Psalm 69 fait partie de ces rares albums à faire l’unanimité autour de lui. D’une brutalité sans faille mais non sans nuances, Psalm 69 n’aura eu comme unique défaut que d’écraser sous son ombre les autres facettes de la carrière de Ministry. Expérience (super)sonique incontrôlable, entreprise de déconstruction massive des frontières entre les genres jamais prise en défaut, ce chef-d’œuvre, vital dans toute discographie qui se respecte, a changé la face du metal - et même du rock dans son ensemble - bien davantage que n’importe lequel de ses contemporains, et propulsa Ministry et, à travers lui, toute la musique industrielle dans la légende.



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Marc Lenglet





Il y a 81 contribution(s) au forum.

Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"
(1/3) 29 février 2008
Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"
(2/3) 29 février 2008
Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"
(3/3) 28 février 2008, par Ced




Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"

29 février 2008 [retour au début des forums]

Kalimera,

Comme vous êtes l’helléniste du site (son φοῖνιξ de mon point de vue, mais j’avoue ne plus me contenir à votre sujet depuis que je vous ai identifié comme mon fournisseur de métal le plus sûr), pourriez vous user de votre entregent pour signaler au latiniste que la locution a priori, risible dans l’avertissement aux posteurs, ne supporte pas les accents barbares, a fortiori graves ? C’est valable pour tous les a priori du monde, même quand ils pullulent.

Et puis, pendant que je vous tiens et que vous m’y faites penser, à quand une chronique ici sur Katonoma, Rodolphe Burger (euh...plutôt en grec moderne, sinon déléguez) ?

Bien à vous.

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Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"

29 février 2008 [retour au début des forums]

Petite question facilement résolue ou mystère insolvable ?

Comme la plupart des gens, j’ai toujours référé à ce disque comme ’képhalè’, mais ce mot est en fait une transcription inéxacte, ou plutôt incomplète du titre de ce fantastique album de Ministry. En effet, le titre en grec du disque se termine par deux consonnes de l’alphabet grec, le ’Xi’et le ’Theta’ (si ma mémoire est bonne ; je n’ai plus étudié le grec depuis 18 ans !). Ces deux lettres se rajoutent au mot ’Képhalè’. Cela donne au final un mot imprononcable : ’Képhalè-xith’ ou quelque chose du style...

Ma question : à quoi rime cette ajoute ? quelle en est la signification ou la valeur symbolique ? Surtout que le mot résultant est inéxistant !! (à ma connaissance)

Tous les gens ayant étudié le grec et connaissant ce disque phare de Ministry ont du ce poser cette question... est-ce qu’il existe une réponse ? Et ne vous-êtes-vous pas également posé cette question ?

Bien à vous

Mathieu

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    Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"

    29 février 2008, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


    Honnêtement, je n’en savais rien mais une rapide recherche m’a fait découvrir qu’il s’agissait simplement de "69" écrit selon la numération grecque antique.

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Ministry : "Psalm 69 - The way to succeed and the way to suck eggs"

28 février 2008, par Ced [retour au début des forums]

Je viens de commencer son écoute (merci pour le tuyau) et les premièressonorités me font penser à Astrocreep 2000 de White Zombie...

Pas mal du tout !

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