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Bruce Springsteen : "The ghost of Tom Joad"
Il était une fois en Amérique...

lundi 16 février 2004, par Marc Lenglet

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Au tournant des années 90, Bruce Springsteen était largué, au propre comme au figuré. Divorcé de son mannequin de femme épousé dans la tourmente des années 80, fricotant avec sa choriste Patti Scialfa, Springsteen abandonne le récit des vies ordinaires américaines pour trouver sa muse dans ses propres déboires sentimentaux. Springsteen, le héros prolétaire, s’était métamorphosé en niais romantique. Human touch et Lucky town se vendent bien, mais Springsteen est mort artistiquement, en abandonnant le big rock bien carré au profit de la pop gentillette. Chassez le naturel, il revient au galop. En 1995, le boss sort à la surprise générale un album purement accoustique, qui renoue avec la grande tradition des tableaux sociaux chers à plusieurs générations de musiciens américains.

En invoquant les mânes de Tom Joad, anti-héros de la vieille Amérique des Raisins de la colère, né sous la plume de Steinbeck et incarné sous les traits d’Henri Fonda dans l’adaptation cinématographique de John Ford en 1940 ; Springsteen établit clairement le parallèle entre la Grande Dépression des années 30 et la faillite actuelle du l’idéal américain. Répétons-le encore une fois : Springsteen n’a jamais été le chantre de l’Amérique victorieuse. Même si Born in the USA, vibrant plaidoyer contre la guerre du Vietnam, a servi de bande sonore aux publicités de Chrysler et est devenu le thème de la campagne présidentielle de Ronald Reagan en 1984, Springsteen n’a jamais écrit pour les Golden boys et les yuppies. Non, le petit peuple du Boss, ce sont les paumés de Balboa park, les mexicains asservis de Sinaloa cowboys ou les immigrants vietnamiens de Galveston bay confrontés au racisme ordinaire du Vieux Sud.

La chanson-titre, lancinante et livide, annonce la couleur pour ce qui va suivre. Springsteen ne répétera pas l’erreur de Born in the USA, où avoir doté un titre revendicatif et critique d’une instrumentation puissante et en apparence optimiste fut la cause d’une des plus grandes méprises de l’histoire du rock. Non, tout se joue ici sur la retenue, sur des mélodies réservées et minimalistes, sur des paroles simples et sincères éclairant à la lumière nue le quotidien de tout ceux qui sont resté au bord de la route.

Il y avait certes eu un précédent accoustique, avec Nebraska, en 1982. Tout aussi crépusculaire, cet album légendaire avait été enregistré en solo sur un quatre-pistes. Unanimement acclamé, il ne lui manquait qu’une certaine unité pour convaincre totalement. Le Boss y avait rassemblé ses essais sur l’Amérique des laissés pour compte et avait tout mis en musique en privilégiant la spontanéité à l’organisation. Sorti sur un coup de tête, alors que tout le monde attendait un album de rock énergique, il avait surpris les fans (et provoqué pas mal d’infarctus du côté de la maison de disques) avant d’être reconnu à sa juste valeur. A l’inverse, The ghost of Tom Joad a été pensé dès le départ comme un véritable album. Cela lui confère l’harmonie et la justesse de ton qui manquaient à son illustre précurseur.

Malgré la présence occasionnelle de certains des membres de l’E-street band, cet album est avant tout l’œuvre de Springsteen, seul. Un Springsteen qui, à peine sorti de ses errements récents, livre ce qui se rapproche le plus des œuvres de ses idoles de toujours, les folkeux légendaires comme Woody Guthrie ou Pete Seeger. L’album ne se prêtant pas vraiment à une tournée des stadiums, c’est dans les théâtres et les petites salles intimes que le Boss ira défendre son droit à soulever un coin de la moquette Stars&stripes pour en dévoiler la pourriture enfouie..

On n’écoutera pas The Ghost of Tom Joad pour sa musicalité, touchante mais tellement intimiste qu’on a presque l’impression qu’elle s’excuse d’exister. On écoutera The Ghost of Tom Joad si on doute encore du talent de Bruce Springsteen pour dépeindre la réalité. Si on doute de la sincérité qui l’anime quand il parle de ceux qui ne lui ressemblent plus. Si, en ces temps de pédantisme européano-centriste, on a besoin de se remettre en tête que l’Amérique n’est pas uniquement un refuge d’obèses acculturés et obsédés par le fric.

Pour paraphraser Serge Kaganski des Inrocks, Springsteen n’était doué pour rien : ni musicien hors-pair, ni compositeur particulièrement talentueux, ni gueule d’ange, ni génie de la syntaxe. Il n’avait pour lui qu’un paquet de références culturelles très large, une honnêteté qu’on ne peut remettre en question, et une expérience personnelle de la vie morne des banlieues ouvrières de la côte est. Et c’est tout ce qui fait son talent et sa pertinence depuis près de 30 ans.

Voir aussi The rising (2002)



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Marc Lenglet





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Bruce Springsteen : "The ghost of Tom Joad"
(1/2) 8 août 2013, par publicar
> Bruce Springsteen : "The ghost of Tom Joad"
(2/2) 15 mars 2005, par lkj




Bruce Springsteen : "The ghost of Tom Joad"

8 août 2013, par publicar [retour au début des forums]

Le gestionnaire avait recueilli il ya des articles sur les Etats-Unis restant derrière et avait tout mis de la musique avec un accent sur humorousness à l’entreprise. Sur l’impulsion, alors que tout le monde attendait patiemment un record de roche dynamique

à partir d’un mightystudent.com

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> Bruce Springsteen : "The ghost of Tom Joad"

15 mars 2005, par lkj [retour au début des forums]

J’acclame le choix de cet album qui squatte ma platine depuis longtemps.

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