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Jeff Buckley : "Grace"
Une étoile filante

mardi 31 janvier 2006, par Geoffroy Bodart

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On pardonne souvent à un premier album ses quelques faiblesses, en raison même du fait que c’est un premier album. Et on a tort. Car Grace est la preuve éblouissante que la perfection peut être effleurée dès les débuts d’une carrière. Nous n’aurons toutefois, en raison des dramatiques circonstances que l’on connaît, jamais de réponse à la question de savoir si, après avoir d’emblée touché Dieu du bout des doigts, il est possible de se maintenir à cette hauteur.

L’histoire a pris fin le 29 mai 1997. Cette nuit-là, Jeff Buckley s’est noyé dans les eaux du Mississipi. Depuis, certains ont essayé de faire perdurer le mythe par des rééditions, des compilations, des lives, des raretés, etc. Mais tout cela est doublement inutile. Tout d’abord parce que tout ce que Jeff Buckley a pu dire se trouve sur Grace, son unique album, et que tous les fonds de tiroir qu’on aura pu retirer, malgré leur qualité, ne sont finalement que peu de choses à côté de cette œuvre majeure. Ensuite parce que le mythe de Jeff Buckley n’a besoin d’aucun artifice pour être perpétué. « Le succès, pour moi, c’est ça : durer, continuer », déclara-t-il jadis. Il aura atteint son objectif, et de quelle manière ! Mais reprenons les choses à leur commencement...

Pour son plus grand malheur, Jeff Buckley avait tout pour devenir un artiste de légende, une icône de toute une génération et une star au destin tragique. Fils du chanteur Tim Buckley, Jeff n’aura rencontré son père qu’une seule fois, à 9 ans, peu de temps avant le décès de celui-ci des suites d’une overdose. Boulimique de musique dès son plus jeune âge (et stimulé en cela par sa mère, pianiste et chanteuse), il grandira dans son monde et refusera de se mêler aux adolescents de son âge. Solitaire, perturbé, rebelle magnifique, il trouve refuge dans la musique et dans l’écriture. « Ecrire était une vraie douleur, disait-il, car, petit à petit, je me découvrais. Et ce n’était pas beau à voir. J’étais immature, je me décevais beaucoup. »

A l’époque, son cœur ne rêve que de fuir la proprette Californie, et de poser ses valises à New-York. C’est ainsi que, au début des années 90, Jeff se met à écumer les clubs (notamment le Sin-é Café, dans lequel il reviendra régulièrement par la suite, malgré son succès, histoire de ne pas oublier d’où il vient), travaille sa voix, fait des rencontres, acquiert une grande expérience scénique, compose quelques-uns des titres qui trouveront place sur Grace, et se fait un nom. Il joue alors essentiellement des reprises de Dylan, Nina Simone ou Edith Piaf. Repéré par Sony Music, il enregistrera un premier EP, Live at Sin-é Café, et puis Grace. Outre Mick Grondhal à la basse et Matt Johnson à la batterie, cet album sera composé sous la houlette du producteur Andy Wallace (Nirvana, Faith No More,...). Un choix qui peut sembler curieux, et pourtant totalement cohérent si l’on s’en tient aux propos de Jeff Buckley qui déclare se sentir « issu de la philosophie punk, de ce mépris de la technique ». Ce qui ne l’empêche pas de se montrer perfectionniste, limite obsessionnel, en studio.

En pleine époque grunge, le monde découvre une nouvelle manière d’exprimer sa mélancolie, sa tristesse et sa colère. La révolution passera par la poésie en lieu et place des hurlements. La beauté et la finesse remplaceront la destruction d’instruments sur scène. Mais Jeff Buckley n’incarne toutefois pas pour autant le gendre idéal gentiment mélancolique, assumant complètement tant son attrait pour la drogue (« Moi, j’aime prendre de la drogue. Il n’y a rien de mal à ça, elle ouvre de nouvelles voies. Cependant, je ne lui confierais pas les clés de ma voiture ») que son rejet violent de la religion (« C’est effroyable de constater que la seule femme sans reproches dans la Bible soit Marie, qui n’a jamais baisé de sa vie. Elle a fait un bébé avec son oreille. Non mais franchement, quelle connerie ! » / « Toutes nos religions sont en faveur des hommes, elles me dégoûtent. Pas étonnant qu’on traite la terre avec le même mépris : on la viole, on la détruit, on ne tient pas compte de son avis. Tout cela est très perturbant. Je suis un garçon très perturbé (sourire)... »).

Un être torturé, un écorché, un ange tombé des cieux. Autant de qualificatifs déjà employés mille fois pour décrire le personnage. Tous sont vrais. Tous sont faux. Entre mélopées contemplatives, montées en puissance irrésistibles, violence à peine contenue, désarroi et instants de bien-être, la musique et le chant tentent de définir un jeune homme tiraillé par d’étranges démons intérieurs. C’est toute cette personnalité complexe, éperdument révoltée et désemparée qui explose au travers de Grace, disque qui parvient à combiner une musique peaufinée et une urgence désespérée. Pratiquement inclassable, brassant sans vergogne rock, pop, jazz, folk, et tant d’autres courants, la musique de Jeff Buckley trahit sa passion de mélomane. Il serait en effet injuste de réduire l’artiste à sa voix. Son jeu de guitare (qui lui permet de faire ressortir les mêmes émotions et la même mise à nu que son chant) et son talent de compositeur et d’auteur sont les autres atouts qui ont permis à l’album d’atteindre la place qu’il occupe aujourd’hui. « Ma musique n’est jamais pessimiste, elle est mélancolique. C’est un sentiment avec lequel je suis bien. Je déteste l’autocomplaisance - ça me dégoûte. Mais je ne pourrais pas écrire sans y mettre un peu de moi-même, de mon âme, me tenir à l’extérieur de mes chansons. Ca serait vraiment se comporter comme un mâle. Mes paroles, en ce sens, sont plutôt féminines. »

Même après autant d’années, il est impossible de dire si l’on préfère les compositions originales de Jeff Buckley ou ses reprises : Lilac wine, de James Alan Shelton ; Corpus Christi Carol, de Benjamin Britten ; et Hallelujah, bien sûr, de Leonard Cohen. Transcendant et s’appropriant totalement ces titres, Jeff Buckley est un des rares artistes dont on ne critiquera pas la propension à truffer ses disques de reprises. Quant à ses compositions originales, toutes nous parlent, à des degrés divers. Impossible donc d’en déclarer péremptoirement certaines meilleurs que les autres, même si le crescendo de Mojo Pin et la lancinance de Dream Brother ont particulièrement mes faveurs.

Le dernier mot sera pour Jeff Buckley : « Grace, c’est le disque d’un jaloux, d’un pauvre type qui vient de se faire plaquer. »

L’intégrale de l’interview, accordée par Jeff Buckley aux Inrockuptibles en 1994, dont plusieurs extraits sont cités dans l’article, peut être consultée ici.



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Geoffroy Bodart





Il y a 33 contribution(s) au forum.

B2B marketplace
(1/7) 19 novembre 2012, par shawn07
northern ireland
(2/7) 16 novembre 2012, par northern ireland
Jeff Buckley : "Grace"
(3/7) 6 octobre 2006, par Séverine
Jeff Buckley : "Grace"
(4/7) 1er février 2006
Jeff Buckley : "Grace"
(5/7) 31 janvier 2006, par Paipone
Jeff Buckley : "Grace"
(6/7) 31 janvier 2006, par Gérard Meanvussat
Jeff Buckley : "Grace"
(7/7) 31 janvier 2006, par dionycos




B2B marketplace

19 novembre 2012, par shawn07 [retour au début des forums]

That’s a really interesting article.

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northern ireland

16 novembre 2012, par northern ireland [retour au début des forums]

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Jeff Buckley : "Grace"

6 octobre 2006, par Séverine [retour au début des forums]

Sublime album, une véritable communion à chaque écoute

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Jeff Buckley : "Grace"

1er février 2006 [retour au début des forums]

Très bonne chronique et, une fois n’est pas coutume, des commentaires réservés et intelligents.

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Jeff Buckley : "Grace"

31 janvier 2006, par Paipone [retour au début des forums]

Bravo pour cette chronique !
Cet album est un véritable chef d’oeuvre. Intemporel.

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Jeff Buckley : "Grace"

31 janvier 2006, par Gérard Meanvussat [retour au début des forums]

C’est vrai que cet album est une petite merveille. Il est regrettable que Jeff Buckley nous ait quitté, sa carrière s’annonçait superbe. Et puis n’oublions pas le père, Tim, qui nous a laissé quelques chef-d’oeuvres

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Jeff Buckley : "Grace"

31 janvier 2006, par dionycos [retour au début des forums]

ENFIN une chronique de ce chef d’oeuvre !! Depuis le temps que je l’attendais. Maintenant, il ne reste plus qu’OK Computeur à chroniquer et je pense que l’essentiel des années 90 aura été fait ;)

Ce disque, une merveille, de bout en bout. Notamment les reprises que Jeff s’approprie , seul accompagné de sa guitare . Mention speciale pour Hallelujah et Corpus christi carol, 2 chansons belles à en pleurer. Une voix qui se hisse à des sommets ahurissants, qui vous fait fremir tous vos poil en l’entendant.
Sinon, ses propres compo sont aussi excellentes, avec notamment Grace, dream brother et le genial So real avec son refrain entetant.
MAis ce disque, on manque de mots pour pouvoir en parler, pour lui rendre hommage. La meilleur chose à faire, c’est de se reserver 50 minutes, de se poser tranquilement, et d’ecouter cette merveille qui vous laisse sans voix.
Respect, et regret eternel....

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