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Mano Solo : "Les années sombres"
Tu vas pas mourir de rire...

dimanche 14 novembre 2010, par Vincent Ouslati

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Je ne connaissais Mano Solo que de nom, et en savait bien plus sur son dessinateur de père. Rien de moins que le fameux Cabu, un temps compagnon - coupe au bol comprise - de Dorothée, puis toujours caricaturiste de quelques journaux dont on ne parlera évidemment pas ici, en totale contradiction qu’ils sont des dogmes respectés par la ferme et rigide rédaction de Pop-Rock.

Une copine m’emmena un jour le voir, le Mano Solo, elle en était une fan mordue, je la suivis. Direction le studio 104 de Radio France, sur les quais de Seine, à la sortie de ce dégueuloir de chair humaine qu’est le RER. Il faisait moche sur Paris, les trottoirs qui font miroir, les bouleaux plus tordus que de coutume, on peut aussi aimer une ville lorsqu’elle est laide et ce soir-là, elle était particulièrement affreuse.

Le hall est déjà plein de monde, des habitués, des trentenaires aux cheveux longs, quelques chapeaux, des bonnets péruviens, des gens décontractés ne paraissant pas avoir beaucoup trottés pour se rapprocher du XVIème arrondissement. Des gens qui ne semblent pas bien savoir quel goût a la vraie vie et qui écoutent du Mano Solo parce que c’est sympa, ça les change de leur paradis quotidien.

On finit par entrer sous la surveillance des bouledogues en costard qui nous décomptent avec de gros efforts au niveau de la boite crânienne. Je crois me rappeler que c’était présenté par Isabelle Dordin et qu’Hocus Pocus se fera gentiment applaudir, sans enthousiasme. Puis débarque le héros de la soirée. Il porte une veste courte, cintrée sur toute sa maigreur, une casquette incolore piquée sur le cadavre du Che, des pompes qui ressemblent pas à grand-chose mais qui ont beaucoup servis.

Le mec semble déjà bouffé par les vers et les cloportes, de l’intérieur. Il tient à peine sur ses jambes, semble perdu devant son micro que ses compères lui indiquent discrètement. Il salue à peine le public, et entame quelques airs de son dernier album autoproduit, In the garden. En guise d’airs, il s’agirait plutôt de bribes, vu que le Solo se perd et râle, incapable de se remémorer les paroles, cramant sa garrigue dans de vaines tentatives de recommencer les titres charcutés.

Finalement, s’agaçant à chaque bévue de sa part, et sous les yeux compatissants de son groupe et du public, il jette l’éponge et rejoint Isabelle Dordin à sa table. Il s’excuse beaucoup, beaucoup trop, balbutie et ne laisse rien deviner de son état du soir. Morne soir.

L’émission s’achève, on rentre à pinces, traversons la Seine, qui rivalise d’humidité d’avec ses berges. On ne dit rien, je m’interdis bien de critiquer la performance du soir, que je juge – tout en le gardant pour moi - bien médiocre. Pourtant, cette soirée d’avec un Mano Solo aussi paumé que pathétique déclencha plus tard une franche envie d’écouter ses disques. Peut-être dans le but d’effacer cette impression triste, peut-être pour appuyer mon désintérêt de son œuvre, toujours est-il que ma curiosité avait été vigoureusement fouettée. Il n’en fallut pas plus pour que mon amie me passe avec enthousiasme Les années sombres, c’est pas drôle mais c’est superbe, qu’elle me dit.

An 1995, Mano Solo en est à son deuxième album et annoncera la même année qu’il a chopé le SIDA, le pavé parisien noircit encore un peu plus sous sa plume. Plutôt mourir que de ne pas vivre qu’il me cite dans une histoire de poissons, je ne ris pas gras, je ne ris même pas, j’écoute.
Le phrasé est évidemment bien plus fluide que lors de cette récente rencontre, une gouaille triste qu’il évacue, qu’il vomit sur des partitions - faussement - secondaires, accompagnant à peine ses déclamations, mais ciselées, ça oui, fines et belles, supportrices de cette humeur moribonde.

Sa lettre frappe, souvent en des endroits inattendus, cette lettre qui fait mal à bon escient, qui réveille les douleurs enfouies ou fait doucement souffrir. Mano ne prend pas ses auditeurs par la main, il ne les regarde même pas, ils s’accrochent ou décrochent, peu importe. Curieux de sentir cette envie manifeste de cracher un mal être que l’on ressent bien ancré (comme si il était temps de nous mettre tous dans l’même trou, tous avant l’heure) et d’avoir autant peaufiné l’accompagnement musical, qui ne paresse jamais derrière les complaintes du bonhomme.

Alors on ne rit pas, ou vraiment peu, ou alors on a un gros problème qui nécessite d’en parler à quelqu’un, mais il reste de cette rencontre un tatouage obsolète qui refuse de s’effacer. J’éprouve désormais un amour louche pour cet album, plus que tout autre de Mano Solo, un peu comme cette eau dégueulasse qui bouffe tout l’horizon et qui lorsqu’elle disparaît, laisse cette odeur derrière elle, tenace, et inoubliable.



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Vincent Ouslati





Il y a 7 contribution(s) au forum.

Mano Solo : "Les années sombres"
(1/3) 16 novembre 2010, par Jeannette Pointu
Mano Solo : "Les années sombres"
(2/3) 15 novembre 2010, par Ced
Mano Solo : "Les années sombres"
(3/3) 14 novembre 2010, par Bonze




Mano Solo : "Les années sombres"

16 novembre 2010, par Jeannette Pointu [retour au début des forums]

Pas mal. Mais faut pas raconter n’importe quoi : Mano Solo a annoncé son sida avant même son premier album de 1993. Il en parle d’ailleurs sur ce disque.
Autre chose, essayez d’éviter les exercices de style : la laideur ou la beauté de Paris sous la pluie on s’en tamponne royalement.

Merci

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    Mano Solo : "Les années sombres"

    16 novembre 2010, par Vincent Ouslati [retour au début des forums]


    Il le savait même bien avant 1993, mais il l’a rendu public vers 1995.

    “la laideur ou la beauté de Paris sous la pluie on s’en tamponne royalement”
    Tu dois pas beaucoup aimer Mano Solo alors...

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    Mano Solo : "Les années sombres"

    17 novembre 2010 [retour au début des forums]


    N’essayez surtout pas d’éviter les exercices de style malheureux : la laideur ou la beauté de Paris sous la pluie je m’en tamponne point royalement le coquillard voyez-vous,
    petit voyou !

    Merci

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Mano Solo : "Les années sombres"

15 novembre 2010, par Ced [retour au début des forums]

Un bien bel article.

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Mano Solo : "Les années sombres"

14 novembre 2010, par Bonze [retour au début des forums]

Et pourtant Mano Solo n’était tellement pas ce que tu décris là.
Il en était complètement l’inverse et le réduire au chanteur qui a le sida est tellement facile et réducteur.

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    Mano Solo : "Les années sombres"

    14 novembre 2010, par Vincent Ouslati [retour au début des forums]


    Je ne parle que d’un album (que j’adore), et revient sur une prestation bien particulière (première rencontre d’avec l’artiste en live).
    Complètement d’accord pour ne pas réduire Mano Solo à cela.

    Quant à sa maladie, il me semble pertinent d’en faire mention (sans trop insister toutefois) pour mieux comprendre le contexte dans lequel Les années sombres se dépêtre...

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